The Project Gutenberg eBook ofLes femmes d'artistesThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Les femmes d'artistesAuthor: Alphonse DaudetRelease date: January 20, 2006 [eBook #17550]Language: FrenchCredits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES D'ARTISTES ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Les femmes d'artistesAuthor: Alphonse DaudetRelease date: January 20, 2006 [eBook #17550]Language: FrenchCredits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
Title: Les femmes d'artistes
Author: Alphonse Daudet
Author: Alphonse Daudet
Release date: January 20, 2006 [eBook #17550]
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
Etendus, le cigare aux lèvres, sur un large divan d'atelier, deux amis—-un poëte et un peintre—-causaient un soir après dîner.
C'était l'heure des effusions, des confidences. La lampe éclairait doucement sous l'abat-jour, limitant son cercle de flamme à l'intimité de la causerie, laissant à peine distinct le luxe capricieux des vastes murailles encombrées de toiles, de panoplies, de tentures, et terminées tout en haut par un vitrage où le bleu sombre du ciel pénétrait librement. Seul, un portrait de femme, légèrement penché en avant comme pour écouter, sortait à moitié de l'ombre, jeune, les yeux intelligents, la bouche grave et bonne, avec un sourire spirituel qui semblait défendre le chevalet du mari contre les sots et les décourageux. Une chaise basse écartée du feu, deux petits souliers bleus traînant sur le tapis indiquaient aussi la présence d'un enfant dans la maison; et, en effet, de la chambre à côté, où la mère et le bébé venaient de disparaître, sortaient par bouffées des rires doux, des gazouillements, le joli train d'un nid qui s'endort. Tout cela répandait dans cet intérieur artistique un vague parfum de bonheur familial que le poëte aspirait avec délices:
«Décidément, mon cher, disait-il à son ami, c'est toi qui as eu raison. Il n'y a pas plusieurs façons d'être heureux. Le bonheur est là, rien que là… Il faut que tu me maries.»
Le Peintre.
Ma foi! non, par exemple… Marie-toi tout seul, si tu y tiens. Moi je ne m'en mêle pas.
Le Poëte.
Et pourquoi?
Le Peintre.
Parce que… parce que les artistes ne doivent pas se marier.
Le Poëte.
Voilà qui est trop fort… Tu oses dire cela ici, et la lampe ne s'éteint pas brusquement, les murailles ne croulent pas sur ta tête… Mais songe donc, malheureux, que tu viens de me donner pendant deux heures le spectacle et l'envie de ce bonheur que tu me défends. Serais-tu par hasard comme ces mauvais riches qui doublent leur bien-être des souffrances des autres, et savourent mieux le coin de leur feu en songeant qu'il pleut dehors et qu'il y a de pauvres diables sans abri?…
Le Peintre.
Pense de moi ce que tu voudras. Je t'aime trop pour t'aider à faire une sottise, une sottise irréparable.
Le Poëte.
Voyons. Qu'y a-t-il? Tu n'es donc pas content?… Il me semble pourtant qu'on respire le bonheur ici aussi largement que l'air du ciel à une fenêtre de campagne.
Le Peintre.
Tu as raison. Je suis heureux, complètement heureux. J'aime ma femme à plein cœur. Quand je pense à mon enfant, je ris tout seul de plaisir. Le mariage a été pour moi un port aux eaux calmes et sûres, non pas celui où l'on s'accroche d'un anneau à la rive au risque de s'y rouiller éternellement, mais une de ces anses bleues où l'on répare les voiles et les mâts pour des excursions nouvelles aux pays inconnus. Je n'ai jamais si bien travaillé que depuis mon mariage, et mes meilleurs tableaux datent de là.
Le Poëte.
Eh bien, alors!
Le Peintre.
Mon cher, au risque de te paraître fat, je te dirai que je regarde mon bonheur comme une sorte de miracle, quelque chose d'anormal et d'exceptionnel. Oui, plus je vois ce que c'est que le mariage, plus je suis épouvanté de la chance que j'ai eue. Je ressemble à ces ignorants du danger qui l'ont traversé sans s'en apercevoir, et qui pâlissent après coup, stupéfaits de leur propre audace.
Le Poëte.
Mais quels sont donc ces dangers si terribles?…
Le Peintre.
Le premier, le plus grand de tous, est de perdre son talent et de l'amoindrir. Ceci compte, je crois, pour un artiste… Car remarque bien qu'en ce moment je ne parle pas des conditions ordinaires de la vie. Je conviens qu'en général le mariage est une chose excellente et que la plupart des hommes ne commencent à compter que lorsque la famille les complète ou les agrandit. Souvent même, c'est une exigence de profession. Un notaire garçon ne s'imagine pas. Ça n'aurait pas l'air posé, étoffé… Mais pour nous tous, peintres, poëtes, sculpteurs, musiciens, qui vivons en dehors de la vie, occupés seulement à l'étudier, à la reproduire, en nous tenant toujours un peu loin d'elle, comme on se recule d'un tableau pour mieux le voir, je dis que le mariage ne peut être qu'une exception. À cet être nerveux, exigeant, impressionnable, à cet homme-enfant qu'on appelle un artiste, il faut un type de femme spécial, presque introuvable, et le plus sûr est encore de ne pas le chercher… Ah! comme il avait bien compris cela, ce grand Delacroix que tu admires tant! Quelle belle existence que la sienne, bornée au mur de l'atelier, exclusivement vouée à l'art! Je regardais l'autre jour sa maisonnette de Champrosay et ce petit jardin de curé, rempli de roses, où il s'est promené tout seul pendant vingt ans! Cela a le calme et l'étroitesse du célibat… Eh bien, figure-toi Delacroix marié, père de famille, avec toutes les préoccupations des enfants à élever, de l'argent, des maladies; crois-tu que son œuvre serait la même?
Le Poëte.
Tu me cites Delacroix, je te répondrai Victor Hugo… Crois-tu que le mariage l'a gêné, celui-là, pour écrire tant de livres admirables?…
Le Peintre.
Je pense, en effet, que le mariage ne l'a gêné pour rien du tout… Mais tous les maris n'ont pas le génie pour se faire pardonner, ni un grand soleil de gloire pour sécher les larmes qu'ils font répandre… Avec cela que ce doit être amusant d'être la femme d'un homme de génie. Il y a des femmes de cantonniers qui sont bien plus heureuses.
Le Poëte.
Singulière chose tout de même que ce plaidoyer contre le mariage fait par un homme marié et heureux de l'être.
Le Peintre.
Je te répète que je ne parle pas d'après moi. Mon opinion est faite de toutes les tristesses que j'ai vues ailleurs, de tous ces malentendus si fréquents dans les ménages d'artistes et causés justement par notre vie anormale. Regarde ce sculpteur qui, en pleine maturité d'âge et de talent, vient de s'expatrier, de planter là sa femme, ses enfants. L'opinion l'a condamné, et certes je ne l'excuserai pas. Et pourtant comme je m'explique qu'il en soit arrivé là! Voilà un garçon qui adorait son art, avait le monde et les relations en horreur. La femme, bonne pourtant et intelligente, au lieu de le soustraire aux milieux qui lui déplaisaient, l'a condamné pendant dix ans à toutes sortes d'obligations mondaines. C'est ainsi qu'elle lui faisait faire un tas de bustes officiels, d'affreux bonshommes à calottes de velours, des femmes fagotées et sans grâce, qu'elle le dérangeait dix fois par jour pour des visites importunes, puis tous les soirs lui préparait un habit, des gants clairs, et le traînait de salon en salon… Tu me diras qu'il aurait pu se révolter, répondre carrément: «Non!» Mais ne sais-tu pas que le fait même de nos existences sédentaires nous rend plus que les autres hommes dépendants du foyer? L'air de la maison nous enveloppe, et, s'il ne s'y mêle un grain d'idéal, nous alourdit et nous fatigue vite. D'ailleurs l'artiste met en général tout ce qu'il a de force et d'énergie dans son œuvre, et, après ses luttes solitaires et patientes, se trouve sans volonté contre les minuties de la vie. Avec lui les tyrannies féminines ont beau jeu. Nul n'est plus facilement dompté, conquis. Seulement, gare! Il ne faut pas qu'il sente trop le joug. Si un jour ces bandelettes invisibles dont on l'enveloppe sournoisement serrent un peu trop fort, arrivent à empêcher l'effort artistique, d'un seul coup il les arrache toutes et, méfiant de sa propre faiblesse, se sauve comme notre sculpteur par delà les monts…
La femme de celui-là est restée saisie de ce départ. La malheureuse en est encore à se demander: «Qu'est-ce que je lui ai fait?» Rien. Elle ne l'avait pas compris… Car il ne suffit pas d'être bonne et intelligente pour être la vraie compagne d'un artiste. Il faut encore avoir un tact infini, une abnégation souriante, et c'est cela qu'il est miraculeux de trouver chez une femme jeune, ignorante et curieuse de la vie… On est jolie, on a épousé un homme connu, reçu partout. Dame! on aime aussi à se montrer un peu à son bras. N'est-ce pas tout naturel? Le mari, au contraire, devenu plus sauvage depuis qu'il travaille mieux, trouvant l'heure courte, le métier difficile, se refuse aux exhibitions. Les voilà malheureux tous deux, et que l'homme cède ou qu'il résiste, sa vie est désormais dérangée de son courant, de sa tranquillité… Ah! que j'en ai connu de ces intérieurs disparates où la femme était tantôt bourreau, tantôt victime, plus souvent bourreau que victime, et presque toujours sans s'en douter! Tiens, l'autre soir j'étais chez le musicien Dargenty. Il y avait quelques personnes. On le prie de se mettre au piano. À peine a-t-il commencé une de ces jolies mazurkas à brandebourgs qui en font l'héritier de Chopin, sa femme se met à causer, tout bas d'abord, puis un peu plus haut. De proche en proche, le feu prend aux conversations. Au bout d'un moment, j'étais seul à écouter. Alors il a fermé le piano et m'a dit en souriant, d'un air navré: «C'est toujours comme cela ici… ma femme n'aime pas la musique.» Connais-tu rien de plus terrible? Épouser une femme qui n'aime pas votre art… Va, crois-moi, mon cher, ne te maries pas. Tu es seul, tu es libre. Garde précieusement ta solitude et ta liberté.
