Chapter 10

martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint

Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre

oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung

bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et

sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,

premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après

gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps

saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps

monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après

gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de

Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps

du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.

Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe

en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse

en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens

escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et

en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci

escript.)[140]

Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit

de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de

Saint-Germain (f° 1er, recto, colonne 1re).

Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,

tome VII, page 215.)

Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,

rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on

la lisoit à Saint-Denis. La voici:

Imperio Carolus Calvus regnoque politus

Gallorum jacet hac sub brevitate situs,

Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,

Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:

Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;

Sequani fluvii Ruoliique dator.

Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de

Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus

fréquemment confondu les

gestes

avec l'histoire de ces deux héros.

Tout à la fin du grand poème des

Lohérains

, on lit les vers

suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en

vogue avant le XIIème siècle:

De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,

Karles li Cauf en fu premiers naïs,

Chil fu frans rois rices et poestis,

Et sainte église ama moult et chéri;

Trésor n'ama, ki fust en serre mis.

Les marchéans fist cerchier le païs;

Tout si tresor furent abandon mis;

Dix foires fist en France le païs,

L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,

La tierce à Troies et la quarte à Senlis,

Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,

Et la disiesme remist-il à Laigni.

Ce savent bien li marchéant de Fris,

Icil d'Artois, de Flandres le païs,

De Vermendois, et chil de Cambresis,

De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;

Chil de Provence en resont bien apris.

(Msc. du Roi, n° 9654, 3.

A

.)

Note *:

Berte aux grans piés.

Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf.

CI COMMENCENT LES GESTES LE

ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES

AUTRES ROYS APRÈS

JUSQUE AU GROS

ROY LOYS.

I.

ANNEES: 877/878.

Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leurplaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luyapporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment ilpassa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fitconcile des prélas.

[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la

nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost

qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à

s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres

villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce

que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à

Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture

son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais

quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de

Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes

et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce

qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit

sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.

Note 141:

Annales Bertinianæ, anno 877.

Note 142:

Andreville.

«

Audriaca-villa

.» Aujourd'hui

Orreville

,

près de Doullens.

Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en

France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus,

jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée

Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne.

Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant

alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée

que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que

le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144].

A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste

Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit

de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par

l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une

couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses.

Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent

tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs

du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains

par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et

des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent

que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au

profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à

luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle

souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent

moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou

grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit

mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de

religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service

Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en

telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust

ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an

de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre

Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à

Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France.

Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la

première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce

que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le

conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils

Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays

d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des

Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en

cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de

cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui

moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au

roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par

tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté.

Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la

féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.

Note 143:

Vegnon-Moustier.

«Usquè ad Avennacum monasterium

pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au

lieu de

Vegnon-Moustier

, il faut lire

Avenay

, petite ville de

Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son

abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par

montem Witmari

, que notre chroniqueur traduit

Moiemer

, il faut

entendre le

Mont-Aimé

, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.

Note 144:

Chaene-en-Cosse-Selve.

«Ad Casnum in Cotiâ.» C'est

aujourd'hui, suivant Dom Bouquet,

Chesne-Herbelot

, à la sortie de

la forêt de

Cuise

, aujourd'hui

de Compiègne

.

Note 145:

L'espée Saint-Père.

«Per spatam quem vocatur S. Petri.»

Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de

Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: «A Compiègne, vint à

luy Richeut,» la fame Charles son père, plourant et dolente outre

mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de

ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui

est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume

devant moi et devant maints autres, etc.»

(Manuscrit du roi 9633, f° 63.)

Note 146:

Haimar.

Hincmar.

Note 147:

Annales Bertinianæ, anno 878.

C'est à ce couronnement si

vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué

les circonstances, que doit se rapporter la branche de la

Chanson degeste

de Guillaume au court nez, intitulée:

Le coronement Loys

.

Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de

reproduire ici:

Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes

Lou premiers rois que Diex tramist en France

Coronés fu par anuncion d'angles;

Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:

Que li appent Baviere et Alemaigne,

Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,

Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.

Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais

continuons:

Rois qui de France porte coronne d'or

Preudons doit estre et hardis de son cors.

Bien doit mener cent mille hommes en ost,

Parmi les pors, en Espagne la fort.

S'il en trueve home qui li face nul tort,

Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,

Et devant lui face gesir le cors.

Sé ce ne fait, France a perdu son los,

Ce dit la geste, coronnés est à tort.

Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.

Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère

de abbé Gozlin.

En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux

contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et

robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et

emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena

avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva

droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince

Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le

Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là

où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy

aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et

commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens.

Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus

tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques

du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire

l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à

Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest

escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce

fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il

peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur

ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé,

baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:

«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de

France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous

dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que

les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse

de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et

nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez

donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent

establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le

Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et

tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à

savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les

en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous

de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les

canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout


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