V

Nous voici arrivés au dix-septième siècle, et, avec les hôtes de l'hôtel de Rambouillet dont nous venons de parler, nous rencontrons, parmi les amies des livres, la reineANNE D'AUTRICHE(1602-1666)[127].

LaDUCHESSE D'AIGUILLON(1605-1675), Marie-Madeleine de Vignerot, nièce du cardinal de Richelieu, mariée en premières noces à M. de Combalet, sur laquelle cette mauvaise langue de Tallemant des Réaux conte plus d'une bonne histoire, figure aussi au nombre des femmes bibliophiles.

On avait fait courir le bruit que le mariage de Mllede Vignerot avec Combalet n'avait point été consommé, et le poète Dulot composa cette anagramme sur cette prétendue virginité:MARIE DE VIGNEROT,Vierge de ton mari[128].

«On a fort mesdit de son oncle et d'elle, rapporte encore Tallemant[129]; il aimoit les femmes et craignoit le scandale. Sa nièce estoit belle, et on ne pouvoit trouver estrange qu'il vescut familièrement avec elle. Effectivement, elle en usoit peu modestement;» etc.

CHRISTINE DE FRANCE, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, femme de Victor-Amédée Ier, duc de Savoie (1606-1663)[130].

MADELEINE DE SCUDÉRY(1607-1701), toute jeune, avait déjà la passion de la lecture, de la lecture des romans principalement, et il lui survint à ce propos une aventure qu'elle conta depuis à Tallemant des Réaux, et que celui-ci nous a transmise.

Un moine feuillant, qui était le confesseur de la jeune fille, lui enleva un jour un roman «où elle prenoit bien du plaisir», et offrit de lui prêter un livre plus utile. Au lieu de ce livre si utile etprofitable, il lui apporta un autre roman moins honnête, et où, par précautions, il y avait «des marques» aux endroits les plus scabreux[131]. La jeune Madeleine ne manqua pas, la première fois qu'elle revit le moine, de lui reprocher sa conduite et de lui montrer ces marques.

«Ah! elles ne sont pas de moi! protesta aussitôt le saint homme. Elles viennent d'une personne à qui j'ai pris ce livre.»

Quelques jours plus tard, le moine confesseur rendit à sa pénitente le roman qu'il lui avait enlevé, et dont il avait eu apparemment le loisir de prendre connaissance, et il dit à la mère de Mllede Scudéry qu'elle pouvait laisser lire à sa fille tout ce que voudrait celle-ci, que Madeleine avait l'esprit trop bien fait pour jamais se le laisser gâter, et qu'il n'y avait pas de lectures dangereuses pour elle[132].

On sait que, par modestie, ou à cause de la réputation de son frère, dont les livres se vendaient bien, Mllede Scudéry publia ses premierset volumineux ouvrages,Ibrahimoul'Illustre Bassa(1641, 4 vol.),Artamèneoule Grand Cyrus(1649-1653, 10 vol.),Clélie, histoire romaine(1656, 10 vol.), sous le nom dudit frère, qui avait, lui, moins de talent qu'elle, mais acceptait de bon cœur cette substitution[133].

N'oublions pas que des lettrés, des gens de goût et d'un esprit délicat, comme Huet, l'évêque d'Avranches, Ménage, Mascaron, etc., proclamèrent que leCyrusetClélieétaient des chefs-d'œuvre, et qu'ils se complaisaient dans la lecture de ces interminables romans, si délaissés et oubliés aujourd'hui. Mascaron plaçait même «très souvent» Mllede Scudéry à côté de saint Augustin et de saint Bernard, et la citait volontiers dans ses sermons.

Ajoutons que Mllede Scudéry tenait chez elle, à Paris, le samedi, une réunion littéraire qui fut célèbre, et continuait les traditions de l'hôtel de Rambouillet[134].

Une particularité bien digne d'intéresser tous les amis des livres, c'est que c'est à l'occasion de Mllede Scudéry qu'il est pour la première fois question (on le suppose du moins) deCABINETS DE LECTUREen France. Voici ce qu'Eugène Muller (1823-1914) relève dans sesCuriosités historiques et littéraires[135]:

«La première idée de la location des livres est signalée ainsi par Jacquette (ou Jaquette) Guillaume, femme de lettres du dix-septième siècle, dans son histoire desDames illustres, publiée en 1665:

«Ne voyons-nous pas que les livres de Mllede Scudéry sont de plus grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (cinq francs de notre monnaie actuelle)pour lire seulementune histoire de cette illustre savante.»

«M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de l'histoire littéraire du dix-septième siècle, continue Eugène Muller, a parlé, lui aussi, dans sonVieux-Neuf, de la location des livres par les libraires. Il n'en fait remonter l'originequ'au dix-huitième siècle, à l'époque où les romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient tous les esprits.»

HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, aussi fille de Henri IV et de Marie de Médicis, épouse du roi d'Angleterre Charles Ier(1609-1669)[136].

