Chapter 21

mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.

Note 300:

Id., lib. V, cap. 17.

[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit

donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns

mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le

chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A

la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en

derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se

mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit

fuioit tant comme il povoit.

Note 301:

Id., lib. V, cap. 3.

Note 302:

Hiemes.

C'est le comté d'

Hiesmes

, ainsi nommé du bourg

d'

Exmes

ou

Hiesmes

, à trois ligues d'Argenton. La chronique

latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les

Historiensde France

, tome X, page 302, porte ici et plus bas:

Comitatumd'Eu

. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici:

Oximensemcomitatum

; et plus bas:

Ocensem comitatum

. Wace de même distingue

le

premier fief de Guillaume

,

A Willealme a

Vuismes donné

.

(Vers 6123.)

du second, le

conté d'Ou

.

Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son

frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la

débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit

petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant

en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant,

quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le

leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la

contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme

Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel.

De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et

Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus.

Note 303:

La contée.

Le mot est laissé en blanc. C'est l'

Ocensumcomitatum

de Guillaume de Jumièges.

III.

ANNEE: 1002.

Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en naviepour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort.

[304]

Incidence.

--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la

seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc

Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle

besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il

destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors

que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu

n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda

que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le

duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos.

Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de

Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux

dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors

assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois

coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un

tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et

se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de

leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la

mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs

nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant

paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en

Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc

Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il

s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si

fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy

Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie.

Note 304:

Willelm. Gemet., lib. V, c. 4.

Note 305:

Rigort de mer.

Golfe, anse. «

In sinum maris

ne

conferentes.»

[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart

et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa

que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si

grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de

Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut

moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il

vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne

sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le

duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme

l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant

dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux

fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.

Note 306:

Willelm. Gemet., lib. V, c. 5.

IV.

ANNEE: 1011.

Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte deChartres. Et coment le roy Robert les mist en pais.

[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des

sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de

Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru

sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit

donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy

voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint

sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult

le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut.

Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de

Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son

pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes

du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit.

Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de

Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si

gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors

contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y

eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il

porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se

mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit

chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et

despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311]

d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies

du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il

ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient

les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant

il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les

bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes

escorchiés d'espines et des chardons.

Note 307:

Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10.

Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges

ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'

Avre

, mais que le

duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les

terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem

Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium

adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de

Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre

l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais.

Note 309:

Tilliers

ou

Tillières

, situé sur la rivière d'Avre, à

une lieue de Verneuil.

Note 310:

Thoen

ou

Tony

, nom d'une famille ancienne dont le fief

seigneurial étoit

Tony

, près de Gaillon.

Note 311:

Au royon.

Au sillon. «Sub telluris sulco.»

[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre

luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de

luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre

secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys

reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent

au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si

comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les

barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et

despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une

nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et

estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et

ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris

chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de

celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de

Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu.

Note 312:

Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11.

Note 313:

Noronce.

«Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de

Norwège.

Note 314:

Avoué.

Gouverneur, commandant.

Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant

qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre

mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément.

[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy

Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit

mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il

ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda

aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la

discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle

manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la

terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières

demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la

paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les

soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son

mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast,

guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la

prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main

d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne

qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent

meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par

vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du

païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en

l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316].

Note 315:

Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12.

Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se

trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des

Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit

placée tout prés de l'école actuelle de Médecine.

V.

ANNEE: 1026.

Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi deBretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils,fu duc après luy.

[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir

pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne

fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le

conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De

celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume

fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis;

celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et

Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce

mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en

pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la

garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.

Note 317:

Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13.

[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du

duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de

Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc

Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour

l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult

orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles

furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il

appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour

venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de

Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent

si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et

quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant

eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il

meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en

priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et


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