Au dix-neuvième siècle et de nos jours, le nombre des femmes bibliophiles, presque restreint jusqu'ici à la classe élevée, noblesse et finance, s'est étendu à tous les rangs et est devenu considérable.
Voici d'abord une liste publiée parl'Intermédiaire des chercheurs et curieux, dans le numéro du 10 juillet 1908[509], signée J.-G. Wigg, et dont je me borne à ranger les noms dans l'ordre alphabétique:
LaMARQUISE DE LA GRANGE, Constance-Madeleine Nonpart de Caumont de La Force (1801-1869)[511].
LOUISE-MARIE-THÉRÈSE D'ARTOIS, fille de la duchesse de Berry, mariée, en 1845, à Charles III, duc de Parme (1819-1864).
Comme sa mère, qui avait formé la belle bibliothèque de Rosny, Louise-Marie-Thérèse d'Artois, appelée jusqu'en 1830 Mademoiselle, collectionna des livres: ils étaient timbrés de l'écusson en losange, symbole des filles, aux armes de France,à la bordure crénelée de gueules[512].
LaPRINCESSE MATHILDE BONAPARTE, Mathilde Lætitia-Wilhelmine Bonaparte, fille de JérômeBonaparte, roi de Westphalie, mariée au prince russe Anatole Demidoff de San-Donato, dont elle ne tarda pas à se séparer (1820-1904).
Elle témoigna toujours d'un goût très vif pour les arts et les lettres; elle exécutait notamment des aquarelles; elle exposa au Salon, de 1859 à 1867, un certain nombre de portraits et des copies d'après les maîtres, et obtint une médaille en 1865. Elle est aussi l'auteur d'un petit livre, l'Histoire d'un chien(1876)[513].
Dans son hôtel de la rue de Courcelles et son château de Saint-Gratien, et, après la guerre de 1870, dans son hôtel de la rue de Berri, elle reçut quantité d'hommes de lettres et d'artistes: Sainte-Beuve, avec qui elle entretint une correspondance publiée par Jules Troubat, le dernier secrétaire de Sainte-Beuve[514],—Gustave Flaubert, Théophile Gautier, les Goncourt, Hippolyte Taine, Paul de Saint-Victor, Émile Augier, Gavarni, Jules Sandeau, le critique d'art Ernest Chesneau, le peintre Hébert, etc., etc.
«Séparée à vingt-cinq ans de son mari, le comte Demidoff (Anatole Demidoff, prince de San Donato, dont elle n'eut point d'enfants, et qui mourut en 1870), adulée, d'un tempérament fougueux, la princesse Mathilde devait avoir fatalement des liaisons de cœur. On en connaît au moins deux avec certitude: la première, très retentissante, avec le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts sous l'Empire; la seconde, plus discrète, avec le peintre et poète Claudius Popelin. Si l'on consulte l'Almanach Gotha de 1879, on y trouve la mention que la princesse Mathilde avait épousé Claudius Popelin, en Angleterre, en décembre 1871; mais cette information, démentie, fut supprimée dans l'Almanach de 1880[515].»
A défaut d'une bibliothèque célèbre, la princesse Mathilde eut un illustre bibliothécaire, Théophile Gautier, à qui, en le gratifiant de cette sinécure, elle trouva moyen de rendre délicatement service. On lit à ce propos dans leJournal des Goncourt[516]:
«En descendant, ce soir, l'escalier de la princesse,Théophile Gautier, nommé bibliothécaire de Son Altesse, m'adresse cette question: «Mais, au fait, dites-moi, en toute sincérité, est-ce que la princesse a une bibliothèque?—Un conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n'en avait pas.»
L'illustre tragédienneRACHEL(1821-1858) a été inscrite au nombre des amies des livres par le poète-bibliophile François Fertiault[517].
Le chroniqueur Paul d'Ivoi, père du romancier récemment décédé (1915), a rendu compte, dansun de ses articles duCourrier de Paris[518], de la vente des objets mobiliers, des livres par conséquent, laissés par Rachel, et voici quelques-uns des renseignements qu'il nous donne à ce sujet:
La vente des livres a duré deux jours. La première journée a produit 6900 francs, la seconde à peu près le double. Les livres qui n'avaient pas d'autre indication de leur origine que l'estampille de la vente, le chiffre de MlleRachel—un R entouré d'un bracelet avec la deviseTout ou Rien,—ces livres-là se vendaient un peu au dessus de leur valeur. Les livres reliés avec le chiffre R imprimé à froid sur le plat se vendaient beaucoup plus cher, environ une fois et demie ou deux fois leur valeur. Les livres adressés à Rachel par leurs auteurs, avec envoi autographe de l'auteur à la première page, se sont vendus six ou huit fois leur valeur. Enfin les brochures ayant servi à Rachel pour étudier ses rôles, celles surtout qui portaient des annotations de sa main, ont atteint des prix extrêmement élevés, de 40 à 80 francs chacune. Nous nous bornerons à quelques exemples:
LeThéâtre des Grecs, traduction du P. Brumoy, avec le chiffre sur le plat: 160 francs.
