Chapter 2

prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces

honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont

monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que

vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez

certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le

cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de

chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,

et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay

à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle

manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de

vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume

deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par

droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»

Note 17:

Judith

. Il faut lire

Ermentrude

.

Note 18: «Il falloit traduire:

Haton l'évesque de Verdun, et Arnoull'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien,l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres

.» (Note de

dom Bouquet.)

Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle

manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des

évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,

et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour

ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et

présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province

de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet

archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des

canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et

comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte

Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il

garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,

et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la

condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu

pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.

Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, etpour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul àfaucille.

La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous

monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple

d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester

le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;

doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien

faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au

peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et

nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à

faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent

que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.

Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil.

Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre

Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous

sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu

pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.

Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte

mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,

pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple

et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps

sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest

autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes

qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès

histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se

faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il

vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt

de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume

où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y

accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles

s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces

à Dieu et chantons:

Te Deum laudamus

. Après ce fu couronné et sacré

devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.

Note 19:

Par le commandement.

«Jubente et postulante.»

(An. S.-Bert.)

III.

ANNEE: 869.

Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'uneincidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys auretour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis desNormans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile àCharles-le-Chauf.

De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là

ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest

d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux

Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle

paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il

demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses

messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du

royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce

qu'il lui avoit mandé.

Note 20:

Floringues

, aujourd'hui

Floringhem

, dans le département

du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton

d'Heuchin. Latinè:

Florinkengas

.

Note 21:

Chascier

. «Autumnali venatione exercitandum.»

Note 22:

Wandres

. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos

procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce

nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.»

Note 23:

Ragenbourg

. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne.

Incidence.

En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson

l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire.

Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui

Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au

roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy

onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas,

pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint

qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys

s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit

assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de

son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus

montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en

l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là

estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient,

et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent

l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.

Note 24:

Patrice avoit nom.

C'est-à-dire étoit revêtu du titre de

patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus

miserat.»

Bairam

, c'est

Bari

, dans le royaume de Naples.

Note 25:

Qu'il luy donnast sa fille en mariage.

Le latin dit plus

clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la

princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici,

a se desponsatam, susciperet.»

Incidence.

Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce

temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une

partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand

dommage de sa gent et à tant s'en retourna.

Incidence.

Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers

l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle

de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:

moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle

souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement

arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et

quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il

n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là, de sa

gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent

tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent

cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et

cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur

donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il

fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le

virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent

forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient

recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il

prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si

comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis

l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors

vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy

et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans

pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait

appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix

aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses

Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le

comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve

de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung

moine apostate (c'est-à-dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit

déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux

crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.

[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris,

l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier,

et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli

et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux

Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il

fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;

et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il

leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de

bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux.

Note 26:

Camarie.

La

Camargue

, sur le Rhône.

Note 27:

Findrent.

Feignirent.

Note 28:

Duc de Bretaigne.

L'annaliste de Metz l'appelle

roi desBretons

, et il a raison. (

Note de dom Bouquet

.)

Note 29:

En sa partie d'Anjou.

«Et vinum partis suæ de pago

Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à-dire: Et il put

récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire

qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses

états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi:

Et il récolta le vindes territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers

. La

traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.

Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à-dire: avec

ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire.

Note 31:

En ceste tempeste, etc.

Cette phrase ne se trouve que dans

le manuscrit du roi des

Annales de Saint-Bertin

. On voit que les

Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.

En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par

certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de

Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors

manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy

envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère

estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi

comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira

ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes

les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette

Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du

royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il

seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux

qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et

quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là

se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit

ordonné.

Note 32:

Dussy.

C'est

Douzy

, bourg de Champagne, près de Mouzon,

et sur la rivière du Cher.

Note 33:

Sa fille.

Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est

obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum

apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,

sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in

concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de

Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort

d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, sœur de

Boson, et l'avoit retenue en concubinage.

Note 34:

Gondouville.

«Gundulfi-villa.» C'est

Gondreville

, dans

le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la

rive droite de la Moselle.

Note 35:

De la parfonde Bourgogne.

«Et de superioribus partibus

Burgundiæ.»


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