Le Poëte.
Parbleu! tu en parles à ton aise, toi, de la solitude. Tout à l'heure, quand je serai parti, s'il te vient des idées de travail, auprès de ton feu qui s'éteint tu les poursuivras doucement, sans sentir autour de toi cette atmosphère d'isolement si vaste, si vide que l'inspiration s'y disperse, s'y évapore… Et puis passe encore d'être seul aux heures de travail; mais il y a les moments d'ennui, de découragement, où on doute de soi, de son art. C'est alors qu'on doit être heureux de trouver là, toujours prêt et fidèle, un cœur aimant où l'on peut épancher son chagrin, sans crainte de troubler une confiance, un enthousiasme inaltérables… Et l'enfant… Ce sourire du bébé, qui s'épanouit toujours et sans cause, n'est-il pas le meilleur rajeunissement moral qu'on puisse avoir? Ah! j'ai souvent pensé à cela. Pour nous autres artistes, vaniteux comme tous ceux qui vivent du succès, de cette estime de surface, capricieuse et flottante, qu'on appelle la vogue; pour nous autres surtout, les enfants sont indispensables. Eux seuls peuvent nous consoler de vieillir… Tout ce que nous perdons, c'est l'enfant qui le gagne. Le succès qu'on n'a pas eu, on se dit: «C'est lui qui l'aura», et à mesure que les cheveux s'en vont, on a la joie de les voir repousser, frisés, dorés, pleins de vie, sur une petite tête blonde à côté de soi.
Le Peintre.
Ah! poëte, poëte… as-tu pensé aussi à toutes les becquées qu'il faut mettre au bout d'une plume ou d'un pinceau pour nourrir une couvée?…
Le Poëte.
Enfin, tu auras beau dire, l'artiste est fait pour vivre en famille, et cela est si vrai que ceux d'entre nous qui ne se marient pas s'acoquinent dans des ménages de rencontre, comme ces voyageurs qui, las d'être toujours sans logis, s'installent à la fin dans une chambre d'hôtel et passent toute leur vie sous l'étiquette banale de l'enseigne: «Ici on loge au mois et à la nuit.»
Le Peintre.
Ceux-là ont bien tort. Ils acceptent tous les ennuis du mariage et n'en connaîtront jamais les joies.
Le Poëte.
Tu avoues donc qu'il y en a quelques-unes?…»
Ici le peintre, au lieu de répondre, se leva, alla chercher parmi des dessins, des esquisses, un manuscrit tout froissé et revenant vers son compagnon:
«Nous pourrions, dit-il, discuter longtemps comme cela sans nous convaincre… Mais puisque, malgré mes observations, tu es décidé à tâter du mariage, voici un petit ouvrage que je t'engage à lire. C'est écrit—remarque bien—par un homme marié, très-épris de sa femme, très-heureux dans son intérieur, un curieux qui, passant sa vie au milieu des artistes, s'est amusé à croquer quelques-uns de ces ménages dont je te parlais tout à l'heure. De la première à la dernière ligne de ce livre, tout est vrai, tellement vrai que l'auteur n'a jamais voulu l'imprimer. Lis cela, et viens, me trouver quand tu l'auras lu. Je crois que tu auras changé d'idée:…»
Le poëte prit le cahier et l'emporta chez lui; mais il n'en eut pas le soin désirable, car j'ai pu détacher quelques feuillets de ce petit livre, et je les offre au public effrontément.
* * * * *
Celle-la, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible garçon, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec crânerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise. Comment, par quel miracle, cette petite femme, élevée dans une boutique de bijoutier, derrière des rangées de chaînes de montres, de bagues enfilées, trouva-t-elle moyen de séduire ce poëte?
Imaginez les grâces d'une dame de comptoir, des traits indécis, des yeux froids toujours souriants, une physionomie complaisante et placide, pas de vraie élégance, mais un certain amour du luisant, du clinquant, qu'elle avait pris sans doute à la devanture de son père, et qui lui faisait rechercher les nœuds de satin assorti, les ceintures, les boucles; avec cela des cheveux tirés par le coiffeur, bien lissés de cosmétique, au-dessus d'un petit front têtu, étroit, où l'absence de rides marquait moins la jeunesse qu'une nullité complète d'idées. Ainsi faite, Heurtebise l'aima, la demanda et, comme il avait quelque fortune, n'eut pas de peine à l'obtenir.
Elle, ce qui lui plaisait dans ce mariage, c'était l'idée d'épouser un auteur, un homme connu qui lui donnerait des billets de spectacle autant qu'elle voudrait. Quant à lui, je crois qu'en définitive cette fausse élégance de boutique, ces façons prétentieuses, bouche pincée, petit doigt en l'air, l'avaient ébloui comme le dernier mot de la distinction parisienne, car il était né paysan et, au fond, malgré son esprit, il le resta toujours.
Tenté de bonheur paisible, de cette vie de famille dont il était privé depuis si longtemps, Heurtebise passa deux ans loin de ses amis, s'enfouissant à la campagne, dans des coins de banlieue, toujours à la portée de ce grand Paris, qui le troublait et dont il recherchait l'atmosphère affaiblie, comme ces malades auxquels on ordonne l'air de la mer, mais qui, trop délicats pour le supporter, viennent le respirer à quelques lieues de distance. De loin en loin son nom apparaissait dans un journal, dans une revue, au bas d'un article; mais déjà ce n'était plus cette verdeur de style, ces emportements d'éloquence qu'on lui avait connus. Nous pensions: «Il est trop heureux… son bonheur le gâte.»
Puis un jour il revint parmi nous, et nous vîmes bien qu'il n'était pas heureux. Sa mine pâlie, ses traits resserrés, contractés par un perpétuel agacement, la violence de ses manières rapetissée en colère nerveuse, son beau rire sonore déjà fêlé, en faisaient un tout autre homme. Trop fier pour convenir qu'il s'était trompé, il ne se plaignait pas, mais les anciens amis auxquels il rouvrit sa maison purent vite se convaincre qu'il avait fait le plus sot des mariages, et que sa vie était désormais hors de voie. Par contre, Mme Heurtebise nous apparut, après deux ans de ménage, telle que nous l'avions vue dans la sacristie, le jour des noces. Son même sourire, minaudier et calme, son même air de boutiquière endimanchée; seulement l'aplomb lui était venu. Elle parlait maintenant. Dans les discussions artistiques où Heurtebise se lançait passionnément, avec des jugements absolus, le mépris brutal ou l'enthousiasme aveugle; la voix mielleuse et fausse de sa femme venait tout à coup l'interrompre, l'obligeant à écouter quelque raisonnement oiseux, quelque réflexion sotte toujours en dehors du sujet. Lui, gêné, embarrassé, nous regardait d'un œil qui demandait grâce, essayait de reprendre la conversation interrompue. Puis devant la contradiction intime et persistante, la sottise de cette petite cervelle d'oisillon, gonflée et vide comme un échaudé, il se taisait, résigné à la laisser aller jusqu'au bout. Mais ce mutisme exaspérait madame, lui paraissait plus injurieux, plus dédaigneux que tout. Sa voix aigre—douce devenait criarde, montait, piquait, bourdonnait avec un harcellement de mouche, jusqu'à ce que le mari, furieux, éclatât à son tour, brutal et terrible.
