IFEMMES BIBLIOPHOBES[1]I
I
De tout temps les bibliographes se sont montrès sévères à l'égard des femmes, et les ont considérées comme d'instinctives et irréductibles ennemies des livres. Le plus ancien d'entre eux, celui qu'on peut considérer comme le père de la bibliophilie, Richard de Bury (1287-1345), évêque de Durham et grand chancelier d'Angleterre, leur adresse, presque au début de sonPhilobiblion[2], une très véhémente mercuriale, qu'il suppose débitée par les livres eux-mêmes, et où ceux-ci énumèrent leurs plus notables griefs:
«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nomque l'illustre évêque qualifie ou fait qualifier le beau sexe), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait le fond de notre cœur,» etc.
Le bibliophile Jacob (1806-1884), si expert en ces matières, et d'habitude si courtois et si indulgent, atteste nettement aussi que «les femmes n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles seules, l'enfer des bibliophiles:
Amour de femme et de bouquinNe se chante au même lutrin[3].»
Et M. Octave Uzanne, à qui j'emprunte cette citation, s'écrie, de son côté[4]: «Les femmes bibliophiles!... Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le divorce! La femme et labibliofolievivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,—car les filles d'Ève nous déroutent en tout,—je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion d'épiderme ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir... Voyez de quel ton pitoyable une femme minaude cette exclamation digne de figurer dans leDictionnaire des lieux communs: «Mon mari! je le vois si peu!... Il vit fourré dans ses livres!» Ou encore, écoutez cette voix ironique qui soupire bourgeoisement:«Si je le laissais faire, il mettrait ses vilains bouquins jusque dans Mon Salon!»
Paul Eudel (1837-1911) remarque de même que «la collection (des livres particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes: «C'est autant de moins, disent-elles pour la toilette et pour le train de la maison[5].»
Dans son intéressant petit volumeBouquiniana, notes et notules d'un bibliologue[6], B.-H. Gausseron (1850?-1914?) déclare, lui aussi, que «les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La femme, l'ennemie-née du bibliophile».
«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas, observe, à son tour, M. Porel[7]. Pour les ouvrages du dix-huitième siècle, qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»
Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de Charles Nodier (1780-1844)le Bibliomane[8], faite par Conquet en 1894, M. René Vallery-Radot nous avertit également, et avec une virulente insistance, de l'irrémédiable antipathie de la femme pour le livre: «... Il y a un plus dangereux encore (que le feu, l'eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à toutes les ruses sournoises: la femme. En dehors de rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs yeux, n'est pas plus qu'un journal: elles le plient, elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-papier manque-t-il? elles prennent une carte, une épingle, même une épingle à cheveux. S'agit-il de livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus que toutes les premières éditions[9]. Elles préfèrent un boutde ruban à la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu'un bibliophile appelait «le reliquaire», un petit livre à faire pâlir de joie: elles l'ouvriraient en lui cassant le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de son coffre-fort à sa femme; il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser une femme seule avec un livre.—Tels devraient être les principes de presque tous les bibliophiles mariés.»
Comme vient de nous en avertir M. Vallery-Radot, les épingles à cheveux sont fréquemmentle coupe-papier de la femme;—à moins qu'elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou de son pouce, ce qui, d'une façon comme de l'autre, taille en dents de scie les bords du livre.
«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes, recommande un rédacteur anonyme duMagasin pittoresque[10]; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la broderie, et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable bibliophile.»
Et les papillotes? Combien étaient commodes pour cet usage les feuillets des livres!
«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné (1809-1889)[11]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien, ajoute entre parenthèses le même bibliographe,quelquesexceptions).»
«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la recherche duquel il était depuis longtemps, nous conte Étienne Mulsant (XIXesiècle) dans son charmant petit volumeles Ennemis des livres[12]. Il eut l'imprudence de le laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre pour en faire des papillotes aux boucles de ses cheveux.»