Les anciens ducs de Bourbon avaient réuni, dans la capitale de leur duché, à Moulins, une collection de livres qui s'enrichit de plus en plus et devint, au quinzième siècle, une des plus belles et des plus considérables qu'on pût voir.
La femme de Louis Ierde Bourbon,MARIE DE HAINAUT(....-1354), possédait déjà de beaux livres: son nom se lit sur un manuscrit du roman deLancelotqui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale[41]. Le véritable fondateur de cette bibliothèque des ducs de Bourbon, à Moulins, fut un petit-fils de cette princesse, Louis II dit le Bon (1337-1410).
La sœur de Louis II,JEANNE DE BOURBON(1338-1378), qui épousa notre roi Charles V, le créateur de notre Bibliothèque nationale, était, avant même son mariage, une fervente bibliophile. Entre autres trésors, elle apporta en dot à sonmari «une vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus tard dans la grosse tour du Louvre[42]». On est même tenté d'admettre que c'est elle qui inspira à Charles V ce goût pour les livres dont ce monarque a donné de si grandes preuves. En tout cas, et selon la locution connue, «elle n'y a pas nui», ce qui est quelque chose.
MARGUERITE DE FLANDRE(1350-1405), épouse du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, «...partageait les nobles goûts de son époux, avait sa bibliothèque à part, où lesBelles-Lettrescomptaient 54 volumes, dont 39 romans; laThéologie, 45; lesSciences et Arts, 26; l'Histoireet laJurisprudence, chacune 6»[43].
CHRISTINE DE PISAN(1363?-1431?), toute jeune, lisait déjà Virgile et Cicéron dans leur texte. Elle était venue en France à l'âge de cinq ans, amenée par son père, Thomas de Pisan, conseiller de larépublique vénitienne, appelé à la cour de Charles V, en qualité de conseiller ou d'astrologue du roi. Elle reçut une brillante éducation et étudia surtout l'antiquité. A quinze ans, elle épouse un gentilhomme picard, Etienne du Castel, qui la laisse veuve à vingt-cinq ans avec trois enfants. Après s'être adonnée à l'étude par goût et par plaisir, elle s'y livre alors par nécessité; elle a recours à sa plume pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Elle écrivit quantité d'ouvrages, dont une chronique du règne de Charles V,le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V, qui a été réimprimée dans laCollection des Mémoires relatifs à l'histoire de Francede Petitot et Monmerqué et dans celle de Michaud et Poujoulat, et est encore souvent consultée[44].
Christine de Pisan s'était retirée dans un monastère, et elle y vivait depuis vingt ans, raconte-t-on, lorsqu'elle entendit parler de Jeanne d'Arc; «elle sortit de son silence pour faire, en l'honneur de la Vierge du triomphe, des vers qui furent sa dernière œuvre et couronnèrent dignement sa vie[45]».
La duchesseMARIE DE BERRY(....-1434), fille d'un frère de Charles V, apporta à son époux, le duc de Bourbon Jean Ier, «quarante et un des plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[46]...» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ieret Jean II, qui furent l'un et l'autre de grands bibliophiles.
La femme de l'infortuné Charles VI,ISABEAU DE BAVIÈRE(1371-1435), jugea convenable, malgré ses scandaleux débordements, de placer un exemplaire de laSomme des vices et des vertus«en l'église des Innocens à Paris, afin que ceste matière fust sceue comme souveraine de tous ceulx qui là le vouldroient lire». En 1398, fut faite pour elle une traduction de la Passion, dont il y a trois exemplaires[47]. Nous voyons aussi que la reine Isabeau ne se séparait point de ses livres en voyage, ses comptes ou «factures» l'attestent à plusieurs reprises: «...Articles vendus par Pierre du Fou (1387), coffretier et huchier,... un coffre de bois garni de cuir pour porter en chariot les livres et romans de la Royne[48]...»
YOLANDE DE FRANCE(1434-1478), fille de Charles VII, sœur de Louis XI, femme d'Amédée IX, duc de Savoie, enlevée par Charles le Téméraire après la défaite de Morat, aimait passionnément les livres, les arts et le luxe. Toutcomme aujourd'hui nos grandes élégantes de Londres et de Berlin, «elle faisait venir ses robes de Paris», et elle avait en quelque sorte à ses gages un orfèvre et un enlumineur de missels. Les livres de sa bibliothèque, contenus dans trois coffres qui la suivaient partout, sont dignes d'une âme qui ne craignait pas «de se blesser aux épines de la vie pour leur dérober une fleur», comme disait si joliment le rimeur Marquet. On voyait, dans cette bibliothèque, lesÉpîtresde Sénèque, lesTusculanesde Cicéron, Valère-Maxime, Dante, saint Bernard, leVieil Digeste, laConsolationde Boèce, lesChroniques de Savoie, le livre dela Belle Hélène, lesCent Nouvellesen toscan, quatreBibles, et quantité de missels à miniatures[49].
ANNE DE FRANCE(1462-1522), fille de Louis XI, mariée à Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, avait fait «de très belles nourritures (études, éducation), nous dit Brantôme[50], et n'y a guèreseu dames et filles de grande maison de son temps qui n'aient appris leçon d'elle, estant alors la maison de Bourbon l'une des grandes et splendides de la chrestienté».
C'est à Anne de France[51], qu'on attribue cette galante et fameuse comparaison. Une de ses demoiselles d'honneur s'étant laissé séduire, ayant fait «la folie aux garçons», Anne lui reprocha sa faute et lui demanda pourquoi elle avait ainsi manqué à ses devoirs. La jeune fille lui ayant répondu «que l'autre lui avait fait par force», Anne lui fit la comparaison d'«une espée desgaisnée, qui ne se peut jamais engaisner si le fourreau se remue deçà et delà, et ne demeure ferme; ainsi est-il d'une femme en cela, et lui en fit monstrer l'expérience de l'espée devant elle et toutes les dames et filles[52]», de façon à leur donner à toutes une leçon.
PHILIPPE DE GHELDRESouPHILIPPINE DE GUELDRE(1463-1547), fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gheldres ou Gueldre, et de Catherinede Bourbon; duchesse de Lorraine par son mariage avec le duc René II, devenue veuve en 1508, s'enferma, quelques années plus tard, au couvent de Sainte-Claire de Pont-à-Mousson, où elle vécut dans la plus austère retraite.
Elle avait réuni une bibliothèque ascétique, qui, après sa mort, fut conservée par les sœurs de Sainte-Claire, et ne fut dispersée qu'à la Révolution[53].
ANNE DE BRETAGNE(1477-1514), femme de Charles VIII, puis de Louis XII, rois de France.
Elle avait été «nourrie (élevée) par Mmede Laval, très habile et accomplie dame, qui lui avait esté donnée par le duc François, son père, pour gouvernante[54].» Sa «librairie» (bibliothèque) se composait de treize à quinze cents volumes, dont les livres conquis en Italie par Charles VIII formaient la plus grande partie[55].
Lelivre d'heuresd'Anne de Bretagne, manuscrit rempli de miniatures d'une admirable exécution,est universellement connu. On peut considérer ce manuscrit «comme le testament de la miniature française expirante, a dit un juge autorisé[56]. L'image de la vertueuse épouse de Louis XII, coiffée à la mode de son pays, entourée de sa patronne, de sainte Ursule et de sainte Hélène (ou sainte Marguerite?), suffirait pour faire mettre ce volume hors de pair. Cinquante et un grands sujets en couvrent les pages, sans compter une multitude de dessins d'ornement, de fleurs, de fruits, etc.» Ces chefs-d'œuvre, d'abord attribués à Jean Poyet, disciple de Jehan Fouquet, sont, d'après Léopold Delisle, de «Jehan Bourdichon, painctre et valet de chambre de monseigneur (Louis XII)», qui, en vertu d'un mandement daté de Blois, le 14 mars 1508, reçut la somme de mille cinquante livres tournois, pour avoir, dit la reine, «richement et somptueusement historié et enlumyné une grans Heures pour notre usaige et service, où il a mis grant temps[57].»
Paul Lacroix reproche à Anne de Bretagned'avoir eu pour la poésie, et comme toutes les princesses de son temps, un goût très vif, il est vrai, «mais peu délicat... Anne de Bretagne ne montrait pas beaucoup de finesse en ses jugements, pervertis par la mauvaise influence des rimeurs flamands et bourguignons sur la littérature française...[58].»
«Souvent, continue-t-il, Anne de Bretagne, environnée de ses dames, dans une salleparée, accueillait le livre et l'auteur: celui-ci, vêtu du costume doctoral, robe noire à larges manches, le chaperon fourré sur l'épaule, venait s'agenouiller devant la reine, tel qu'il s'était fait peindre par un enlumineur au frontispice du manuscrit qu'il présentait relié en velours avec fermoirs d'argent. Souvent un des poètes valets de chambre demandait une audience pour réciter une pièce de vers en forme de panégyrique sur quelque sujet désigné par la reine, sur quelque question de morale, de religion ou de fantaisie, que la reine avait laissé tomber, à la veillée ou bien à table. C'étaient les seuls instants accordés à la lecture et auxdevis, le jour aux heures derepas, le soir parmi les travaux de quenouille et d'aiguille; là, un secrétaire lisait, à voix haute et claire, des romans, des histoires, des légendes de saints, des poésies; là, docteurs et savants dissertaient et disputaient, avec toutes les ressources de la dialectique; là, chaque auditeur s'instruisait en se récréant.»
Comme si elle eût pressenti l'avènement de notreféminismemoderne, Anne de Bretagne aimait à entendre et à faire l'apologie du sexe féminin, «qu'elle avait pris à cœur d'exalter bien au-dessus de l'autre sexe, en le protégeant contre les attaques des poètes; elle s'était placée à la tête des dames contemporaines, par ses vertus, son esprit et sa force d'âme; elle voulait faire partager à son sexe, dans la société, la position d'estime et de respect qu'elle avait acquise à la Cour; car elle supportait impatiemment l'injustice des hommes à l'égard des femmes. Elle chargea donc ses poètes de venger lamaternelle secte, et de lui faire des champions bardés et cuirassés de rimes: à ce signal, les représailles commencèrent contre tous les livres satiriques faits en haine ou en mépris des femmes, surtout contre leRoman de la Rose, dont le continuateur, Jean de Meung, avait, dit-on, été fustigé par les dames de la courde Philippe le Bel, à cause de ses audacieuses épigrammes, attentatoires à l'honneur féminin[59].»
GABRIELLE DE BOURBON(....-1516), fille de Louis Ier, comte de Montpensier, mariée en 1485 avec Louis II, duc de la Trémoille, fut aussi une des femmes les plus distinguées de son temps, et cultiva les lettres avec succès[60].
LUCRÈCE BORGIA(1480-1519) avait reçu une forte instruction. Elle savait l'espagnol et le français, assez de latin pour lire au Vatican les lettres du pape Alexandre VI, son père; «assez de grec pour s'intéresser à toutes les études philhellènes de la Renaissance. Elle était bonne musicienne. Elle dessinait, et Ferrare a longtemps admiré ses broderies de soie et d'or. Peut-être était-elle poète, s'il faut en croire lescanzoneespagnoles adressées à Bembo. Gregorovius veut que son instruction religieuse ait été très soignée. Le fait est que, dans l'inventaire de sa bibliothèque (classé dansles archives de Modène), figurent, outre le bréviaire, les psaumes, les évangiles, lesLettresde sainte Catherine de Sienne,le Miroir de la Foi, Dante,la Légende des saints, et uneVie du Christen espagnol[61].»
Un jour Pierre Bembo, le cardinal-poète, ami de l'illustre imprimeur Alde Manuce, de Venise, et familier de sa maison, entra mystérieusement dans le cabinet d'Alde; «il était accompagné d'une femme à la taille imposante, au regard froid et clair, à la chevelure blonde, longue à lui servir de manteau. «Seigneur Aldo, dit cette visiteuse, je n'ai pas voulu passer à Venise sans voir l'un de ses plus grands hommes. Votre imprimerie vous coûte plus qu'elle ne rend, m'a-t-on dit; permettez-moi de m'associer à votre noble entreprise, et de vous aider de mes deniers, de ma protection au besoin.» Alde accepta avec empressement ces offres surprenantes, et partout il célébra les mérites, les vertus immaculées, de cette patronne inattendue. C'était dona Lucrezia Borgia[62].
MARGUERITE D'AUTRICHE(1480-1530), fille de Maximilien d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, a laissé un grand nombre de poésies, restées manuscrites.
Fiancée d'abord au dauphin de France (Charles VIII), puis à l'infant d'Espagne, Marguerite d'Autriche n'épousa ni l'un ni l'autre, et faillit périr dans une furieuse tempête en se rendant auprès de son second fiancé. C'est au milieu de ce danger suprême qu'elle se composa l'épitaphe maintes fois citée:
Ci-gît Margot, la gente demoiselle,Qu'eutdeux maris etsi morutpucelle.(et pourtant mourut...)[63]
Ci-gît Margot, la gente demoiselle,Qu'eutdeux maris etsi morutpucelle.(et pourtant mourut...)[63]
Ci-gît Margot, la gente demoiselle,
Qu'eutdeux maris etsi morutpucelle.
(et pourtant mourut...)[63]
SUZANNE DE BOURBON(1491-1521), fille d'Anne de France et épouse du fameux connétable, dont les biens, après sa trahison, furent confisqués au profit de la couronne, aima les beaux livres, à l'exemple de sa mère[64].
Bibliophile aussiJACQUETTE DU PESCHIN(XVesiècle), mariée, en 1416, à Bertrand, seigneur de la Tour, comte d'Auvergne et de Boulogne[65].