De ces querelles incessantes, qui se terminaient par des larmes, elle sortait reposée, plus fraîche, comme une pelouse après l'arrosage; lui, chaque fois brisé, fiévreux, incapable de tout travail. Peu à peu sa violence même se lassa. Un soir que j'avais assisté à une de ces scènes pénibles, comme Mme Heurtebise sortait de table, triomphante, je vis sur la figure de son mari, restée baissée pendant la querelle et qu'il relevait enfin, l'expression d'un mépris, d'une colère que les paroles ne pouvaient plus traduire. Rouge, les yeux pleins de larmes, la bouche tordue d'un sourire ironique et navrant, pendant que la petite femme s'en allait en refermant la porte d'un coup sec, il lui fit, comme un gamin dans le dos de son maître, une grimace atroce de rage et de douleur. Au bout d'un moment, je l'entendis murmurer d'une voix étranglée par l'émotion: «Ah! si ce n'était pas l'enfant, comme je filerais!»
Car ils avaient un enfant, un pauvre petit superbe et malpropre, qui se traînait dans tous les coins, jouait avec les chiens plus grands que lui, la terre, les araignées du jardin. La mère ne le regardait que pour constater qu'il était «dégoûtant» et regretter de ne l'avoir pas mis en nourrice. Elle avait en effet gardé ses traditions de petite bourgeoise de comptoir, et leur intérieur en désordre, où elle promenait dès le matin des robes parées et des coiffures étonnantes, rappelait les arrière-boutiques si chères à son cœur, les pièces noires de crasse et de manque d'air où l'on passe vite dans les entr'actes de la vie de commerce pour manger à la hâte un repas mal fait, sur une table sans nappe, l'oreille au guet tout le temps vers la sonnette de la porte. Dans ce monde-là il n'y a que la rue qui compte, la rue où passent les acheteurs, les flâneurs, et ce débordement de peuple en vacances qui, le dimanche, remplit le trottoir et la chaussée. Aussi, comme elle s'ennuyait, la malheureuse, à la campagne; comme elle regrettait son Paris! Heurtebise, au contraire, avait besoin des champs pour la santé de son esprit. Paris l'étourdissait comme un provincial en visite. La femme ne comprenait pas cela et se plaignait beaucoup de son exil. Pour se distraire, elle invitait d'anciennes amies. Alors, si le mari n'était pas là, on s'amusait à feuilleter ses papiers, les notes, les travaux en train.
«Voyez, donc, ma chère, comme c'est drôle… Il s'enferme pour écrire ça. Il marche, il parle tout seul… Moi d'abord je ne comprends rien à tout ce qu'il fait.»
Et c'étaient des regrets sans fin, des retours sur le passé.
«Ah! si j'avais su… Quand je pense que je pouvais épouser Aubertot etFajon, les marchands de blanc…»
Elle citait toujours les deux associés en même temps, comme si elle avait dû épouser l'enseigne. En présence du mari, on ne se gênait pas davantage. Elle le dérangeait, empêchait tout travail, installant dans la pièce même où il écrivait la causerie niaise de femmes oisives qui parlaient haut, pleines de dédain pour ce métier de littérateur qui rapporte peu, et dont les heures les plus laborieuses ressemblent toujours à une capricieuse oisiveté.
De temps en temps, Heurtebise essayait d'échapper à cette existence qu'il sentait devenir chaque jour plus sinistre. Il accourait à Paris, prenait une petite chambre à l'hôtel, voulait se figurer qu'il était garçon; mais tout à coup il pensait à son fils, et avec une envie folle de l'embrasser retournait le soir même à la campagne. Dans ces cas-là, pour éviter la scène du retour, il emmenait un ami avec lui, et le gardait là-bas le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'était plus seul en face de sa femme, sa belle intelligence se réveillait et ses projets de travail interrompus peu à peu l'un après l'autre lui revenaient au cœur. Mais quel déchirement quand on partait! Il aurait voulu retenir ses visiteurs, s'accrochait à eux de toute la force de son ennui. Avec quelle tristesse il nous accompagnait à la station du petit omnibus de banlieue qui nous ramenait vers Paris! et comme, nous partis, il s'en retournait lentement sur la route poudreuse, le dos rond, les bras inertes, écoutant les roues qui s'éloignaient!
C'est que le tête-à-tête était devenu insupportable. Pour l'éviter, il prit le parti d'avoir la maison toujours pleine. Son bon cœur aidant, sa lassitude, son insouciance, il s'entoura de tous les meurt-de-faim de la littérature. Un tas de valets de lettres, paresseux, toqués, visionnaires, s'installèrent chez lui, plus que lui; et comme la femme était très-sotte, incapable de juger, elle les trouvait charmants, supérieurs à son mari parce qu'ils criaient plus fort. La vie se passait en discussions oiseuses. C'était un fracas de mots vides, de poudre aux moineaux, et le pauvre Heurtebise, immobile et muet au milieu de tout ce tapage, se contentait de sourire en haussant les épaules. Quelquefois pourtant, quand, à la fin d'un repas interminable, tous ses convives, les coudes sur la nappe, commençaient autour du flacon d'eau-de-vie une de ces longues flâneries de paroles asphyxiantes comme le brouillard des pipes, un immense dégoût le prenait et, n'ayant pas la force de renvoyer tous ces malheureux, il s'en allait lui-même et restait huit jours sans revenir.
«Ma maison est pleine d'imbéciles, me disait-il un jour. Je n'ose plus rentrer.» Avec ce train de vie, il n'écrivait plus. Son nom devenait rare, et sa fortune, gaspillée à ce perpétuel besoin de monde au logis, s'en allait aux mains tendues autour de lui.
Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, lorsqu'un matin je reçus un mot de sa chère petite écriture autrefois si ferme, maintenant hésitante et tremblante.—«Nous sommes à Paris. Viens me voir. Je m'ennuie.» Je le trouvai avec sa femme, son enfant, ses chiens, dans un lugubre petit appartement de Batignolles. Le désordre, qui n'avait plus l'espace pour s'étaler, semblait encore plus affreux qu'à la campagne. Pendant que l'enfant et les chiens se roulaient dans des chambres grandes comme des cases d'échiquier, Heurtebise, malade, était couché, le visage au mur, dans un état de prostration complète. La femme, toujours en tenue, toujours placide, le regardait à peine.-—«Je ne sais pas ce qu'il a», me dit-elle avec un geste d'insouciance. Lui, en me voyant, retrouva un moment de gaîté, une minute de son bon rire, mais aussitôt étouffé. Comme on avait gardé à Paris les habitudes de la banlieue, à l'heure du déjeuner, dans ce ménage bouleversé par la gêne, la maladie, il arriva un parasite, petit homme chauve, râpé, roide, grincheux, qu'on appelait dans la maison: «l'homme qui a lu Proudhon.» C'est ainsi qu'Heurtebise, qui n'avait sans doute jamais su son nom, le présentait à tout le monde. Quand on lui demandait: «Qui est ça?» il répondait avec conviction: «Oh! un garçon très-fort, qui a beaucoup lu Proudhon.» Il n'y paraissait guère, du reste, car cet esprit profond ne se manifestait jamais qu'à table pour se plaindre d'un rôti mal cuit ou d'une sauce manquée. Ce matin-là, l'homme qui avait lu Proudhon déclara le déjeuner détestable, ce qui ne l'empêcha pas d'en dévorer la moitié à lui tout seul.
Qu'il me sembla long et lugubre ce repas au chevet du malade! La femme bavardait comme toujours, avec une tape par-ci par-là à l'enfant, un os aux chiens, un sourire au philosophe. Pas une fois Heurtebise ne se tourna vers nous, et pourtant il ne dormait pas. Je ne sais pas même s'il pensait… Cher et vaillant garçon! Dans ces luttes mesquines et continuelles, le ressort de sa nature vigoureuse s'était brisé, et il commençait déjà à mourir. Cette agonie silencieuse, qui était plutôt un renoncement de vivre, dura quelques mois; puis Mme Heurtebise se trouva veuve. Alors comme les larmes n'avaient pas obscurci ses yeux clairs, qu'elle avait toujours le même soin de ses cheveux lisses, et qu'Aubertot et Fajon étaient encore disponibles elle épousa Aubertot et Fajon. Peut-être Aubertot, peut-être Fajon, peut-être même tous les deux. En tout cas, elle put reprendre la vie pour laquelle elle était faite, le bavardage facile et l'éternel sourire des dames de comptoir.
* * * * *
Elle avait toujours rêvé cela, être la femme d'un poëte!… Mais l'implacable destinée, au lieu de l'existence romanesque et fiévreuse qu'elle ambitionnait, lui arrangea un petit bonheur bien tranquille, en la mariant à un riche rentier d'Auteuil, aimable et doux, un peu trop âgé pour elle, et qui n'avait qu'une passion—tout à fait inoffensive et reposante—l'horticulture. Le brave homme passait son temps, le sécateur à la main, à soigner, élaguer une magnifique collection de rosiers, à chauffer la serre, arroser les corbeilles; et ma foi! vous conviendrez bien que pour un pauvre petit cœur affamé d'idéal il n'y avait pas là une pâture suffisante. Pourtant pendant dix ans sa vie se maintint droite et uniforme comme les allées finement sablées du jardin de son mari, et elle la suivit à pas comptés en écoutant avec un ennui résigné le bruit agaçant et sec des ciseaux toujours en mouvement, ou la pluie monotone, infinie, qui tombait des pommes d'arrosoirs sur les plantes touffues. Cet horticulteur enragé avait de sa femme le même soin méticuleux que de ses fleurs. Il mesurait le froid et le chaud à son salon encombré de bouquets, craignait pour elle la gelée d'avril ou le soleil de mars; et, comme ces plantes en caisse que l'on sort et que l'on rentre à des époques déterminées, la faisait vivre méthodiquement, les yeux fixés sur le baromètre et les variations de la lune.
Elle resta ainsi longtemps, prise entre les quatre murs du jardin conjugal, innocente comme une clématite, mais avec des élans vers d'autres jardins moins réguliers, moins bourgeois, où les rosiers pousseraient toutes leurs branches, où les herbes folles seraient plus hautes que des arbres et chargées de fleurs fantastiques, inconnues, en liberté sous un soleil plus chaud. Ces jardins-là on ne les trouve guère que dans les livres des poëtes; aussi lisait-elle beaucoup de vers en cachette du pépiniériste qui ne connaissait, lui, en fait de poésies, que des distiques d'almanach:
Quand il pleut à la Saint-Médard,Il pleut quarante jours plus tard.
Sans choix, gloutonnement, la malheureuse dévorait les plus mauvais poëmes, pourvu qu'elle y trouvât des rimes à «amour» et à «passion»; puis le livre fermé, elle passait des heures à rêver, à soupirer: «Voilà le mari qui m'aurait fallu!»
Tout cela probablement serait toujours resté à l'état vague d'aspirations, si à ce terrible moment de la trentaine, qui est l'âge décisif pour la vertu des femmes comme midi est l'heure décisive pour la beauté du jour, l'irrésistible Amaury ne s'était pas trouvé sur son chemin; Amaury est un poëte de salon, un de ces exaltés en habit noir et gants gris-perle, qui vont entre dix heures et minuit raconter dans le monde leurs extases d'amour, leurs désespoirs, leurs ivresses, mélancoliquement appuyés aux cheminées, dans la lueur des lustres, pendant que les femmes en toilette de bal écoutent, rangées en cercle, derrière leurs éventails.
Celui-là peut passer pour l'idéal du genre. Tête de bottier fatal, l'œil cave, le teint blême, il se coiffe à la russe et se lisse fortement de pommade hongroise. C'est un de ces désespérés de la vie comme les dames les aiment, toujours vêtus à la dernière mode, un lyrique refroidi chez qui le désordre de l'inspiration se devine seulement au nœud de cravate un peu lâche, négligemment attaché. Aussi il faut voir ce succès quand, de sa voix stridente, il débite une tirade de son poëme, leCredo de l'amour, celle surtout qui se termine par ce vers étonnant:
Moi je crois à l'amour comme je crois en Dieu!…
Remarquez que je soupçonne fort ce farceur-là de se soucier aussi peu de Dieu que du reste; mais les femmes n'y regardent pas de si près. Elles se prennent facilement à la glu des mots, et chaque fois qu'Amaury récite sonCredo de l'amour, vous êtes sûr de voir tout autour du salon des rangées de petits becs roses s'ouvrir, se tendre vers cet hameçon facile du sentiment. Pensez donc! Un poëte qui a de si belles moustaches, et qui croit à l'amour comme il croit en Dieu…
La femme du pépiniériste n'y résista pas. En trois séances elle fut vaincue. Seulement, comme il y avait au fond de cette nature élégiaque quelque chose d'honnête et de fier, elle ne voulut pas d'une faute mesquine. D'ailleurs, dans sonCredo, le poète déclarait lui-même qu'il ne comprenait qu'une sorte d'adultère, celui qui marche la tête haute comme un défi à la loi et à la société. Prenant donc leCredo de l'amourpour guide, la jeune femme s'évada brusquement du jardin d'Auteuil et vint se jeter dans les bras de son poëte.—«Je ne peux plus vivre avec cet homme! Emmène-moi.» En pareil cas, le mari s'appelle toujourscet homme, même quand il est pépiniériste.
Amaury eut un moment de stupeur. Comment diable s'imaginer qu'une petite mère de trente ans irait prendre au sérieux un poëme d'amour et le suivre au pied de la lettre? Pourtant il fit contre trop bonne fortune bon cœur, et comme dans son petit jardin d'Auteuil si bien abrité la dame s'était conservée fraîche et jolie, il l'enleva sans murmurer. Les premiers jours, ce fut charmant. On craignait les poursuites du mari. Il fallut se cacher sous des noms supposés, changer d'hôtel, habiter des quartiers invraisemblables, les faubourgs de Paris, les chemins de ceinture. Le soir, on sortait furtivement, on faisait des promenades sentimentales le long des fortifications. Ô puissance du romanesque! Plus elle avait peur, plus il fallait de précautions, de stores, de voilettes abaissées, plus son poëte lui semblait grand. La nuit, ils ouvraient la petite fenêtre de leur chambre, et regardant les étoiles qui montaient par-dessus les fanaux du chemin de fer voisin, elle lui faisait dire et redire sa tirade:
Moi, je crois à l'amour comme je crois en Dieu.
Et c'était bon!…
Malheureusement cela ne dura pas. Le mari les laissa trop tranquilles. Que voulez-vous? Il était philosophe, cet homme. Sa femme une fois partie, il avait refermé la porte verte de son oasis et s'était paisiblement remis à soigner ses roses, en songeant avec bonheur que celles-là, du moins, tenant au sol par de longues racines, ne pourraient pas s'en aller de chez lui. Nos amoureux rassurés rentrèrent dans Paris, et tout à coup il sembla à la jeune femme qu'on lui avait changé son poëte. La fuite, les craintes d'être surpris, les alertes perpétuelles, toutes ces choses qui servaient sa passion n'existant plus, elle commença à comprendre, à voir clair. Du reste, à chaque instant, dans l'installation de leur petit ménage et ces mille détails bourgeois de la vie de tous les jours, l'homme avec qui elle vivait se faisait mieux connaître.
Le peu qu'il avait en lui de sentiments généreux, héroïques ou délicats, il le délayait dans ses vers sans en rien garder pour sa consommation personnelle. Il était mesquin, égoïste, surtout très-ladre, ce que l'amour ne pardonne pas. Puis il avait coupé ses moustaches, et ce déguisement lui allait mal. Quelle différence avec ce beau ténébreux frisé au petit fer qui lui était apparu un soir récitant sonCredoentre deux candélabres! Maintenant, dans la retraite forcée qu'il subissait à cause d'elle, il se laissait aller à toutes ses manies, dont la plus grande était de se croire toujours malade. Dame! à force de poser au poitrinaire, on finit par se figurer qu'on l'est réellement. Le poëte Amaury était tisanier, s'enveloppait de papier Fayard, couvrait sa cheminée de fioles et de poudres. Pendant quelque temps la petite femme prit au sérieux son rôle de sœur grise. Le dévouement donnait au moins une excuse à sa faute, un but à sa vie. Mais elle se lassa vite. Malgré elle, dans la pièce étouffée où le poëte s'entourait de flanelle, elle pensait à son petit jardin tout parfumé, et le bon pépiniériste, vu de loin au milieu de ses massifs, de ses corbeilles, lui semblait simple, touchant, désintéressé, autant que l'autre était exigeant et égoïste…
Au bout d'un mois elle aimait son mari, et elle l'aimait réellement, non pas d'une affection habitude, mais d'amour véritable. Un jour elle lui écrivit une longue lettre passionnée et repentante! Il ne répondait pas. Peut-être ne la trouvait-il pas encore assez punie. Alors elle envoya lettres sur lettres, s'humilia, supplia pour rentrer, disant qu'elle aimerait mieux mourir que de continuer à vivre avec cet homme. C'était au tour de l'amant de s'appeler «cet homme.» Le rare, c'est qu'elle se cachait de lui pour écrire; car elle le croyait encore épris, et tout en demandant pardon à son mari, elle craignait l'exaltation de son amant.
«Jamais il ne me laissera partir», se disait-elle.
Aussi, lorsqu'à force de prier elle eut obtenu son pardon et que le pépiniériste—ne vous ai-je pas dit que c'était un philosophe?—eut consenti à la reprendre, cette rentrée au logis conjugal eut tous les côtés mystérieux, dramatiques d'une fuite. Positivement elle se fit enlever par son mari. Ce fut sa dernière jouissance de coupable. Un soir que le poëte, las de la vie à deux et tout fier de ses moustaches repoussées, était allé dans le monde réciter sonCredo de l'amour, elle sauta dans un fiacre où son vieux mari l'attendait au bout de la rue, et c'est ainsi qu'elle revint au petit jardin d'Auteuil, à jamais guérie de son ambition d'être la femme d'un poëte… Il est vrai que ce poëte-là l'était si peu!
* * * * *
La pièce venait de finir. Pendant que la foule, diversement impressionnée, se précipitait au dehors, ondoyant aux lumières sur le grand perron du théâtre, quelques amis, dont j'étais, attendaient le poëte à la porte des artistes pour le féliciter. Son œuvre n'avait pourtant pas eu un immense succès. Trop forte pour l'imagination timide et banale du public de maintenant, elle dépassait le cadre de la scène, cette limite des conventions et des libertés permises. La critique pédante avait dit: «Ce n'est pas du théâtre!…» et les ricaneurs du boulevard se vengeaient de l'émotion que venaient de leur donner ces vers magnifiques en répétant: «Ça ne fera pas le sou!…» Nous, nous étions fiers de notre ami qui avait osé faire sonner, tourbillonner ses belles rimes d'or, tout l'essaim de sa ruche autour du soleil factice et meurtrier du lustre, et présenter des personnages grands comme nature, sans s'inquiéter de l'optique du théâtre moderne, des lorgnettes troubles ni des mauvais yeux.
Parmi les machinistes, les pompiers, les figurants en cache-nez, le poëte s'approcha de nous, sa grande taille courbée en deux, son collet relevé frileusement sur sa barbe grêle et ses longs cheveux déjà grisonnants. Il avait l'air triste. Les applaudissements de la claque et des lettrés, restreints à un coin de la salle, lui prédisaient un nombre très-court de représentations, les spectateurs choisis et rares, l'affiche vite enlevée sans laisser à son nom le temps de s'imposer. Quand on a travaillé pendant vingt ans, qu'on est en pleine maturité de talent et d'âge, cette résistance de la foule à vous comprendre a quelque chose de lassant, de désespérant. On en vient à se dire: «Ils ont peut-être raison.» On a peur, on ne sait plus… Nos acclamations, nos poignées de main enthousiastes le réconfortèrent un peu. «Vraiment, vous croyez? C'est si bien que cela?… C'est vrai que j'ai fait tout ce que j'ai pu.» Et ses mains brûlantes de fièvre s'accrochaient aux nôtres avec inquiétude; ses yeux pleins de larmes cherchaient un regard sincère et rassurant. C'était l'angoisse suppliante du malade demandant au médecin: «N'est-ce pas que je ne vais pas mourir?» Non! poëte, tu ne mourras pas. Les opérettes et les féeries qui ont des centaines de représentations, des milliers de spectateurs, seront oubliées depuis longtemps, envolées avec leur dernière affiche, que ton œuvre restera toujours jeune et vivante…
Pendant que sur le trottoir désert nous étions là à l'exhorter, à le remonter, une forte voix de contralto éclata au milieu de nous, trivialisée par l'accent italien.
«Hé! l'artiste, assez depouégie… Allons manger l'estoufato!…»
En même temps une grosse dame entourée d'une capeline et d'un tartan à carreaux rouges vint passer son bras sous celui de notre ami d'un mouvement si brutal, si despotique, que sa physionomie, son attitude en furent tout de suite gênées.
«Ma femme», nous dit-il; puis, se tournant vers elle avec un sourire hésitant:
«Si nous les emmenions pour leur montrer comment tu fais l'estoufato?»
Prise par son amour-propre de cordon bleus l'Italienne consentit assez gracieusement à nous recevoir, et nous voilà partis cinq ou six avec eux pour aller manger du bœuf à l'étouffée sur les hauteurs de Montmartre où ils habitaient.
J'avoue que j'avais un certain désir de connaître cet intérieur d'artiste. Notre ami depuis son mariage vivait très-retiré, presque toujours à la campagne; mais ce que je savais de sa vie tentait ma curiosité. Il y avait quinze ans de cela, dans toute la ferveur d'une imagination romantique, il avait rencontré aux environs de Rome une superbe fille dont il était devenu très-amoureux. Maria Assunta habitait avec son père et toute une nichée de frères et de sœurs une de ces petites maisons du Transtévère qui ont les pieds dans le Tibre et un vieux bateau de pêche au ras de leurs murs. Un jour il aperçut cette belle Italienne, les pieds nus dans le sable, avec sa jupe rouge aux plis collants, ses manches de toile bise relevées jusqu'aux épaules, retirant des anguilles d'un grand filet ruisselant. Les écailles luisantes dans les mailles pleines d'eau, le fleuve d'or, la jupe écarlate, ces beaux yeux noirs, profonds, pensifs, dont la rêverie s'assombrissait de tout le soleil environnant, frappèrent l'artiste, peut-être même un peu vulgairement, comme une estampe de romance à la devanture d'un éditeur de musique. Par hasard la fille avait le cœur libre, n'ayant encore aimé qu'un gros chat sournois et roux, grand pêcheur d'anguilles lui aussi, et qui hérissait son poil quand on s'approchait de sa maîtresse.
Bêtes et gens, notre amoureux parvint à apprivoiser tout ce monde, se maria à Sainte-Marie du Transtévère, et ramena en France la belle Assunta avec soncato…
Ah!povero, ce qu'il aurait dû emporter aussi, c'était un rayon du soleil de là-bas, un pan de ciel bleu, l'excentricité du costume, et les roseaux du Tibre, et les grands filets tournants duPonte Rotto, tout le cadre avec l'image. Alors il n'aurait pas eu la cruelle désillusion qu'il éprouva quand, le ménage installé à un petit quatrième, tout en haut de Montmartre, il vit sa belle Transtévérine affublée d'une crinoline, d'une robe à volants et d'un chapeau parisien qui, toujours mal équilibré sur l'édifice de ses nattes lourdes, prenait des attitudes complètement indépendantes. À la froide et terrible clarté des ciels de Paris, le malheureux s'aperçut bientôt que sa femme était bête, irrémissiblement bête. Ces beaux yeux noirs, perdus en des contemplations infinies, ne roulaient pas une pensée dans leurs ondes de velours. Ils brillaient animalement du calme de la digestion, d'un heureux reflet du jour, rien de plus. Avec cela la dame était grossière, rustique, habituée à conduire d'un revers de main tout le petit monde de la cabane, et la moindre résistance lui causait des colères terribles.
Qui eût dit que cette belle bouche, contractée par le silence dans la forme la plus pure des visages antiques, s'ouvrait tout à coup pour laisser passer l'injure à flots pressés, tumultueux?… Sans respect d'elle ni de lui, tout haut, dans la rue, en plein théâtre, elle lui cherchait querelle, lui faisait des scènes de jalousie épouvantables. Pour l'achever, aucun sentiment des choses artistiques, une ignorance complète du métier de son mari, de la langue, des usages, de tout. Le peu de français qu'on lui apprit ne servant qu'à lui faire oublier l'italien, elle arriva à se composer une espèce de jargon mi-parti, qui était du plus haut comique. Bref cette histoire d'amour, commencée comme un poëme de Lamartine, se terminait comme un roman de Champfleury… Après avoir longtemps essayé de civiliser sa sauvagesse, le poëte vit bien qu'il fallait y renoncer. Trop honnête pour l'abandonner, peut-être amoureux encore, il prit le parti de se cloîtrer, de ne voir personne, de travailler beaucoup. Les rares intimes, qu'il avait admis dans son intérieur, s'aperçurent qu'ils le gênaient et ne vinrent plus. C'est ainsi que depuis quinze ans il vivait enfermé dans son ménage comme dans une logette de lépreux…
Tout en pensant à cette misérable existence, je regardais l'étrange couple marcher devant moi. Lui, frêle, long, un peu voûté. Elle, carrée, épaisse, secouant des épaules son châle qui la gênait, indépendante dans sa marche comme un homme. Elle était assez gaie, parlait fort, et de temps en temps se retournait pour voir si nous suivions, appelant ceux d'entre nous qu'elle connaissait, très-haut, familièrement par leurs noms, en s'aidant de grands gestes, comme elle aurait hélé une barque de pêche sur le Tibre. Quand nous arrivâmes chez eux, le concierge, furieux de voir entrer à une heure indue toute une bande bruyante, ne voulait pas nous laisser monter. Entre l'Italienne et lui ce fut dans l'escalier une scène terrible. Nous étions tous échelonnés sur les marches tournantes, à demi éclairés par le gaz qui mourait, gênés, malheureux, ne sachant pas s'il fallait redescendre.
«Venez vite, montons», nous dit le poëte à voix basse, et nous le suivîmes silencieusement, pendant qu'appuyée à la rampe qui tremblait de son poids et de sa colère, l'Italienne égrenait un chapelet d'injures où les imprécations romaines alternaient avec le vocabulaire des boulevards extérieurs. Quelle rentrée pour ce poëte qui venait d'agiter tout le Paris artistique, et gardait encore dans ses yeux enfiévrés l'éblouissement de sa première! Quel rappel humiliant à la vie!…
Ce fut seulement près du feu de son petit salon que le froid glacial causé par cette sotte aventure se dissipa, et bientôt nous n'y aurions plus pensé, sans la voix éclatante et les gros rires de la signora qu'on entendait dans la cuisine raconter à sa bonne comment elle avait secoué cette espèce dechoulato!… Le couvert mis, le souper préparé, elle vint s'asseoir au milieu de nous, sans châle, sans chapeau ni voile, et je pus la regarder à mon aise. Elle n'était plus belle. La figure carrée, le menton large, épaissi, les cheveux grisonnants et gros, surtout l'expression vulgaire de la bouche contrastaient singulièrement avec l'éternelle et banale rêverie des yeux. Les deux coudes appuyés sur la table, familière et avachie, elle se mêlait à la conversation sans perdre un instant de vue son assiette. Juste au-dessus de sa tête, fier parmi les mélancoliques vieilleries du salon, un grand portrait signé d'un nom illustre s'avançait de l'ombre: c'était Maria Assunta à vingt ans. Le costume de pourpre vive, le blanc laiteux de la guimpe plissée, l'or brillant des bijoux abondants et faux faisaient magnifiquement ressortir l'éclat d'un teint de soleil, l'ombre veloutée des cheveux épais plantés bas sur le front et qu'un duvet presque imperceptible rattachait à la ligne superbe et droite, des sourcils. Comment cette exubérance de beauté et de vie avait-elle pu arriver à tant de vulgarité?… Et curieusement, pendant que la Transtévérine parlait, j'interrogeais sur la toile son beau regard profond et doux.
La chaleur de la table l'avait mise de bonne humeur. Pour ranimer le poète, à qui son insuccès mêlé de gloire serrait doublement le cœur, elle lui donnait de grandes claques dans le dos, riait la bouche pleine, disant en son affreux jargon que ce n'était pas la peine pour si peu de se flanquer la tête en bas ducampanile del domo.
«Pas vraiil cato?» ajoutait-elle en se tournant vers le vieux matou perclus de rhumatismes qui ronflait devant le feu. Puis tout à coup, au milieu d'une discussion intéressante, elle criait à son mari d'une voix bête et brutale comme un coup d'escopette:
«Hé! l'artiste…,la lampo qui filo!»
Vivement le malheureux s'interrompait pour remonter la lampe, humble, soumis, attentif à éviter la scène qu'il craignait et que malgré tout il n'évita pas.
En revenant du théâtre, nous nous étions arrêtés à laMaison d'orpour prendre une bouteille de vin fin dont on devait arroserl'estoufato. Tout le temps de la route, Maria Assunta l'avait portée religieusement sous son châle et posée, en arrivant, sur la table où elle la couvait d'un œil attendri, car les Romaines aiment le bon vin. Deux ou trois fois déjà, se méfiant des distractions de son mari et de ses grands bras, elle lui avait dit:
«Prends garde à laboteglia…, tu vas la casser.»
Enfin, en allant à la cuisine retirer elle-même le fameuxestoufato, elle lui cria encore:
«Surtout ne casse pas laboteglia.»
Malheureusement, dès que sa femme ne fut plus là, le poëte en profita pour parler de l'art, du théâtre, du succès, si librement, avec tant de verve et d'abondance que… patatras!… À un geste plus éloquent que les autres, voilà la bouteille mirifique en mille pièces au milieu du salon. Jamais je n'ai vu un saisissement pareil. Il s'arrêta court, devint très-pâle… En même temps, le contralto d'Assunta, gronda dans la pièce à côté, et l'Italienne apparut sur la porte, les yeux en feu, la lèvre gonflée de colère, toute rouge de la chaleur des fourneaux.
«Laboteglia!» cria-t-elle d'une voix terrible.
Alors, lui timidement se pencha à mon oreille:
«Dis que c'est toi…»
Et le pauvre diable avait si peur, que je sentait sous la table ses longues jambes qui tremblaient…
* * * * *
Comment ne se seraient-ils pas aimés? Beaux et célèbres tous les deux, chantant dans les mêmes pièces, vivant chaque soir pendant cinq actes de la même vie artificielle et passionnée. On ne joue pas impunément avec le feu. On ne se dit pas vingt fois par mois: «Je t'aime!» sur des soupirs de flûte et des trémolos de violon sans finir par se prendre à l'émotion de sa propre voix. À la longue, la passion leur vint dans des enveloppements d'harmonie, des surprises de rythme, des splendeurs de costumes et de toiles de fond. Elle leur arriva par la fenêtre qu'Elsa et Lohengrin ouvrent toute grande sur la nuit vibrante de sons et de clartés:
Viens respirer les senteurs enivrantes…
Elle se glissa entre les colonnes blanches du balcon des Capulets, oùRoméo et Juliette s'attardent sous des lueurs d'aube:
Non! ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette.
Et mollement elle surprit Faust et Marguerite dans ce rayon de lune qui monte du banc rustique aux volets de la petite chambre, parmi des entrelacements de lierre et de roses fleuries:
Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage.
Bientôt tout Paris connut leur amour et s'y intéressa. Ce fut la curiosité de la saison. On venait admirer ces deux belles étoiles gravitant doucement l'une vers l'autre dans le ciel musical de l'Opéra. Enfin, un soir, après un rappel enthousiaste, comme la toile achevait de se baisser, séparant la salle bruyante d'applaudissements et la scène semée de bouquets, où la robe blanche de Juliette traînait sur des camélias effeuillés, les deux chanteurs furent pris d'un élan irrésistible, comme si leur amour, un peu factice, n'attendait pour se révéler que l'émotion d'un grand triomphe. Leurs mains s'étreignirent, des serments s'échangèrent, consacrés par les bravos lointains et persistants de la salle. Les deux étoiles avaient fait leur conjonction.
Après le mariage, on resta quelque temps sans les revoir à la scène. Puis, le congé expiré, ils rentrèrent ensemble dans la même pièce. Cette rentrée fut une révélation. Jusqu'à ce jour, entre les deux chanteurs c'était l'homme qui avait primé. Plus âgé, mieux fait au public dont il connaissait bien les faiblesses, les préférences, il jouait du parterre et des loges avec sa voix. Près de lui, l'autre ne semblait guère qu'une élève admirablement douée, la promesse d'un génie futur; sa voix trop jeune avait des angles, ainsi que ses épaules un peu minces et grêles. Aussi, au retour, quand elle parut dans un de ses rôles d'autrefois et que le son plein, riche, étoffé, s'échappa dès les premières notes, abondant et pur comme l'eau d'une source vive, il y eut dans la salle un charme d'étonnement si grand que tout l'intérêt de la soirée se concentra autour d'elle. Ce fut pour la jeune femme un de ces jours heureux où l'atmosphère qui vous entoure se fait limpide, légère, vibrante, pour vous apporter tous les rayons, toutes les adulations du succès. Quant au mari, on oublia presque de l'applaudir, et comme tous les éblouissements font une ombre profonde auprès d'eux, il se trouva relégué ni plus ni moins qu'un comparse dans le coin le plus obscur de la scène.
Après tout, cette passion qui s'était révélée dans le jeu de la chanteuse, dans sa voix doublée de charme et de tendresse, était inspirée par lui. Lui seul donnait la flamme à ces yeux profonds; et cette idée aurait dû le rendre fier, mais la vanité du comédien fut plus forte. À la fin du spectacle, il appela le chef de claque et le secoua de la belle façon. On avait manqué ses entrées, ses sorties, oublié le rappel du troisième acte. Il se plaindrait au directeur…
Hélas! Il eut beau dire, et la claque eut beau faire, la faveur du public, désormais conquise à sa femme, lui resta définitivement. Il y eut pour elle un bonheur de rôles bien choisis, appropriés à son talent, à sa beauté, où elle apparaissait avec la tranquillité d'une mondaine entrant au bal parée des couleurs qui lui vont et sûre d'une ovation. À chaque nouveau succès le mari se montrait triste, nerveux, irritable. Cela lui faisait l'effet d'un vol, cette vogue qui s'en allait de lui à elle sans retour. Longtemps il essaya de cacher à tous, surtout à sa femme, cette souffrance inavouable; mais un soir, comme elle montait l'escalier de sa loge tenant à deux mains sa robe chargée de bouquets, et que toute à son triomphe elle lui disait d'une voix encore oppressée de la secousse des applaudissements: «Nous avions une belle salle aujourd'hui.» Il lui répondit un: «Tu trouves!…» si ironique, si amer, que l'esprit de la jeune femme s'ouvrit à la vérité subitement.
Son mari était jaloux! non pas d'une jalousie d'amant qui veut sa femme belle pour lui seul, mais d'une jalousie d'artiste, froide, féroce, implacable. Parfois, quand elle s'arrêtait à la fin d'un air et que les bravos multipliés tombaient vers elle de toutes les mains tendues, il affectait une physionomie impassible, distraite, et son regard absent semblait dire aux spectateurs:
«Quand vous aurez fini d'applaudir, moi je chanterai.»
