se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit
temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit
moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne
et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx
quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,
avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy
donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de
seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et
s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que
il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent
venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux
puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que
puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit
du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent
assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy
de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les
terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.
Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy
Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à
Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes
du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant
et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à
tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de
Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à
Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du
roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens
tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul
paien né nul tirant.
Note 155:
Annal. Bertinianæ, anno 879.
Note 156:
Longlaire.
Aujourd'hui
Glare
, dans le diocèse de Liège.
Note 157:
Compiègne.
Il falloit
Pontigon
(Ponthion).
Note 158:
Le marchis Bernart.
Fils d'un autre Bernard et de
Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de
marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode
de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)
Note 159:
Bernart, le comte d'Auvergne.
Fils de Bernard, duc de
Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,
fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en
886.
Note 160:
Huon, Boson, Thierri.
Hugues, fils du comte Conrad, mort
en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,
chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.
Note 161:
Bernart.
Le latin dit avec raison:
Thierri
.
Note 162:
Juerre.
Aujourd'hui
Jouarre
; c'étoit une abbaye de
l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.
Note 163:
Isnellement.
Promptement.
Note 164:
Furent assemblés.
Le lieu de la réunion fut le confluent
du
Tairin
et de l'
Oise
, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram
influit.»
Note 165:
A Verdun.
Le latin dit: depuis
Servais
. «Per Silvacum
et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»
Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil
de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier
l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy
mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que
l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son
frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du
roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses
nepveus.
Note 166:
Beuves.
Ou plutôt
Boson
. Cependant le n° 646
Saint-Germain porte:
Beuvo
.
De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult
volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et
estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui
offerte luy fust.
Note 167:
Reusa.
Rejeta.
Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa
femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust
avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise
Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et
leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce
qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,
si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message
aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses
compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver
devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en
France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car
nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en
paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà
mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis
en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé
hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose
apaisée il retourna à sa femme.
Note 168:
De bast.
Le même sens que noire mot
bastard
qui en est
dérive.
Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur.
CI PARLE DE LOYS ET DE
CARLEMAINE, FILS AU
ROY LOYS-LE-BAUBE.
V.
ANNEES: 880/881.
L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans
le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa
femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques
avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en
Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.
Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria
tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le
firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner
villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme
qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et
la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.
Note 169:
Ne querroit.
Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin
queo
ou même
nequeo
, duquel on aura plus tard séparé la négation.
--La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,
qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.
En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus
jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.
Note 170:
Hues.
Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.
Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons
passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.
Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys
et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après
retournèrent, et cil s'en ala outre.
Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive
de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.
Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle
Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent
sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],
et les deus roys retournèrent à grant victoire.
Note 171:
Vienne.
Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant
ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de
distance Pontœillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce
cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni
qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in
Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot
fluvio
ne pouvoit s'appliquer
à une aussi petite rivière.
[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et
murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent
jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de
leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.
Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à
Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin
et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne
pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,
ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de
juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son
chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant
partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette
bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant
dommage de sa gent en Sassoingne.
Note 172:
Annal. Bertinianæ, anno 880.
Note 173:
Erchury
ou
Ecri
, le même endroit où se croisèrent les
barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en
ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.
Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent
à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus
loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent
teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui
estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée
Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et
Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy
en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,
et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par
Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement
qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot
venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,
et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé
par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le
roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en
iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent
là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son
serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs
terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en
leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de
Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il
furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout
son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de
Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom
Plante-Peleuse.
Note 174:
Serourge.
Beau-frère. Le latin porte:
Sororium
.
Note 175:
Les Normans.
Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»
Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà
estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,
qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en
estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait
entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège
avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers
l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.
[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour
prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa
gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout
dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye
Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la
plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire
par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et
si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la
victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par
la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre
partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et
ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil
d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au
profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car
il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti
atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.