LaDUCHESSE DE MONTBAZON, princesse de Guéméné (vers 1610-1657)[137].

C'est elle qui inspira à M. de Rancé une si vive passion, et qui a donné lieu à la légende fameuse, contée par Saint-Simon[138].

«La princesse de Guéméné, morte duchessede Montbazon en 1657, mère de M. de Soubise, était cette belle Mmede Montbazon dont on a fait ce conte, qui a trouvé croyance, que l'abbé de Rancé, depuis ce célèbre abbé de la Trappe, en était fort amoureux et bien traité; qu'il la quitta à Paris se portant fort bien, pour aller faire un tour à la campagne; que, bientôt après, y ayant appris qu'elle était tombée malade, il était accouru, et qu'étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui y était tombé sous ses yeux avait été sa tête, que les chirurgiens, en l'ouvrant, avaient séparée; qu'il n'avait appris sa mort que par là; et que la surprise et l'horreur de ce spectacle joint à la douleur d'un homme passionné et heureux, l'avait converti, jeté dans la retraite, et de là dans l'ordre de Saint-Bernard et dans sa réforme. Il n'y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. Je l'ai demandé franchement à M. de la Trappe... et voici ce que j'en ai appris.

«Il était intimement de ses amis, ne bougeait de l'hôtel de Montbazon... Mmede Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours. M. de Rancé était auprès d'elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements, et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte firent faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s'en alla en sa maison de Véret en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde.»

LaDUCHESSE DE LONGUEVILLE, Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri II de Bourbon, prince de Condé, et sœur du Grand Condé (1619-1679).

Son esprit, sa beauté, son goût pour les choses intellectuelles, l'influence qu'elle exerça sur la société du dix-septième siècle ont marqué sa place parmi les femmes célèbres de son époque[139], ce qui ne l'empêcha pas de mener longtemps une vie des plus scandaleuses.

«La très jolie madame de Longueville, la future reine de la Fronde», entretenait avec ses deux frères, le Grand Condé, «figure crochue... très sinistre figure d'oiseau de proie, la plus bizarre du siècle,» et le prince de Conti, «prêtre et bossu[140]», des relations incestueuses. «Les deux garçons naquirent amoureux de leur sœur, écrit Michelet[141]. Condé, éperdument, jusqu'à lui passer tout, adopter ses amants, puis jusqu'à la haïr. Conti, sottement, servilement, se faisant son jouet, ne voyant rien que ce qu'elle lui faisait voir, dupé, moqué par ses rivaux.»

On trouve trace, dans lesRapports inéditsdu lieutenant de police René d'Argenson[142], d'une aventurière surnomméela Princesse, qui se prétendait fille du prince de Condé et de sa sœur la duchesse de Longueville.

LaVICOMTESSE DE TURENNE, Charlotte de Caumont de la Force de la Tour (1623?-1666)[143].

C'était la femme du maréchal de France et grand homme de guerre.

CHRISTINE DE SUÈDE(1626-1689) estimait que «la lecture est une partie du devoir de l'honnête homme». Elle écrivait à Bayle: «Je vous impose pour pénitence qu'à commencer du mois prochain vous m'enverrez les livres nouveaux, en toutes langues, sur toutes sortes de sujets; je n'excepte ni romans ni satires; surtout s'il y a des livres de chimie, faites-m'en part au plus tôt.» Elle adressait à Heinsius les mêmes recommandations: «Envoyez-moi les catalogues des livres que vous avez achetés et des manuscrits que vous avez fait copier, et la dépense pour vous et pour les achats. Je vous ferai tout payer[144]...»

On sait quelles étaient les mœurs plus que libres de la reine Christine; on sait aussi quels étaient ses livres favoris, outre «les livres de chimie», dont elle vient de parler. Elle professait, nous apprend Gui Patin[145], un vrai culte pourPétrone, «qu'elle mettait au-dessus de tous les auteurs latins», et, dans la fleur même de sa jeunesse, à vingt-trois ans, «elle savait Martial tout entier par cœur».

«Saumaise étant à Stockholm, et au lit, malade de la goutte, lisait, pour se désennuyer,le Moyen de parvenir; la reine Christine entre brusquement chez lui sans se faire annoncer: il n'a que le temps de cacher sous sa couverture le petit livre honteux (perfacetum quidem, at subturpiculum libellum). Mais Christine, qui voit tout, l'a vu; elle va prendre hardiment le livre jusque sous le drap, et, l'ouvrant, se met à le parcourir de l'œil avec sourire; puis, appelant la belle de Sparre, sa fille d'honneur favorite, elle la force de lui lire tout haut certains endroits qu'elle lui indique, et qui couvrent ce noble et jeune front d'embarras et de rougeur, aux grands éclats de rire de tous les assistants. Huet tenait l'histoire de la bouche de Saumaise, et il la raconte en ses mémoires[146].»

Ajoutons que «Christine de Suède avait la manie d'écrire sur ses livres. Il y a à la bibliothèquedu Collège romain, à Rome, plusieurs livres annotés de sa main, entre autres, un Quinte-Curce, un Sénèque»[147], etc.

NINON DE L'ENCLOS(1615-1705), qui fut, sinon une amie de la reine de Suède, du moins une de ses relations,—Christine ne manqua pas de l'aller voir lors de son voyage à Paris, en 1654,—mérite de ne pas être oubliée ici. Voltaire lui ayant été présenté par son parrain, l'abbé de Châteauneuf, un des intimes de Ninon, jadis adorateur et familier de MmeArouet, elle lui légua par testament deux mille francs «pour acheter des livres»[148].

Ce legs n'empêcha pas Voltaire de juger plus tard très cavalièrement et indiscrètement sa bienfaitrice. Dans son ouvragela Défense de mon oncle[149], il écrit:

«Personne n'est plus en état que moi de rendre compte des dernières années de Mllede l'Enclos... Je suis son légataire; je l'ai vue les dernièresannées de sa vie (c'est-à-dire à plus de quatre-vingts ans), elle était sèche comme une momie. Il est vrai qu'on lui présenta l'abbé Gédoyn... J'allais quelquefois chez elle avec cet abbé, qui n'avait d'autre maison que la nôtre. Il était fort éloigné de sentir des désirs pour une décrépite ridée qui n'avait sur les os qu'une peau jaune tirant sur le noir.

«Ce n'était point l'abbé Gédoyn à qui on imputait cette folie; c'était à l'abbé de Châteauneuf, frère de celui qui avait été ambassadeur à Constantinople. Châteauneuf avait eu, en effet, la fantaisie de coucher avec elle vingt ans auparavant. Elle était encore assez belle à l'âge de près de soixante années. Elle lui donna, en riant, un rendez-vous pour un certain jour du mois.

«Et pourquoi ce jour-là plutôt qu'un autre? lui dit l'abbé de Châteauneuf.

«—C'est que j'aurai alors soixante ans juste», lui dit-elle.

«Voilà la vérité de cette historiette, qui a tant couru, et que l'abbé de Châteauneuf, mon bon parrain, à qui je dois mon baptême, m'a racontée souvent dans mon enfancepour me former l'esprit et le cœur.»

Certains des amis de Ninon, Charleval et Miossens,entre autres, avaient «fort contribué à la rendre libertine (incrédule, libre penseuse, comme nous dirions aujourd'hui). Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir esté fort ferme en une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par bienséance reçu tous ses sacrements. Ils luy ont fait prendre un certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie[150]».

C'est Ninon, «la moderne Leontium», comme l'appelait Saint-Évremond[151], qui disait «qu'elle rendait grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur[152]».

Encore un joli mot d'elle, et en même temps une très judicieuse constatation: «La joie de l'esprit en marque la force[153]».

C'est plutôt la lecture que les livres mêmes qu'a aimée et que recommande et prône, en maint endroit de ses lettres, MmeDE SÉVIGNÉ(1626-1696), et toujours de la plus charmante façon, et souvent avec de fins aperçus et les plus sagaces remarques.

«Aimer à lire... la jolie, l'heureuse disposition! On est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes[154].»

«Qu'on est heureux d'aimer à lire![155].»

«Je plains ceux qui n'aiment point à lire. Votre enfant est de ce nombre jusqu'ici; mais j'espère, comme vous, que, quand il verra ce que c'est que l'ignorance à un homme de guerre, qui a tant à lire des grandes actions des autres, il voudra les connaître, et ne laissera pas cet endroit imparfait. La lecture apprend aussi, ce me semble, à écrire...[156]»

«Je poursuis cetteMoralede Nicole, que je trouve délicieuse... Je trouve ce livre admirable. Personne n'a écrit comme ces messieurs (de Port-Royal), car je mets Pascal de moitié à tout cequi est beau... Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance. Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas[157].»

«...Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais, que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté de Lucien? est-elle à portée desPetites Lettres? Après il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Pour les beaux livres de dévotion, si elle ne les aime pas, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que même sans dévotion on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez, ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnesconversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je crois que c'est assez[158].»

«...Je ne veux rien dire sur les goûts de Pauline (pour les romans); je les ai eus avec tant d'autres (personnes), qui valent mieux que moi, que je n'ai qu'à me taire. Il y a des exemples des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures: vous ne les aimez pas, vous avez fort bien réussi; je les aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière:tout est sain aux sains, comme vous dites. Pour moi, qui voulais m'appuyer dans mon goût, je trouvais qu'un jeune homme devenait généreux et brave en voyant mes héros, et qu'une fille devenait honnête et sage en lisantCléopâtre. Quelquefois il y en a qui prennent un peu les choses de travers; mais elles ne feraient peut-être guère mieux, quand elles ne sauraient pas lire: ce qui est essentiel, c'est d'avoir l'esprit bien fait; on n'est pas aisée à gâter; Mmede la Fayette en est encore un exemple. Cependant il est très assuré, très vrai, très certain que M. Nicole vaut mieux; vous en êtes charmée: c'est son éloge; ce que j'en ai lu chez Mmede Coulanges me persuade aisément qu'il vous doit plaire...Cela supposé, je vous conjure, ma chère Pauline, de ne pas tant laisser tourner votre esprit du côté des choses frivoles, que vous n'en conserviez pour les solides, et pour les histoires; autrement votre goût aurait les pâles couleurs[159].»