LeThéâtre des Latins, traduit par Levée et l'abbé Lemonnier, chiffre: 135 francs.
LeRépertoire du Théâtre français; Paris, Foucault, 1817: 200 francs.
LeThéâtre de Corneille; Paris, Didot l'aîné, 1805: 120 francs.
LesŒuvres de Racine, édition Lefèvre: 80 francs.
LeThéâtre de Ponsard; Paris, Michel Lévy, 1852; in-8, avec envoi autographe: 42 francs.
LeThéâtre d'Émile Augier; in-18, avec envoi autographe: 27 francs.
LeThéâtre d'Alexandre Dumas; 3 vol. in-18, avec envoi autographe: 41 francs.
Rosemonde, tragédie en un acte et en vers, par Latour Saint-Ybars; in-18, avec envoi autographe: 26 francs.
Macbeth, traduction en vers d'Émile Deschamps, avec envoi autographe: 20 francs.
Charlotte Corday, tragédie de Ponsard; vol. broché, avec envoi autographe: 13 francs.
Etc., etc.
ALICE OZY(1821-1893)[519], que nous avons vue figurer dans la liste des femmes bibliophiles donnée parl'Intermédiaire des chercheurs et curieux, a souvent et longuement occupé la chronique de son époque[520]. De son vrai nom elle s'appelait Julie-Justine Pilloy, nous apprend Hippolyte de Villemessant[521], et était fille d'un bijoutier parisien. Alidor Delzant, qui l'a particulièrement connue, dont elle a fait un de ses héritiers[522], et qui, sans doute avec raison, caril était bien placé pour être renseigné à ce sujet, orthographie toujours son nom avec un i au lieu d'un y, a tracé d'elle le portrait suivant[523]:
«Ce n'était pas une personne vulgaire que MlleAlice Ozi; elle a tenu une place dans la chronique littéraire, et Théophile Gautier l'a appelée quelque partl'Aspasie moderne. Victor Hugo a écrit pour elle des vers exquis. Elle a éveillé dans le cœur d'un jeune homme bien doué, Charles Hugo, un amour qui s'est éventé, comme un parfum, dans une suite de poèmes gracieux, qui mériteraient d'être connus...
«Elle aimait les lettres, et le jeune major général (le duc d'Aumale) qui préludait, par le goût de la poésie, aux lauriers académiques qu'il devait aussi conquérir, écrivait, sur l'album de MlleAlice Ozi, une chanson qu'avait composée un de ses lieutenants M. Lafaguette: elle avait pour titreKhradoujah. Cette copie lointaine desContes d'Espagneet desOrientalesétait alors fort répandue.Le jeune prince l'avait rapportée de l'Algérie, où les soldats en avaient fait une chanson de marche.
«Mais la vraie gloire de MlleAlice Ozi a été l'amitié que lui avait vouée Théophile Gautier. Il a fait pour elle, d'après nature, des quatrains dignes du voisinage des petits camées de l'Anthologie grecque, et qui n'ont pas été recueillis dans ses poésies complètes...
Pentélique, Paros, marbre neigeux de Grèce,Dont Praxitèle a fait la chair de ses Vénus,Vos blancheurs suffiraient à des corps de déesse:Noircissez, car Alice a montré ses seins nus!»
Pentélique, Paros, marbre neigeux de Grèce,Dont Praxitèle a fait la chair de ses Vénus,Vos blancheurs suffiraient à des corps de déesse:Noircissez, car Alice a montré ses seins nus!»
Pentélique, Paros, marbre neigeux de Grèce,
Dont Praxitèle a fait la chair de ses Vénus,
Vos blancheurs suffiraient à des corps de déesse:
Noircissez, car Alice a montré ses seins nus!»
Villemessant insiste aussi sur la réputation de femme d'esprit d'Alice Ozy. «Cette réputation était si bien établie, qu'Alice a passé pour avoir collaboré auxCauseriesde l'ancienCorsaire, signées F...[524]».
MmeDOCHE, Marie-Charlotte-Eugénie de Plunkett, née à Bruxelles le 19 novembre 1821, morte à Paris le 12 juillet 1900[525].
