Chapter 12

se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit

temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit

moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne

et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx

quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,

avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy

donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de

seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et

s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que

il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent

venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux

puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que

puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit

du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent

assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy

de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les

terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.

Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy

Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à

Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes

du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant

et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à

tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de

Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à

Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du

roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens

tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul

paien né nul tirant.

Note 155:

Annal. Bertinianæ, anno 879.

Note 156:

Longlaire.

Aujourd'hui

Glare

, dans le diocèse de Liège.

Note 157:

Compiègne.

Il falloit

Pontigon

(Ponthion).

Note 158:

Le marchis Bernart.

Fils d'un autre Bernard et de

Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de

marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode

de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)

Note 159:

Bernart, le comte d'Auvergne.

Fils de Bernard, duc de

Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,

fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en

886.

Note 160:

Huon, Boson, Thierri.

Hugues, fils du comte Conrad, mort

en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,

chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.

Note 161:

Bernart.

Le latin dit avec raison:

Thierri

.

Note 162:

Juerre.

Aujourd'hui

Jouarre

; c'étoit une abbaye de

l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.

Note 163:

Isnellement.

Promptement.

Note 164:

Furent assemblés.

Le lieu de la réunion fut le confluent

du

Tairin

et de l'

Oise

, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram

influit.»

Note 165:

A Verdun.

Le latin dit: depuis

Servais

. «Per Silvacum

et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»

Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil

de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier

l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy

mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que

l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son

frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du

roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses

nepveus.

Note 166:

Beuves.

Ou plutôt

Boson

. Cependant le n° 646

Saint-Germain porte:

Beuvo

.

De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult

volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et

estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui

offerte luy fust.

Note 167:

Reusa.

Rejeta.

Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa

femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust

avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise

Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et

leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce

qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,

si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message

aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses

compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver

devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en

France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car

nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en

paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà

mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis

en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé

hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose

apaisée il retourna à sa femme.

Note 168:

De bast.

Le même sens que noire mot

bastard

qui en est

dérive.

Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur.

CI PARLE DE LOYS ET DE

CARLEMAINE, FILS AU

ROY LOYS-LE-BAUBE.

V.

ANNEES: 880/881.

L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans

le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa

femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques

avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en

Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.

Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria

tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le

firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner

villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme

qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et

la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.

Note 169:

Ne querroit.

Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin

queo

ou même

nequeo

, duquel on aura plus tard séparé la négation.

--La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,

qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.

En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus

jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.

Note 170:

Hues.

Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.

Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons

passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.

Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys

et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après

retournèrent, et cil s'en ala outre.

Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive

de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.

Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle

Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent

sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],

et les deus roys retournèrent à grant victoire.

Note 171:

Vienne.

Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant

ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de

distance Pontœillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce

cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni

qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in

Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot

fluvio

ne pouvoit s'appliquer

à une aussi petite rivière.

[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et

murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent

jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de

leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.

Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à

Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin

et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne

pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,

ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de

juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son

chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant

partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette

bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant

dommage de sa gent en Sassoingne.

Note 172:

Annal. Bertinianæ, anno 880.

Note 173:

Erchury

ou

Ecri

, le même endroit où se croisèrent les

barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en

ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.

Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent

à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus

loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent

teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui

estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée

Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et

Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy

en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,

et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par

Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement

qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot

venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,

et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé

par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le

roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en

iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent

là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son

serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs

terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en

leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de

Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il

furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout

son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de

Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom

Plante-Peleuse.

Note 174:

Serourge.

Beau-frère. Le latin porte:

Sororium

.

Note 175:

Les Normans.

Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»

Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà

estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,

qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en

estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait

entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège

avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers

l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.

[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour

prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa

gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout

dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye

Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la

plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire

par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et

si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la

victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par

la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre

partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et

ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil

d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au

profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car

il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti

atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.


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