LaDUCHESSE DE MONTPENSIER, Anne-Marie-Louise d'Orléans, laGRANDE MADEMOISELLE(1627-1693), une des plus originales figures du dix-septième siècle, est digne d'être inscrite aussi au nombre des amies des livres.

Ce qui lui a manqué, selon la remarque de Sainte-Beuve[160], c'est le goût, c'est la grâce, c'est la justesse: «il y a du pêle-mêle dans ses admirations: elle prise fort Corneille, elle fait jouer chez ellele Tartuffe, mais elle reçoit aussi l'abbé Cotin. «J'aime les vers, de quelque nature qu'ils soient», déclarait-elle. Elle se recommande à nous principalement par sesMémoires, «Mémoires véridiques et fidèles, et dans lesquels elle dit tout sur elle-même ou sur les autres,naïvement, hautement, et selon qu'il lui vient à l'esprit[161].»

On raconte—n'est-ce pas ce terrible bavard de Tallemant des Réaux?[162]—que le carrosse de Mllede Montpensier se trouvant pris un jour dans un embarras de voitures, rue Saint-Honoré, un mendiant profita de l'occasion pour venir gémir à la portière:

«Ayez pitié d'un pauvre homme... d'un pauvre homme qui a perdu toutes les joies de ce monde?

—Il est donc eunuque?» demanda la Grande Mademoiselle.

MmeJEAN DESMARETS, Marie Colbert, sœur du ministre J.-B. Colbert (1627?-1703)[163].

Une autre sœur de Colbert,CATHERINE COLBERT(XVIIesiècle), figure aussi parmi les femmes bibliophiles[164].

LaPRINCESSE DE CONDÉ, Claire-Clémence de Maillé, femme du Grand Gondé (1628?-1694)[165].

ÉLISABETH DE MELUN, prieure des Dominicaines de Montargis (1630?-1717)[166].

MmeDE MAINTENON(1635-1719) n'a jamais eu la pensée de former une bibliothèque proprement dite; elle avait d'autres préoccupations. «Les rares volumes qui lui ont appartenu, écrit Ernest Quentin-Bauchart[167], présentent du moins le grand avantage d'avoir été reliés par un des maîtres du temps, Du Seuil, dont la facture un peu lourde, mais noble, se trouve toujours en harmonie parfaite avec le caractère des ouvrages qui lui étaient confiés.»

LOUISE-CHARLOTTE DE LA TOUR, demoiselle de Bouillon (1638-1683)[168].

MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE, femme de Louis XIV (1638-1683).

Ce n'est que par un excès de complaisance qu'on peut classer cette reine parmi les bibliophiles. Le goût des livres «lui était absolument étranger, avoue Ernest Quentin-Bauchart[169], et sa bibliothèque, qui contenait de très jolis volumes à ses armes, mais à laquelle il est vraisemblable qu'elle ne toucha jamais, fut celle que l'étiquette du temps lui commandait d'avoir.» Elle était ignorante et niaise, et, comme on l'a très bien dit, «le roi et le chocolat furent ses seules passions».

AMÉLIE DE LA TOUR D'AUVERGNE, religieuse carmélite (1640-1696 ou 1698), sœur de Louise-Charlotte de la Tour, demoiselle de Bouillon, précédemment nommée[170].

LaMARQUISE DE MONTESPAN(1641-1707), plus célèbre par ses relations avec Louis XIV que par sa bibliothèque[171].

«Il n'étoit pas possible, écrit Saint-Simon[172], d'avoir plus d'esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux et qu'elle communiquoit si bien par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle, ses femmes, celles que, sans l'avoir été, elle avoit élevées chez elle, le prenoient toutes, et qu'on le sent et on le reconnoît encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'étoit le langage naturel de la famille, de son frère et de ses sœurs.»

MARIE-CASIMIRE DE LA GRANGE D'ARQUIEN(1641?-1716). Veuve de Jacques Radziwill, prince Zamoyski, elle épousa, en 1665, Jean Sobieski, roi de Pologne[173].

MmeDE CAUMARTIN, Catherine-Madeleine de Verthamon (1642?-1722)[174].

HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, duchesse d'Orléans, belle-sœur de Louis XIV (1644-1670)[175].

Dans sesMémoires[176], Mmede la Fayette nous parle en détail du charme et de toutes les qualités d'esprit de cette princesse, et trace d'elle ce joli portrait:

«Le changement funeste de cette maison royale (d'Angleterre) fut favorable en quelque chose à la princesse d'Angleterre. Elle étoit encore entre les bras de sa nourrice, et fut la seule de tous les enfants de la reine sa mère qui se trouva auprès d'elle pendant sa disgrâce. Cette reine s'appliquoit tout entière au soin de son éducation, et, le malheur de ses affaires la faisant plutôt vivre en personne privée qu'en souveraine, cette jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires, et conserva dans son cœur et dans sa personne toutes les grandeurs de sa naissance royale.

«...La princesse d'Angleterre possédoit au souverain degré le don de plaire et ce qu'on appelle grâces; les charmes étoient répandus entoute sa personne, dans ses actions et dans son esprit; et jamais princesse n'a été si également capable de se faire aimer des hommes et adorer des femmes.»

MlleDE LA VALLIÈRE(1644-1710) eut toujours aussi le goût des livres et des choses de l'esprit. Retirée au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, elle a laissé desLettreset desRéflexions sur la miséricorde de Dieu, qui ont été souvent réimprimées[177].

LaDUCHESSE DE BOUILLON(1646-1714), amie et protectrice de La Fontaine[178].

Dans une lettre datée de Paris, novembre 1687, La Fontaine[179]constate que la duchesse se plaît avec «toutes sortes de livres, pourvu qu'ilssoient bons», et, sur le point de terminer sa lettre par un éloge de MmeMazarin, qui ferait suite ou pendant à l'éloge de Mmede Bouillon, il se ravise et conclut par ce quatrain:

L'or se peut partager, mais non pas la louange.Le plus grand orateur, quand ce seroit un ange,Ne contenteroit pas, en semblables desseins,Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.

L'or se peut partager, mais non pas la louange.Le plus grand orateur, quand ce seroit un ange,Ne contenteroit pas, en semblables desseins,Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.

L'or se peut partager, mais non pas la louange.

Le plus grand orateur, quand ce seroit un ange,

Ne contenteroit pas, en semblables desseins,

Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.

LaMARQUISE DE LOUVOIS(1646-1715), Anne de Souvré, femme du ministre secrétaire d'État[180].

LaPRINCESSE DE SOUBISE, Anne de Rohan-Chabot (1648-1709)[181], maîtresse de Louis XIV, femme vénale et sans scrupules, dont Mmede Caylus, dans sesSouvenirs, et Saint-Simon, dans sesMémoires, parlent en termes sévères:

«Mmede Soubise étoit trop solide pour s'arrêter à des délicatesses de sentiment, que la force de son esprit ou la froideur de son tempérament luifaisoit regarder comme des foiblesses honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent... Pour dire la vérité, je crois que Mmede Soubise et Mmede Montespan n'aimoient guère plus le roi l'une que l'autre. Toutes deux avoient de l'ambition; la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. Mmede Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir; Mmede Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité[182].»

Et Saint-Simon[183]:

«Elle (Mmede Soubise) avoit passé sa vie dans le régime le plus austère pour conserver l'éclat et la fraîcheur de son teint. Du veau et des poulets ou des poulardes rôties ou bouillies, des salades, des fruits, quelque laitage, furent sa nourriture constante, qu'elle n'abandonna jamais, sans aucun autre mélange, avec de l'eau quelquefois rougie, et jamais elle ne fut ........ comme les autres femmes, de peur de s'échauffer les reins et de se rougir le nez. Elle avoit eu beaucoupd'enfants, dont quelques-uns étoient morts des écrouelles... Elle mourut à soixante et un an, le dimanche matin, 3 février, laissant la maison de la cour la plus riche et la plus grandement établie, ouvrage dû tout entier à sa beauté et à l'usage qu'elle en avoit su tirer.»

ANNE DE BAVIÈRE,PRINCESSE DE CONDÉ, fille d'Édouard de Bavière et d'Anne de Gonzague-Clèves (1648-1723)[184].

Son mari, fils du Grand Condé, était un homme singulier et terrible, une espèce de fou, dont Saint-Simon décrit longuement et magnifiquement toutes les bizarreries de caractère et les méchancetés:

«Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir, jaloux, soupçonneux, inquiet sans aucun relâche, plein de manèges et d'artifices à découvrir et à scruter tout..., colère et d'un emportement à se porter aux derniers excès même sur des bagatelles, difficileen tout à l'excès, jamais d'accord avec lui-même...[185]»

Sa femme, «Mmela Princesse, étoit sa continuelle victime. Elle étoit également laide, vertueuse et sotte; elle étoit un peu bossue, et avec cela un gousset fin qui se faisoit suivre à la piste, même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince d'en être jaloux jusqu'à la fureur, et jusqu'à sa mort. La piété, l'attention infatigable de Mmela Princesse, sa douceur, sa soumission de novice, ne la purent garantir ni des injures fréquentes ni des coups de pied et de poing qui n'étoient pas rares...[186]»

«Elle étoit laide, bossue, un peu tortue et sans esprit, nous dit ailleurs Saint-Simon[187], mais douée de beaucoup de vertu, de piété, de douceur et de patience, dont elle eut à faire un pénible et continuel usage tant que son mariage dura, qui fut plus de quarante-cinq ans.»

