Incidence.
--Par l'enticement des fils au deable, commença contens
entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se
mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le
chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix
ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent
en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et
assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,
certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom
Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de
Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la
mort l'abbé Herfast.
Note 340:
Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2.
[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et
couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et
humble vers l'églyse et vers ses ministres.
Note 341:
Id.--id., c. 3.
Ci fine l'istoire du bon roy Robert
CI COMMENCENT LES GESTES
DU ROY HENRI.
I.
ANNEE: 1031.
Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, duroïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le royHenri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres.
[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne
Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre,
s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de
couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce,
s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il
luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le
vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons;
et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle
Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et
contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à
venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de
chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et
ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si
que par force les y convint venir pour faire sa volenté.
Note 342:
Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7.
(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose
contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne
Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil
Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et
la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers.
(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert
fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume,
comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345],
Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait
qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui
avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et
espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une
partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner
son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui
estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par
elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes
et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia
ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre
su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist
le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant
la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust
accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy
porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de
Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que
sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après
courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de
ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti.
Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation
d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez
Aimoni, lib. V,c. 47
.
Note 344:
Hug. Floriac. chronicon, anno 1031.
(Voyez Historiens de
France, tome XI, p. 158.)
Note 345:
Le Puisat.
Latinè:
Pateolum
. Le
Puiset
, entre Étampes
et Orléans.
Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit
que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa
Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux
ans, il entra dans le château de
Petuera
. «Post hæc verò, cum
marchione
Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum
Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione
conclusum, suam redegit in potestatem.»
[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons
parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les
Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi
et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut,
Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et
Meaux.
Note 347:
Hug. Flor., anno 1037.
Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le
roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le
desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte
Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre.
Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier
contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité
de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à
tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se
combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et
assez tost après prist la cité de Tours.
Note 348:
Meulant. Medandicum
ou
Meldanticum
.
En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez
Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la
Sainte-Trinité au chastel de Vendosme.
Note 349:
Une autre.
Hugues de Fleury dit:
Cœnobium
.
II.
ANNEES: 1031/1035.
Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, etcoment il mouru au retourner.
(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de
bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée
dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les
nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par
œuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de
retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles
s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à
faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre
matière, au plus briefment que nous porrons.)
[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy
d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc
Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec
luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses
deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult
honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant
compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui
le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il
eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour
de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les
messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux.
Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les
pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute
esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors
s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à
une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,
pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il
regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le
duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de
tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si
fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de
la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et
destruire Angleterre[352] par feu et par occision.
Note 350:
Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10.
Note 351:
Id.--id., c. 11.
Note 352:
Angleterre.
Le latin dit:
Britanniam
, et, par ce mot,
il falloit entendre la Petite-Bretagne.
[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume
d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses
nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il
estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa
navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme
il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il
désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et
les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses
barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent
tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le
deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les
pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour
duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit,
accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que
l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi
le reçurent à seigneur et luy firent hommage.
Note 353:
Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12.
Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son
fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en
aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et
à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult
faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur;
les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra
par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter
les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et
les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité
les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la
cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la
mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide,
plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame
dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinc.
Note 354:
Id.--id., c. 13.
III.
ANNEE: 1035.
Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, etdeboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée.
(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant
duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions
aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu
appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses
ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come
vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit
en bonnes mœurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son
commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et
s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint
milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier
de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert
refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc
meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays.
Note 355:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1.
Note 356:
Id.--id., c. 2.
Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis,
filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed
domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo
Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum
Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de
Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles
Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.»
Note 358:
Les eschis.
Les bannis.
Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à
faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se
print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359]
qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne
où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et