Oh! les applaudissements, ce bruit de grêle qui a de si douces résonnances dans les couloirs, la salle, les coulisses, lorsqu'une fois on l'a connu, il est impossible de s'en passer. Les grands comédiens ne meurent ni de maladie ni de vieillesse; ils cessent d'exister quand on ne les applaudit plus. Celui-ci, devant l'indifférence du public, fut pris d'un véritable désespoir. Il maigrissait, devenait hargneux, méchant. Il avait beau se raisonner, regarder bien en face son mal inguérissable, se répéter avant d'entrer en scène:
«C'est ma femme pourtant… Et je l'aime!…»
À la facticité du théâtre, le sentiment vrai tombait tout de suite. Il aimait encore la femme, mais il détestait la cantatrice. Elle s'en apercevait bien, et, comme on soigne un malade, surveillait cette triste manie. D'abord elle avait songé à amoindrir son succès, en se ménageant, en ne donnant pas toute sa voix, tous ses moyens; mais ses résolutions comme celles du mari ne tenaient pas devant le feu de la rampe. Son talent, presque indépendant d'elle-même, dépassait sa volonté. Alors elle s'humilia, se fit petite devant lui. C'étaient des conseils qu'elle lui demandait; s'il l'avait trouvée bonne, s'il comprenait bien le rôle ainsi…
Naturellement, l'autre n'était jamais content. Avec cet air bonhomme, ce ton de fausse camaraderie que les comédiens ont entre eux, il lui disait, les soirs où elle avait le plus de succès:
«Surveille-toi, petite… ça ne va pas en ce moment… tu n'es pas en progrès.»
D'autres fois il voulait l'empêcher de chanter:
«Prends garde, tu te prodigues… tu en fais trop… Ne lasse pas ta chance… Tiens, sais-tu! tu devrais prendre un congé.»
Il descendait jusqu'aux prétextes bêtes. Elle était enrhumée, pas en voix. Ou bien il lui cherchait des querelles de cabotin:
«Tu as repris trop vite le finale du duo… tu as tué mon effet… C'est un parti pris.»
Sans s'apercevoir, le malheureux! que c'était lui qui la gênait dans son jeu, précipitait les répliques pour l'empêcher d'être applaudie et, dans son désir de reprendre son public, accaparait le haut bout de la scène, laissant sa femme chanter au second plan. Elle ne se plaignait pas, elle l'aimait trop. D'ailleurs, le triomphe rend indulgent, et chaque soir, de l'ombre où elle essayait de se blottir, de s'effacer, le succès l'obligeait à reparaître glorieusement en pleine lumière. Au théâtre, on s'aperçut vite de ce singulier cas de jalousie, et les camarades s'en amusèrent. On accablait le chanteur de compliments sur le talent de sa femme. On lui mettait sous les yeux l'article de la veille où, à la suite de quatre grandes colonnes consacrées à l'étoile, le critique accordait quelques lignes à la vogue presque éteinte du mari. Un jour, en venant de lire un de ces articles, il entra dans la loge de sa femme, furieux, le journal déployé, et lui dit, blême de colère:
«Cet homme a donc été votre amant?» Il en arrivait à ce degré d'injure. Aussi la malheureuse femme, fêtée, enviée, dont le nom en vedette sur l'affiche se lisait maintenant à tous les coins de Paris, accaparé même par les étalages comme une chance de succès, par les étiquettes menues et dorées des confiseurs, des parfumeurs, avait l'existence la plus triste, la plus humiliée. Elle n'osait plus ouvrir un journal, de peur de lire son éloge, pleurait sur les fleurs qu'on lui jetait et qu'elle laissait mourir dans un coin de sa loge pour ne pas perpétuer à la maison le souvenir cruel de ses triomphantes soirées. Elle voulut renoncer au théâtre, mais son mari s'y opposa.
«On dira que c'est moi qui t'ai fait partir.»
Et l'horrible supplice continua pour tous deux.
Un soir de première représentation, la chanteuse allait entrer en scène. Quelqu'un lui dit: «Tenez-vous bien… Il y a une cabale dans la salle contre vous.» Cela la fit rire. Une cabale contre elle? Et à propos de quoi, bon Dieu!… Elle qui n'avait que des sympathies, qui vivait en dehors de toute coterie. C'était bien vrai, pourtant. Au milieu de la pièce, dans un grand duo avec son mari, au moment où sa voix superbe, montée au plus haut point de son registre, achevait le son sur une suite de notes égales et pures comme les perles rondes d'un collier, une bordée de sifflets l'arrêta net. La salle était aussi émue, aussi surprise qu'elle-même. Le souffle des respirations paraissait suspendu, prisonnier dans les poitrines comme le trait qu'elle n'avait pas pu finir. Tout à coup une idée folle, épouvantable, lui traversa l'esprit… Il était seul en scène, en face d'elle. Elle le regarda fixement, et vit passer dans ses yeux l'éclair d'un mauvais sourire. La pauvre femme comprit. Les sanglots l'étouffaient. Elle ne put que fondre en larmes et disparaître aveuglée dans l'encombrement des coulisses…
C'était son mari qui l'avait fait siffler!
* * * * *
* * * * *
Qu'est-ce qu'il a? De quoi m'en veut-il? Je n'y comprends rien. J'ai pourtant tout fait pour le rendre heureux… Mon Dieu! je ne dis pas qu'au lieu d'un poëte je n'aurais pas mieux aimé épouser un notaire, un avoué, quelque chose de plus posé, de moins en l'air comme profession; mais enfin, tel qu'il était, il me plaisait. Je le trouvais un peu exalté, mais gentil tout de même, bien élevé; puis il avait quelque fortune, et je pensais qu'une fois marié, sa poésie ne l'empêcherait pas de chercher une bonne place, ce qui nous mettrait tout à fait à l'aise. Lui aussi dans ce temps-là me trouvait à son idée. Quand il venait me voir chez ma tante, à la campagne, il n'avait pas assez de paroles pour admirer l'ordre et l'arrangement de notre petit logis, tenu comme un couvent. «C'est amusant!…» disait-il. Il riait, m'appelait de toutes sortes de noms pris dans des poëmes, des romans qu'il avait lus. Cela me choquait un peu, je l'avoue; je l'aurais voulu plus sérieux. Mais ce n'est que quand nous avons été mariés, installés à Paris, que j'ai senti la différence de nos deux natures.
Moi qui rêvais un petit intérieur bien tenu, clair et propret, je l'ai vu tout de suite encombrer notre appartement de meubles inutiles, passés de mode, perdus de poussière, avec des tapisseries fanées, et si anciennes… Pour tout, ç'a été la même chose. Concevez-vous qu'il m'a fait mettre au grenier une très-jolie pendule Empire, qui me venait de ma tante, et des tableaux magnifiquement encadrés, donnés par des amies de pension. Il trouvait tout cela hideux. J'en suis encore à me demander pourquoi. Car enfin son cabinet de travail était un ramassis de vieilles toiles enfumées, de statuettes que j'avais honte de regarder, d'antiquailles ébréchées, bonnes à rien, des chandeliers pleins de vert-de-gris, des vases où fuyait l'eau, des tasses dépareillées. A côté de mon beau piano en palissandre, il en avait mis un petit, tout vilain, tout écaillé, où manquait la moitié des notes, et si usé qu'on l'entendait à peine. A part moi, je commençais à me dire: «Ah çà! mais, un artiste, c'est donc un peu un fou… Il n'aime que les choses inutiles, il méprise tout ce qui peut servir.»
Quand je vis ses amis, le monde qu'il recevait, ce fut bien pis. Des gens à cheveux longs, à grandes barbes, mal peignés, mal habillés, qui ne se gênaient pas pour fumer devant moi et me faisaient mal à entendre, tellement toutes leurs idées se trouvaient à l'envers des miennes. C'étaient de grands mots, de grandes phrases, rien de naturel, rien de simple. Avec cela pas la moindre notion des convenances: vous pouviez les avoir à dîner vingt fois de suite, jamais une visite, jamais une politesse. Pas même une carte, un bonbon au jour de l'an. Rien… Quelques-uns de ces messieurs étaient mariés et nous amenaient leurs femmes. Il fallait voir le genre de ces personnes-là! A tous les jours des toilettes superbes, comme je n'en porterai jamais, Dieu merci! Et si mal arrangées, sans ordre ni méthode. Des cheveux bouffants, des jupes traînantes, puis des talents qu'elles montraient effrontément. Il y en avait qui chantaient comme des actrices, jouaient du piano comme des professeurs; toutes bavardaient de tout comme des hommes. Est-ce raisonnable, je vous le demande? Est-ce que des femmes sérieuses, une fois mariées, doivent penser à autre chose qu'aux soins de l'intérieur? C'est ce que j'ai essayé de faire comprendre à mon mari, qui était peiné de me voir abandonner la musique. La musique, c'est bon quand on est petite fille et qu'on n'a rien de mieux à faire. Mais, franchement, je me serais trouvée ridicule à me mettre tous les jours devant un piano.
Oh! je le sais bien. Son grand grief contre moi, c'est que j'aie voulu l'arracher à cet étrange milieu si dangereux pour lui. «Vous, avez éloigné tous mes amis,» me reproche-t-il souvent. Oui, je l'ai fait, et je ne m'en repens pas. Ces gens-là auraient fini par me le rendre fou. Quelquefois, en les quittant, il passait la nuit à rimailler, à se promener de long en large en parlant haut. Comme s'il n'était pas déjà assez bizarre, assez original par lui-même, sans qu'on vînt encore l'exciter! En ai-je supporté des caprices, des lubies! Tout à coup, le matin, il arrivait dans ma chambre: «Vite, ton chapeau… Nous allons à la campagne.» Il fallait tout laisser là, la couture, le ménage, prendre des voitures, des chemins de fer, dépenser un argent! Et moi qui ne songeais qu'à économiser. Car enfin, ce n'est pas avec quinze mille francs de rente qu'on est riche à Paris et qu'on fait un avoir à ses enfants. Dans le commencement, il riait de mes observations, tâchait de me faire rire; puis, quand il a vu ma ferme intention de rester sérieuse, il m'en a voulu de ma simplicité, de mes goûts d'intérieur. Est-ce ma faute, à moi, si je déteste le théâtre, les concerts, toutes ces soirées artistiques où il voulait m'entraîner et où il retrouvait ses connaissances d'autrefois, un tas d'écervelés, de bohèmes, de dissipateurs?
Un moment j'avais cru qu'il deviendrait plus raisonnable. J'étais parvenue à le sortir de son vilain monde, à nous faire un entourage de gens sensés, bien posés, à lui créer des relations utiles… Eh bien! non. Monsieur s'ennuyait. Il s'ennuyait du matin au soir. À nos petites soirées, où j'installais pourtant un whist, un thé, tout ce qu'il fallait, il apportait une figure, une humeur! Quand nous étions seuls, la même chose. Pourtant j'étais pleine d'attentions. Je lui disais: «Lis-moi un peu ce que tu fais.» Il me récitait des vers, des tirades. Je n'y comprenais rien, mais j'avais l'air de m'y intéresser, et par-ci par-là je faisais au hasard une petite remarque qui du reste avait le don de l'agacer toujours. En un an, en travaillant jour et nuit, il n'a pu faire de toutes ses rimes qu'un seul livre qui ne s'est pas vendu du tout. Je lui ai dit: «Ah!… tu vois bien…» par raison, pour l'amener à quelque chose de mieux compris, de plus productif. Il a eu une colère épouvantable, et depuis, une tristesse perpétuelle qui me rendait très-malheureuse. Mes amies me conseillaient de leur mieux: «Voyez-vous, ma chère, c'est l'ennui, la mauvaise humeur d'un homme inoccupé… S'il travaillait un peu plus, il ne serait pas aussi sombre.»
Alors je me suis mise en quête, et tout le monde autour de moi, pour lui chercher une place. J'ai remué ciel et terre, j'ai fait je ne sais combien de visites à des femmes de secrétaires généraux, de chefs de division, je suis allée jusqu'au cabinet du ministre, tout cela sans l'avertir. C'était une surprise que je lui réservais. Je me disais: «Nous verrons bien s'il sera content cette fois.» Enfin, le jour où j'ai reçu sa nomination, une belle enveloppe à cinq cachets, je suis allée la porter sur sa table, folle de joie. C'était l'avenir assuré, l'aisance, le calme du travail, le contentement de soi… Savez-vous ce qu'il m'a dit? Il m'a dit «qu'il ne me pardonnerait jamais.» Après quoi il a déchiré la lettre du ministre en mille morceaux, et il s'est sauvé en battant les portes. Oh! ces artistes, ces pauvres têtes détraquées qui prennent la vie à rebours! Que devenir avec un homme pareil? J'aurais voulu lui parler, le raisonner. Mais non. On me l'avait bien dit: «C'est un fou.» A quoi bon lui parler, d'ailleurs? Nous n'avons pas la même langue. Il ne me comprendrait pas, pas plus que je ne le comprends… Et maintenant nous sommes là tous les deux à nous regarder. Je sens de la haine dans ses yeux, et pourtant j'ai de l'affection pour lui… C'est bien pénible.
J'avais pensé à tout, pris toutes mes précautions. Je ne voulais pas d'une Parisienne, parce que les Parisiennes me faisaient peur. Je ne voulais pas d'une femme riche qui m'apporterait avec elle tout un train d'exigences. Je craignais aussi la famille, ce terrible enlacement d'affections bourgeoises, accapareuses, qui vous emprisonnent, vous rapetissent, vous étouffent. Ma femme était bien ce que je rêvais. Je me disais: «Elle me devra tout.» Quelle joie de former cet esprit naïf aux belles choses, d'initier cette âme pure à mes enthousiasmes, à mes espérances, de donner la vie à cette statue!
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C'est qu'elle avait l'air, en effet, d'une statue avec ses grands yeux sérieux et calmes, son profil grec si régulier, ses traits légèrement arrêtés et sévères, mais adoucis par le flou des jeunes visages, ce duvet nuancé de rose, l'ombre des cheveux soulevés. Joignez à cela un petit accent provincial qui faisait ma joie, que j'écoutais les yeux fermés comme un souvenir d'heureuse enfance, l'écho d'une vie tranquille dans un coin bien loin, bien ignoré! Et dire que maintenant cet accent-là m'est devenu insupportable!… Mais alors j'avais la foi. J'aimais, j'étais heureux, disposé à l'être encore plus. Plein d'ardeur au travail, j'avais, sitôt marié, commencé un nouveau poëme, et le soir je lui lisais les vers de la journée. Je voulais la faire entrer complètement dans mon existence. Les premières fois, elle me disait: «C'est gentil…» et je lui étais reconnaissant de cette approbation enfantine, espérant qu'à la longue elle comprendrait mieux ce qui faisait ma vie.
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La malheureuse! comme j'ai dû l'assommer! Après lui avoir lu mes vers, je les lui expliquais, cherchant dans ses beaux yeux étonnés la lueur attendue, croyant l'y voir toujours. Je l'obligeais à me donner son avis et je glissais sur les sottises pour retenir seulement ce que le hasard lui inspirait de bon. J'aurais tant désiré en faire ma vraie femme, la femme d'un artiste!… Mais non! Elle ne comprenait pas. J'avais beau lui lire les grands poëtes, m'adresser aux plus forts, aux plus tendres, les rimes d'or des poëmes d'amour tombaient devant elle avec l'ennui et la froideur d'une averse. Une fois, je me souviens, nous lisions laNuit d'octobre; elle m'interrompit, pour me demander quelque chose de plus sérieux. J'essayai alors de lui expliquer qu'il n'y a rien de plus sérieux au monde que la poésie, qui est l'essence même de la vie et flotte au-dessus d'elle comme une lumière vibrante où les mots, les pensées s'élèvent et se transfigurent. Oh! le sourire dédaigneux de sa jolie bouche et la condescendance du regard!… On eût dit que c'était un enfant ou un fou qui lui parlait.
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Ce que j'ai dépensé ainsi de forces, d'éloquence inutile! Rien n'y pouvait. Je me butais perpétuellement à ce qu'elle appelait le bon sens, la raison, cette excuse éternelle des cœurs secs et des esprits étroits. Et ce n'est pas seulement la poésie qui l'ennuyait. Avant notre mariage, je l'avais crue musicienne. Elle paraissait comprendre les morceaux qu'elle jouait, soulignés par son professeur. A peine mariée, elle a fermé son piano, renoncé à la musique… Savez-vous rien de plus triste que cet abandon par la jeune femme de tout ce qui plaisait dans la jeune fille? La réplique donnée, le rôle fini, l'ingénue quitte son costume. Tout cela n'était qu'en vue du mariage, une surface de petits talents, de jolis sourires et de passagère élégance. Chez elle le changement à été instantané. J'avais d'abord espéré que le goût que je ne pouvais pas lui donner, l'intelligence de l'art, des belles choses, lui viendraient malgré elle dans cet admirable Paris où les yeux, l'esprit s'affinent sans s'en douter. Mais que faire d'une femme qui ne sait pas ouvrir un livre, regarder un tableau, que tout ennuie, qui ne veut rien voir? Je compris qu'il fallait me résigner à n'avoir près de moi qu'une ménagère active et économe, oh! très-économe. La femme selon Proudhon, rien de plus. J'en aurais pris mon parti; tant d'artistes sont dans mon cas! Mais ce rôle modeste ne lui suffisait pas.