MARIE D'ASPREMONT(1651-1692)[188], qui, à l'âge de treize ans, épousa presque clandestinementle duc de Lorraine Charles IV, alors dans sa soixante-deuxième année, et fameux par tant de surprenantes et folles aventures, «la figure la plus étrange de l'histoire de Lorraine, et peut-être de l'histoire générale de l'Europe», a-t-on très justement dit de ce souverain[189].

MmeDACIER(1651-1720), fille du savant philologue Tanneguy Lefebvre ou Lefèvre, mariée à un philologue non moins érudit, André Dacier, et elle-même très érudite philologue, a rendu de grands services aux lettres par ses éditions et traductions des auteurs anciens; malheureusement, son esprit critique et son goût furent loin d'être à la hauteur de sa science. «Son livreDe la corruption du goût, écrit contre La Motte à propos de son imitation en vers de l'Iliadeet de sonDiscours sur Homère, est un modèle de mauvais style..., et d'inintelligence des questions qui se présentent,» remarqueB. Jullien, dans sesThèses de critique[190]; et Sainte-Beuve a de même, à plusieurs reprises, reproché à MmeDacier ses erreurs de jugement et de goût[191]. Avant eux, La Harpe s'est aussi montré très dur pour «cette madame Dacier, à qui Dieu fasse paix, mais à qui les amateurs des anciens et d'Homère ne pardonneront jamais sa malheureuse érudition[192]». Etc.

La savante traductrice d'Homère, «pensantavoir trouvé dans les auteurs grecs toutes les indications les plus précises sur la cuisine de l'antiquité, eut l'idée de convier un jour la plupart de ses amis à un repas qu'elle prépara elle-même d'après les formules anciennes. Faisant contre mauvaise chère bonne contenance, après s'être efforcés de simuler une certaine satisfaction de la façon dont ils avaient été servis, les convives eurent tous bientôt la conviction d'être empoisonnés. Et l'histoire du festin grec de MmeDacier est restée légendaire[193].»

LaPRINCESSE PALATINE, Charlotte-Élisabeth de Bavière (1652-1722), femme de Philippe Ier, duc d'Orléans (Monsieur), frère de Louis XIV, devenu veuf en 1670 par la mort d'Henriette d'Angleterre[194].

C'est elle qui fut la mère du Régent. On connaît sa très curieuse et très libre correspondance, qui a été en partie traduite—car Madame sut toujours fort mal le français et employait de préférence sa langue maternelle—par l'éruditbibliographe Gustave Brunet (Paris, Charpentier, 1869; 2 vol.), et par Ernest Jaeglé (Paris, Quantin, 1880; 2 vol.).

Saint-Simon a tracé d'elle plusieurs portraits; en voici un:

«Madame tenoit en tout beaucoup plus de l'homme que de la femme. Elle étoit forte, courageuse, Allemande au dernier point, franche, droite, bonne et bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières, et petite au dernier point sur tout ce qui regardoit ce qui lui étoit dû. Elle étoit sauvage, toujours enfermée à écrire, hors les courts temps de cour chez elle; du reste, seule avec ses dames; dure, rude, se prenant aisément d'aversion, et redoutable par les sorties qu'elle faisoit quelquefois, et sur quiconque; nulle complaisance, nul tour dans l'esprit, quoiqu'elle ne manquât pas d'esprit...[195]»

Elle-même, avec sa courageuse franchise, s'est dépeinte en ces termes:

«Je dois être fort laide; je n'ai aucuns traits,de petits yeux, un nez court et gros, les lèvres longues et plates; tout cela ne peut former une jolie figure; j'ai de grandes joues pendantes et une longue figure; je suis très petite, grosse et épaisse, le corps et les jambes courtes; en somme, je dois être une vilaine petite laideron. Si je n'avais un assez bon caractère, personne n'aurait pu me souffrir. Pour voir si j'ai de l'esprit dans les yeux, il faudrait qu'on les regardât avec un microscope ou tout au moins avec une lorgnette, ou plutôt il faudrait être sorcier pour le deviner[196].»

Elle était très peinée d'être femme: «J'aurais bien voulu être un garçon[197].»

La princesse Palatine avait l'habitude de lire chaque jour plusieurs pages de la Bible, et elle revient souvent, dans sa correspondance, sur cette lecture:

«Je ne manque jamais de lire la Bible; hier je lus les psaumes 54 et 55, les chapitres 14 et 15 de saint Matthieu, et 3 et 4 de saint Jean. Cematin, je n'ai pu rien lire, car nous avons été à la chasse du cerf[198].»

Voici, pour égayer quelque peu mon sujet, une plaisante anecdote contée par la princesse Palatine, dans une de ses lettres, si abondamment assaisonnées de gros sel, et qui rappellent à la fois Tallemant des Réaux, Gui Patin et Rabelais.

Le héros est le fils du chevalier de Lorraine, un écolier de douze ans, écolier terrible, faisant le désespoir des bons Pères, et qui, toute la nuit, se promenait dans le collège, au lieu de dormir dans sa chambre.

«Les Pères, écrit la princesse[199], le menacèrent, s'il n'y restait pas la nuit, de le fouetter d'importance. Le gamin s'en va chez un peintre et le prie de lui peindre deux saints sur les deux fesses, à savoir saint Ignace à droite, saint François-Xavier à gauche; ce que fait le peintre. L'autre remet bonnement ses hauts-de-chausse, s'en revient au collège, et commence cent méchantesaffaires. Les Pères l'appréhendent au corps et disent:

«Pour cette fois-ci vous aurez le fouet.»

«Le gamin se débat et supplie; mais ils lui répondent que les supplications n'y feront rien. Alors l'écolier se jette à genoux et s'écrie:

«O saint Ignace! ô saint Xavier! ayez pitié de moi et faites quelque miracle en ma faveur pour montrer mon innocence!»

«Là-dessus, les Pères lui descendent la culotte, et, comme ils lui lèvent la chemise pour le fesser, le gamin dit:

«Je prie avec tant de ferveur que je suis sûr que mon invocation aura effet!»

«Quand les Pères aperçoivent les deux saints, ils s'écrient:

«Miracle! celui que nous croyions un fripon est un saint!»

«Et ils se jettent à genoux, et ils impriment des baisers sur le postérieur, et ils réunissent tous les élèves...»

LA DUCHESSE DE NOAILLES, Marie-Françoise de Bournonville (1654?-1748).

«Femme d'un esprit supérieur», dit d'elle Ludovic Lalanne. Elle donna le jour à vingt etun enfants, et mourut à quatre-vingt-quatorze ans[200].

LaDUCHESSE DE LESDIGUIÈRES, Paule-Françoise Marguerite de Gondi de Retz (1655-1716)[201].

Elle est surtout connue par son intimité avec l'archevêque de Paris François de Harlay, qui la voyait «tous les jours de sa vie, ou chez elle ou à Conflans, dont il avoit fait un jardin délicieux, et qu'il tenoit si propre, qu'à mesure qu'ils s'y promenoient tous deux, des jardiniers les suivoient à distance pour effacer leurs pas avec des râteaux... La duchesse de Lesdiguières n'y couchoit jamais (à Conflans), mais elle y alloit toutes les après-dînées, et toujours tous deux tout seuls. Le 6 août (1695), il (l'archevêque) passa la matinée à son ordinaire jusqu'au dîner. Son maître d'hôtel vint l'avertir qu'il étoit servi. Il le trouva dans son cabinet, assis sur un canapé et renversé; il étoit mort[202].»

La duchesse de Lesdiguières avait rassemblé une belle bibliothèque dans son hôtel de la rue de la Cerisaie.

ÉLÉONORE-MAGDELEINE-THÉRÈSE, fille de Philippe-Guillaume, comte palatinDE NEUBOURG, femme de Léopold Ier, empereur d'Allemagne (1655?-1720)[203].

LaMARQUISE DE CHAMILLART, Isabelle-Thérèse Le Rebours, femme du secrétaire d'État et ministre de Louis XIV (1657-1731).

Dans son domaine de l'Étang-la-Ville, la marquise de Chamillart avait rassemblé une bibliothèque fort remarquable[204].

Elle était très liée avec Mmede Maintenon, «dont elle subissait l'influence et qui lui avait inculqué ses habitudes de piété froide et de sévère étiquette».

Elle aimait la simplicité, et ce goût se remarque dans les livres qui «sont jansénistes, et ne portent ordinairement pour toute décoration extérieure que son chiffre: deux C entrelacés, frappés en or aux quatre coins des plats. Les armes sontdans la doublure encadrée dans une simple roulette, à laquelle elle a laissé son nom[205].»

Les filles de Mmede Chamillard:

1oCATHERINE-ANGÉLIQUE, femme du marquisDE DREUX-BREZÉ(1683?-1739).

2oMARIE-THÉRÈSE, femme du ducDE LA FEUILLADE, maréchal de France (1684-1725?).

3oÉLISABETH-GENEVIÈVE, femme du ducDE DURFORT DE LORGES(1685-1714)[206].

