Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant,
mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc
restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy
luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et
puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert.
Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux
de Guillaume de Jumièges:
Là u li Reis fu hebergiés
Fist un home tost enveier,
Ne sai varlet u esquier;
En un arbre le fist munter
Et tute nuit en haut crier:
--François! François! levez! levez!
Tenés vos veies, trop dormés:
Alés vos amis enterrer
Ki sunt ocis à Mortemer.
(Vers 10073.)
Note 376:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25.
VI.
ANNEE: 1089.
Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tollipar force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queuepar-dessus les murs du palais.
[377]
Incidence.
--En ce temps que les Normans estoient en Puille
souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain
Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre
les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il
estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa
goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la
queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta
par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.
Note 377:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30.
Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois
le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude
d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain,
qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et
demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy
soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi
son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain
sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si
envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu
mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance
de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx
grant occasion.
Note 378:
Sacha.
Tira.
[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le
dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de
rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint
en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier,
se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une
partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot,
pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à
ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la
présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il
avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par
l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la
proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult
à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques
puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il
luy avoit tollu.
Note 379:
Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28.
VII.
ANNEE: 1050.
Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière,affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement deleur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucierleur lieu.
(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant
amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce
par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à
l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre
les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a
nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient
assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous
comperons coment.
Note 380: Cela est pris du livre intitulé:
De detectione corporumS.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii
. (Voyez les
Historiens deFrance
, tome XI, p. 469.)
En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que
l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult
estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens
trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres
d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il
vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient
trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays
espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et
leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit
sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé
solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et
asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent
tous à celuy jour.
Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque
qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui
pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et
leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas
de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui
nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri
à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole
et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent
sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent
nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la
besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et
quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur
oppinion.
Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant,
descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,
en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant
empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double
courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat,
moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi
comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de
vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à
despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que
nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu
garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu
face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu
que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que
tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne
d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult
lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et
enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né
faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme
que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il
scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont
l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir
jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à
chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une
petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et
pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte
couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps
saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment
le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit
apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et
deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment
tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de
parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle
chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire
moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home
mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à
tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy,
que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps
saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras
faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que
moult de maux en doivent venir.»
Note 381:
Courage.
Manière de penser.
Courage
étoit autrefois
synonyme de
cœur
.
Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut
diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à
l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence
estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en
retournèrent en France.
VIII.
ANNEE: 1050.
Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, enFrance, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis etses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et lepeuple.
Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la
besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par
ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en
grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas
du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et
quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs
et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur
demanda conseil de ceste chose.
Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte
sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout
et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx
fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,
en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur
avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne
fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur
pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et
l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à
grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun
péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,
et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui
l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la
disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à
vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses
lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de
Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au
cinquiesme des ides de juing.
Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et
autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour
que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés
et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes
et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère
le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si
luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le
créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si
n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que
il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si
précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la
divine debonnaireté seroit là présente par œuvres; et si envoia une pourpre
vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après
l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,
et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de
l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous
scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne
coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la
présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux
martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il
s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le
manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant
remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur
aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de
si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à
Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,
assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur
saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans
estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut
envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme
il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le
pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en
procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,
retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit
esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et
tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult
humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap
de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à
procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis
asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la
multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses