de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri
et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les
autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en
valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et
s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si
comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx
autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils
mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de
la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda
qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef
que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent
garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut.
Note 263:
Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15.
Note 264:
Repaira.
Resta, fit séjour.
III.
ANNEE: 962.
Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy deDanemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent etdestruirent grant partie de France.
[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les
agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte
Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi
comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours
d'aucuns gens.
Note 265:
Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16.
Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy
prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent
que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les
messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit
secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla
tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes
manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer
qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer.
Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et
vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là
s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient
France.
Note 266:
Gondolfosse.
Aujourd'hui
Gefosse
, lieu situé entre
Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin:
Givoldi fossa
et
Ginoldi fossa
. Le roman de Rou:
A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent....
(Vers 4916.)
De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays
s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx.
Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités
roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en
gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le
conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce
qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de
prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal.
IV.
ANNEES: 962/991.
Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, etcoment il fermèrent pais et aliance ensemble.
[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les
prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent
l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si
grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et
quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la
desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda
trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des
trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire
amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy.
Note 267:
Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17.
Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy
requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute
la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que
moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult
volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu
le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et
il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour;
et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement
approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist
faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et
les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait
vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances
à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent
d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy
crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il
destruirent dis-huit cités[268].
Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. «Alios
in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi
plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.» Waco n'a
pas commis ce contre-sens.
[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille
Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de
la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils:
Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la
première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De
celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom
Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes
et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu
espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil
vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes œuvres et restoroit et
édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de
merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni
de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de
Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et
establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur.
Note 269:
Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18.
Note 270:
Counars et Alurés.
Le latin dit: «Edwardum et Alvredum,
Godwini longo post tempore dolis interremptum.»
Note 271:
Ci-après.
Guillaume de Jumièges dit: «Mathildis de quâ
sermo in posteris orietur.» Ce qui semble différent.
Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de
Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de
France, p. 235.
Note 273:
Au péril de mer.
Adémar do Chabanois fait sur ce nom la
remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table
ronde:
Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ etBritanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc
.
[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert,
qui fu fils le duc Richart[275].
Note 274:
Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19.
(Voy. Historiens
de France, tome X, p. 184.)
Note 275: Et de
Gunnor
.
Li secuns fu à lettres mis:
Robert ot nun, bien fu apris;
Arcevesque fu de Ruen
Emprès l'arcevesque Huen.
(Wace. Vers 5408.)
[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et
voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père
eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur
Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx
au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais
entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent
le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit
appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la
province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans
contredit.
Note 276:
Ex chronico Hugonis Floriacensis.
(Histoire de France,
tome 8, p. 323.)
L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi
surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de
Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les
forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes
que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se
pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de
France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent
coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la
fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent
flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les
gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière
redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne
laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois
jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et
moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant
victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si
hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en
celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le
roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de
Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement
courouça les barons de France.
Note 277:
Se pourchaça.
Se donna du mouvement, se mit en quête. De
même dans
Garin Le Loherain
, tome 1er, p. 180:
«Sire, dist-il, entendez envers mi:
Porchasciés
s'est Fromons, ce m'est avis;
Il a tant fait que il a feme prins.»
Note 278: Hugues de Fleury dit: «Usque ad fluvium quod fluit juxta
Ardennam
sive
Argonnam
.»
[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le
duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais
Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult
estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité,
par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist
après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui
moult de biens y fist.
Note 279:
Aimoini continuatio, lib. V, c. 44.
Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle
vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent
quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au
trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement.
§.
Du roy Loys, fils de Lothaire.
Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy
régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf
vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De
luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour
ce, nous en convient taire.)
§.
De Charles, frère au roy Lothaire.
Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont
l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer
cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit
mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en
celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce
qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost
assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient;
et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur
herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist
tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom
Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent
se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et
sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité
d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques
esté couronné.
Note 280:
Pour ce qu'il.
Pour ce que Charles avoit épousé, etc.
Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que
sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et
Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc
Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et
ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se
fist couronner en la cité de Rains.
Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines.