orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que
Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père,
et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement
né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans
faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom
Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le
jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de
ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre
contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays.
Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins
et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien
voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains
envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent.
Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati
à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers.
Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il
mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire,
rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à
mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre
demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers
le duc Guillaume et envers tous homes.
Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens
de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici
trompé, et qu'il auroit fallu lire: «
De stirpe Malahulci
.» De la
race des Malehout, peut-être la même que celle des
Malaterra
.
Note 360:
Herleve.
Plus connue sous le nom d'
Harlote
ou
Arlette
. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:
A Faleize out li dus hanté...
Une meschine i ot amée
Arlot ot non, de Burgeis née
Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.)
Note 361:
Meismement.
Surtout. De
Maximè
.
Note 362:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4.
Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si
s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes.
Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme
il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose
qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et
tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de
nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent
à plaissier ses ennemis.
IV.
ANNEES: 1044/1049.
Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy deFrance. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille.
Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des
dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent
par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne
seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières
demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la
courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les
princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on
s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce
s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.
Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des
auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si
inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est
curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé
dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été
calculée.
Note 364:
Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5.
Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel
en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy,
il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là
vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé.
Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et
assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert
Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et
dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins
partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient.
De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365]
et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist;
par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières
et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit
qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien
du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le
fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté
nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368],
pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant
fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de
Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste
alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et
alié à luy par serement.
Note 365:
D'Auge.
Le latin porte:
Oximensem comitatum
, et Wace,
Wismes
. C'est
Exmes
, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis).
Variantes,
Huiges
,
Eu
.
Note 366:
Argenthom.
Latinè:
Argentomum
. C'est
Argenton
, près
d'
Exmes
.
Note 367:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17.
Note 368:
Brioc.
Variantes:
Brionne
. Wace dit aussi:
Et quant il l'ot fet chevalier
Li donna Briunne et Vernon
Et altres terres envirun.
(Vers 8765.)
Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu:
Castrum Brioci<
; mais
la mention de la
Rille
, que nous allons trouver tout-à-heure,
prouve qu'il s'agit bien ici de
Brionne
.
Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du
tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes
meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et
que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy
portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme
à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il
souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la
contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis
le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy
fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son
effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent
si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et
furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de
traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent
en un jour.
Note 369:
Valdune
, dans le pays d'
Uimes
, ou
Hiesmes
. On ne
retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace,
qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne
exactement la position:
Valedumes est en Oismeis
Entre Argences et Cingueleis;
De Caun i puet-l'en cunter
Treis leugs el mein cuider.
Note 370:
Olne.
L'Orne.
De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se
feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et
assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom
Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit
noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit
jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié
de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy
commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement.
Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient
tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il
avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main
le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur
seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues,
ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc
ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante
sept.
Incidence.
--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume
Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint
à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit
povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié
d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy
dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.»
Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays,
car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu
pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul
contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura
pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et
s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le
duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier
ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant,
et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né
esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié:
«As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et
que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier
souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist;
ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande
que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes
tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en
Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son
frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient
de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles
estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit.
Note 371:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19.
V.
ANNEE: 1054.
Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et comentses gens furent desconfis et occis par les Normans.
[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les
François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et
leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à
leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le
duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de
fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à
Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist
chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu
moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient
entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit.
Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les
François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et
honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars
moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans
cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin,
les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout
ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour
mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]
Note 372:
Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24.
Note 373:
Mortemer-sur-Eaulne
, entre Aumale et Neufchatel.
Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien
normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui
semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette
circonstance.
Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy
espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte
montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui
faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il
crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous
apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et
rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus
pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant
qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte
de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés
par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de