Saint-Simon, dont cette dernière, la duchesse de Lorges, était la belle-sœur, a tracé d'elle un vivant, et vigoureux, et superbe portrait, où nous voyons que cette grande dame était sans doute encore plus passionnée pour le jeu que pour les riches reliures:

«La duchesse de Lorges, troisième fille de Chamillard, mourut à Paris, en couche de son second fils, le dernier mai (1714), jour de la Fête-Dieu, dans sa vingt-huitième année. C'étoit une grande créature, très bien faite, d'un visageagréable, avec de l'esprit et un naturel si simple, si vrai, si surnageant à tout, qu'il en étoit ravissant; la meilleure femme du monde et la plus folle de tout plaisir, surtout du gros jeu. Elle n'avoit quoi que ce soit des sottises de gloire et d'importance des enfants des ministres; mais tout le reste elle le possédoit en plein. Gâtée dès sa première jeunesse par une cour prostituée à la faveur de son père, avec une mère incapable d'aucune éducation, elle ne crut jamais que la France ni le roi pût se passer de son père. Elle ne connut aucun devoir, pas même de bienséance. La chute de son père ne put lui en apprendre aucun, ni émousser la passion du jeu et des plaisirs. Elle l'avouoit tout le plus ingénument du monde, et ajoutoit après qu'elle ne pouvoit se contraindre. Jamais personne si peu soigneuse d'elle-même, si dégingandée: coiffure de travers, habits qui traînoient d'un côté, et tout le reste de même, et tout cela avec une grâce qui réparoit tout. Sa santé, elle n'en faisoit nul compte; et, pour sa dépense, elle ne croyoit pas que terre pût jamais lui manquer. Elle était délicate, et sa poitrine s'altéroit. On le lui disoit: elle le sentoit, mais de se retenir sur rien, elle en étoit incapable. Elle acheva de se pousser à boutde jeu, de courses, de veilles en sa dernière grossesse. Toutes les nuits elle revenoit couchée en travers dans son carrosse. On lui demandoit en cet état quel plaisir elle prenoit. Elle répondoit d'une voix qui de foiblesse avoit peine à se faire entendre qu'elle avoit bien du plaisir. Aussi finit-elle bientôt. Elle avoit été fort bien avec Mmela Dauphine, et dans la plupart de ses confidences. J'étois fort bien avec elle; mais je lui disois toujours que pour rien je n'eusse voulu être son mari. Elle étoit très douce, et, pour qui n'avoit que faire à elle, fort aimable[207].»

MARIE-BÉATRIX-ÉLÉONORE D'ESTE-MODÈNE(1658-1718)[208].

LaDUCHESSE DE BEAUVILLIERS, ouDE SAINT-AIGNAN-BEAUVILLIERS, fille de Colbert, femme du duc de Beauvilliers, ami intime de Saint-Simon (1658?-1733)[209].

LaDUCHESSE DE VENTADOUR, Charlotte-Éléonore-Madeleine de la Mothe-Houdancourt (1661?-1744)[210].

MARIE-LOUISE D'ORLÉANS(1662-1689), sœur consanguine du Régent, qui épousa le roi d'Espagne Charles II, possédait de beaux livres, qu'elle faisait timbrer des armes d'Espagne, accolées à celles d'Orléans[211].

LOUISE-FRANÇOISE DE MORTEMART, fille du maréchal de Vivonne, abbesse de Fontevrault en 1704 (1664-1742)[212].

MADEMOISELLE DE BLOIS, Marie-Anne de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV et de Mllede La Vallière, qui épousa Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, est citée parmi les femmes bibliophiles (1666-1739)[213].

De même pour une autreMADEMOISELLE DE BLOIS, Françoise-Marie de Bourbon, fille légitiméede Louis XIV et de Mmede Montespan, qui épousa Philippe, duc d'Orléans, et eut ainsi pour belle-mère la princesse Palatine (1677-1749): elle aussi eut le goût des beaux livres[214].

MARIE-ANNE-FRANÇOISE BIGNON DE VERTHAMON(1669?-1739)[215].

LaCOMTESSE DE VERRUE(1670-1736), la fameuseDame de Volupté, fille du duc de Luynes, et maîtresse du roi de Sardaigne Victor-Amédée II de Savoie.

Elle avait la passion des collections d'art, et, lorsqu'elle vint habiter Paris, elle réunit, moitié dans son somptueux hôtel de la rue du Cherche-Midi, moitié dans son château de Meudon, une des plus belles bibliothèques de son temps, riche surtout en pièces de théâtre. Nous en savons la composition exacte grâce au catalogue dressé par Gabriel Martin, et qui se trouve à la Bibliothèque nationale.

Ses livres, au nombre d'environ 18.000, étaient «d'un choix exquis», dit Joannis Guigard[216]et,pour la plupart, «habillés par les meilleurs artistes de l'époque».

La comtesse de Verrue annotait volontiers ses livres, ce qui prouve l'attention avec laquelle elle les lisait, et son goût pour l'étude: un exemplaire de l'ouvrage de Lenglet-Dufresnoy,De l'usage des romans, conservé jadis au dépôt du Louvre, était littéralement couvert de notes de sa main[217].

Elle-même avait composé son épitaphe:


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