D'origine irlandaise, sœur d'un ancien directeur du Palais-Royal, et d'une danseuse de l'Opéra, qui épousa M. Dalloz, duMoniteur, Eugénie de Plunkett fut élevée à Paris, et résolut, très jeune, de devenir comédienne. Elle débuta le 8 janvier 1838, au Vaudeville, et épousa, en 1839, le chef d'orchestre et compositeur Doche, dont elle se sépara au bout de quelques années, et qui mourut du choléra, à Saint-Pétersbourg, en 1849.
MmeDoche obtint son plus grand succès au théâtre dans le rôle de Marguerite dela Dame aux camélias(1852). Elle quitta la scène vers 1879, et vécut depuis lors dans la retraite. Dans son appartement de la rue Picot, à Paris, elle avait réuni des tableaux, des gravures, des portraits, et quantité de livres rares et curieux. C'est ce qui lui a valu l'honneur d'être classée par Joannis Guigard au nombre des femmes bibliophiles[526].
MmeDoche a possédé les dessins originaux de l'édition desContesde La Fontaine dite «des Fermiers généraux», et voici, au sujet de ce chef-d'œuvre de la librairie, d'intéressants détails[527],qu'on ne jugera pas déplacés dans cette étude bibliographique.
Cette célèbre édition desContesde La Fontaine, qui porte le nom des Fermiers généraux, est précédée d'une notice de Diderot (non signée), et elle est ornée de figures d'Eisen. Elle fut imprimée par les soins et aux frais des Fermiers généraux, en 1762, à Paris, chez Barbou, sous la rubrique d'Amsterdam, en vertu d'une autorisation tacite[528]. «La gravure des estampes fut confiée aux plus habiles artistes du temps (Longueil, Choffard, Lemire, Lafosse). Les quatre-vingts dessins originaux qu'elle comprenait, exécutés, les uns à l'encre de Chine, relevés de plume ou touchés d'une légère aquarelle, les autres à la mine de plomb, furent recueillis, dit-on, par un amateur qui les fit relier en un splendide volume in-8, en maroquin vert, doublé de tabis et fermant à secret.
«Ce volume a son histoire dans les annales des ventes publiques.
«Vendu pour la somme de 77.000 livres (en assignats), il finit, après diverses aventures, par tomber entre les mains de MmeDoche, du Vaudeville, d'où il passa ensuite dans la collection de M. Double. Le portefeuille à secret avait été remplacé par une reliure de Thouvenin.
«Ces admirables vignettes, passablement osées, comme on sait, et «moins chastes encore que le texte» (on dit que Charles Eisen en fit amende honorable à sa dernière heure), conformes toutefois à l'esprit et aux mœurs du temps, offrent cette particularité piquante qu'elles sont «à clefs», c'est-à-dire que bon nombre des figures qui les composent ont été dessinées d'après des modèles vivants, non les moins illustres, facilement reconnaissables aux yeux des contemporains. C'est ainsi, notamment qu'on a vu Louis XV et Mmede Pompadour dansla Chose impossible, et plusieurs des Fermiers généraux ou leurs femmes: Joseph de la Borde dansle Contrat, Le Riche de la Popelinière dansle Remèdeet ailleurs, MmeLalive d'Épinay dansle Berceau, etc.
«L'impression achevée, on fit relier parDerome les exemplaires que les participants devaient se partager entre eux, en même temps que ceux qui avaient été tirés pour divers personnages de marque. Que sont devenus les uns et les autres? Beaucoup ont péri sans doute, ou sont restés enfouis dans les bibliothèques, ignorés de leurs possesseurs. Toujours est-il qu'on en connaît bien peu. On sait, par exemple, que le duc d'Aumale en possédait un qui avait appartenu à la Dubarry et qui portait sa devise:Boutez en avant!qu'un autre a été acquis par M. Quentin-Bauchart, etc. En somme, ils sont rarissimes, et quand, par hasard, ce bijou d'impression et de gravure apparaît à l'Hôtel des Ventes, aussitôt toute la gent bibliophile d'être en rumeur. Une lutte d'enchères effrénées s'engage, et le livre se paie au poids des billets de banque.»
LaCOMTESSE DE RAYMOND, Marie-Henriette-Françoise, chanoinesse du chapitre de Sainte-Anne de Munich (1825-1886).
Née à Agen, la comtesse et chanoinesse de Raymond a légué aux archives de Lot-et-Garonne les manuscrits composés par elle, ainsi que sa richebibliothèque, dont la majeure partie des volumes sont reliés en maroquin rouge et frappés à ses armes[529].
LaCOMTESSE DE PARIS, Marie-Isabelle-Françoise d'Assise d'Orléans, fille du duc de Montpensier, mariée, en 1864, à son cousin germain Louis-Philippe-Albert d'Orléans, comte de Paris (1848-....)[530].
LaPRINCESSE DE BAUFFREMONT, Marie-Christine-Isabelle-Ferdinande Osorio de Moscoso et Bourbon (1850-....)[531].
