[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et
aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au
temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy
Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée
Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte
Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu
fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à
Orléans, si comme l'istoire a là-dessus compté[284]: dont l'en puet dire
certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort
fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy
Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils
aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe,
qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la
lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]!
Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont
omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395.
Note 282:
Puis fu-elle recouvrée.
Plus tard, la lignée de
Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne.
Note 283:
Tout appenséement pour, etc.
Précisément dans l'intention
de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne.
Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance,
fautif.
Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi
Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de
nos chroniques.
CI COMMENCENT LES FAIS
DU ROY HUES CAPPET.
§.
ANNEE: 995.
Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fistdégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux quil'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le royHues.
(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez
oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy
assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les
chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu
le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du
roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il
pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc
duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson
meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist
tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre.
Note 286:
Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19.
[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom
Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le
roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines,
et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist
assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin,
l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et
deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il
tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle
prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité
d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui
avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit
esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul
et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant
Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les
contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres
s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy
des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en
reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu
le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse
Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu
ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les
évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers
ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda
qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure,
Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains,
Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé
Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi
qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et
forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison
d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles
de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par
l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint
l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le
peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole.
Note 287:
Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1.
(Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve
dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45.
Note 288:
De bast.
C'est-à-dire
bâtard
, quoiqu'en aient cru les
éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme
on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du
9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au
12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier.
L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit
mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres
roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289].
Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987,
et mourut le 24 octobre 996.
CI COMMENCE L'ISTOIRE
DU BON ROY
ROBERT.
I.
ANNEE: 998.
Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et comentil fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livrépar traïson, et coment il fu recouvré par le roy.
[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui,
au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire
et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux
morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et
merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en
chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit:
SanctiSpiritûs adsit nobis gracia
; et le respons de la vigile de Noël:
O Judæaet Jherusalem!
et ce respons des martyrs:
O Constancia martirum!
[291] et
ce respons de Saint-Père:
Cornelius Centurio
.
Note 290:
Ex chronicâ regum Francorum.
Des fragmens de cette
chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert
n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France,
p. 301.
Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: «Ipse habuit
uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in
ejus memoriam faceret. Composuit igitur
R. O Constantia martyrum!
Quod regina propter vocabulum
Constantia
, suo nomine credidit esse
factum.»
(Hist. de France, tome X, page 299.)
Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient
l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus
une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit
nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande;
et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il
grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist
soubs pié et plaissa[293] ses rebelles.
Note 292:
Escro.
Billet, papier, rollet. La formule la plus commune
des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi:
Baillés escroe detelle somme à, etc.
Note 293:
Plaissa.
Maltraita.
[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun,
estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le
chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il
luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost
au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy
avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la
rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme
il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre.
Note 294:
Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14.
Note 295: Hues, comte de Troyes.
De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie
manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à
grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre.
Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit.
Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la
force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies.
Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier,
qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy
et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc
congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours.
[296]
Incidence.
--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf,
commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe
Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps
mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli
fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils
Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297].
Note 296:
Chronicon Hugonis Floriacencis.
(Historiens de France,
tome X, f° 220.)
Note 297:
Comte de Rains.
Quel pouvoit être ce Regnault, comte de
Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il
est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une
erreur.
[298]
Incidence.
--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de
Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante
un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire
fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement
aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il
béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus
Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa
promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire
archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les
évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la
volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire.
Note 298:
Hug. Flor. chronicon, anno 1000.
II.
ANNEE: 996.
Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc aprèslui, et coment il mouru.
[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne
vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit
en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages.
Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur.
Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves
et les orphelins nourrissoit et deffendoit.
Note 299:
Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19.
Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,
son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu
moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy
conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et
fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes
chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour
d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient
de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous
obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez
tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant
il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de
gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant
Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc
acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa
plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.
(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en
graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à
loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu
moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et
gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et
tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle,
si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu
servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes