régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,
des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout
apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent
savoir la certaineté par eux ou par autruy.
Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter
l'
oriflamme
au don de cette
pourpre vermeille
, et je ne comprends
pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne
s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de
Saint-Denis.
Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme
il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.
IX.
ANNEE: 1050.
Des noms des barons et des prélas qui la furent présens.
Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là
furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.
Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de
Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn,
évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si
amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés
furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de
Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de
Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul,
abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant
l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu
Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et
religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy;
Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de
Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans
le grant nombre des simples chevaliers.
X.
ANNEE: 1051.
Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Etcoment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippeson fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri.
[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée,
eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis
longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,
évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une
sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant
elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.
Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui
à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en
receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de
Senlis, en l'onneur de saint Vincent.
Note 383:
Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.
Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et
engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu
appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.
En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu
famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois
frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement;
car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil
soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse
Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys
qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en
armes.
Ci finent les fais au bon roy Henri.
CI PARLE DU PREMIER
ROY PHELIPPE.
I.
ANNEES: 1080/1095.
Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel deMontmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre etoccist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiseriepour aler oultre-mer.
[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust
appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune
débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande
et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.
La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à
Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et
sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de
ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de
Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme
aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron
l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la
contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].
Note 384:
Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.
Note 385:
Moult en paix.
Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui
se contente de donner à Philippe l'épithète de
Magnificus
.
Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les
chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du
héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son
fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.
Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu
comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le
manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)
Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et
Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la
cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné
trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy
lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la
guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla
sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre
son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,
et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en
celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle
victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit
promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire
hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les
anciennes coustumes du païs.
Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours,
le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;
et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de
Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de
Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la
tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est
tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint
Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en
l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il
meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il
muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)
Note 387:
Montmelian.
D'après ce texte, le château de Montmelian
devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette
position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du
roman de
Garin-le-Loherain
. Dans le premier, Fromont citant un don
que lui fit le roi:
Jà fust uns jor que m'éustes covent,
Quant vous chaciez devant
Montmelian
,
En la forêt qui à celui appent,
Quant à Begon donnas en chasement
La ducheté de Gascongne la grant.... etc.
(Tom. 1, p. 123.)
Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:
Vous savez bien l'emperères jadis
M'ot en covent quant il fu à Senlis,
Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)
Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et
de Chantilly, un petit bois de
Montmelian
, près d'un hameau nommé
Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le
roi Phillippe Ier.
Note 388:
Muet
est mouvante.
Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres
savans illustres, que nos rois auroient adopté
l'oriflamme de Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la
couronne. Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros
sur laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez
une note de
Garin-le-Loherain
, tome 2, page 121. Voyez aussi le
précieux ouvrage de M. Rey sur le
Drapeau et les insignes de lamonarchie françoise
. Paris, 1836.
Incidence.
--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au
ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.
En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en
Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.
En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à
Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,
pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le
service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les
moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.
[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,
vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de
grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne.
Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque
que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit
bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et
amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple
de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en
plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort
et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient,
si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le
peuple et les barons que elle fust secourue.
Note 390:
Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48.
Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu
u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du
Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui
tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute
manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais
que le barnage[391] de France fist en celle voie.
Note 391:
Barnage.
Baronnage.
Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy
Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;
Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint
autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans
nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres
nobles et princes en autres régions.
Note 392
Hues-le-Grant.
«Hugo magnus.» Cette finale du nom de
plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être
considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race.
Carlomannus
ou
Carlomagnus
,
Hugomagnus
, etc.
Note 393:
Paiens de Kaneleu.
Le latin du continuateur ne porte pas
ce nom ni le suivant.
En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,
estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint
autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant
Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres
nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention
et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines
et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,
prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis
après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux
sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs
ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par
la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns
retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre
et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de
Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.
II.
ANNEES: 1100/1101.
Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist enprison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, sonfils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le royd'Angleterre.
(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos;
si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père,
gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de
vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et
vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)