LaPRINCESSE VICTORIA(1868?-....).
«La princesse Victoria de Grande-Bretagne, qui vient de célébrer son quarante-deuxième anniversaire, est renommée en Angleterre comme une des plus habiles relieurs amateurs.
«La princesse possède une petite bibliothèque d'ouvrages qu'elle a reliés très artistement de ses propres mains.
«Comme exposante, cette ouvrière princière a déjà obtenu plusieurs prix et distinctions honorifiques sous le pseudonyme de Miss Matthews[532].»
LaMARÉCHALEetDUCHESSE DE BROGLIE, Louise-Augustine Salbigothon-Crozat (....-1813)[533].
LaPRINCESSE DE GRIMALDI, Marie-Catherine de Brignole (....-1813)[534].
PHILIPPINE-LÉONTINE POTIER DE NICOLAI(....-1820)[535].
LA MARQUISE DE ROUGÉ, Nathalie-Delphine de Rochechouart-Mortemart, mariée en 1777 (....-1828)[536].
LaCOMTESSE DE BEAUHARNAIS, Auguste-Eugénie-Françoise, dame chanoinesse du chapitre royal de Bavière (....-1831)[537].»
LA DUCHESSE D'ALBUFÉRA, Honorine-Antoine de Saint-Joseph, mariée en 1808, à Louis-Gabriel Suchet, duc d'Albuféra (XIXesiècle)[538].
Comme la jolie et avenante Alice Ozy, la non moins belle et sémillanteANNA DESLIONS(ouDÉLION) (XIXesiècle) se classe parmi les bibliophiles.
«Surnommée Marie-Antoinette, à cause de la ressemblance frappante de son profil avec celui de cette reine»[539], Anna Deslions, qui mourutjeune, dans une misère complète, eut, en 1869, un procès avec le grand libraire Fontaine, du passage des Panoramas, à propos d'achats de livres montant à la somme de 10.000 francs, qu'elle hésitait ou se refusait à payer. Nous relevons, parmi ces précieux volumes: un livre d'heures de 1000 francs, une Bible de 600 francs, uneImitation de Jésus-Christde 600 francs, etc., qui firent dire à la galerie que MlleDeslions sacrifiait d'une main à Dieu et de l'autre au démon[540].
Une autre galante dame duXIXesiècle,ESTHER GUIMONT(....-1879), surnomméele Lion, et que ce surnom ne doit pas faire confondre avec la précédente, a possédé aussi une bibliothèque, «mais bien maigre, sans aucun luxe d'éditions ni de reliures, nous apprend Joseph d'Arçay[541], et dans laquelle on est assez étonné de trouver lesClassiques latinsde Panckoucke, à côté desQuestions de mon tempsd'Émile de Girardin, et desNouvelles à la mainde Roqueplan [deux de sesintimes amis], dont la présence s'y explique mieux».
C'est Esther Guimont qui disait: «Conçoit-on ce Girardin? J'ai huit cents lettres de lui, toutes compromettantes, et il ne veut pas me les racheter![542].»
Il est fait mention, dans leJournal des Goncourt[543], de MmeDE POIX(XIXesiècle), mère du prince de Poix, «qui était une bibliophile passionnée». Le prince de Poix et sa mère possédaient une collection «qui fut brûlée, lors de l'incendie duPantechniconà Londres. Avec les livres, il y avait aussi quelques tableaux, quelques porcelaines, et il arriva cela de bizarre, qu'il n'y eut qu'une tasse de Sèvres qui resta intacte, mais dont lebleu de roifut changé en le plus beau noir du monde: tasse qui fut offerte au Musée de Sèvres, comme témoignage de la solidité de la porcelaine.»
On cite encore, au nombre des dames bibliophiles de notre temps:
MmeJULIETTE ADAM, qui figure, avec MmeJULIA BARTET, de la Comédie-Française, sur la liste des sociétaires du «Livre contemporain».
MmeRENÉE PINGRENONs'est beaucoup occupée de la fabrication du livre, du livre illustré notamment; elle a fait, il y a quelque dix ans, des conférences sur ce sujet, et a publié de nombreux articles sur les livres et «la vénération» qu'on leur doit[551].
Mais il est une femme qui a droit à une mention toute spéciale et à une place tout à fait à part dans cette galerie, c'est MlleMARIE PELLECHET(1840-1900), qui a dressé leCatalogue général des incunables des bibliothèques de France[552], et à qui ses longues et laborieuses recherches, sesimportants et admirables travaux bibliographiques, ont valu le titre officiel, qu'aucune femme n'avait reçu avant elle, de bibliothécaire honoraire à la Bibliothèque nationale.