Chapter 26

régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,

des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout

apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent

savoir la certaineté par eux ou par autruy.

Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter

l'

oriflamme

au don de cette

pourpre vermeille

, et je ne comprends

pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne

s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de

Saint-Denis.

Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme

il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.

IX.

ANNEE: 1050.

Des noms des barons et des prélas qui la furent présens.

Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là

furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.

Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de

Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn,

évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si

amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés

furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de

Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de

Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul,

abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant

l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu

Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et

religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy;

Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de

Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans

le grant nombre des simples chevaliers.

X.

ANNEE: 1051.

Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Etcoment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippeson fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri.

[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée,

eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis

longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,

évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une

sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant

elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.

Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui

à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en

receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de

Senlis, en l'onneur de saint Vincent.

Note 383:

Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.

Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et

engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu

appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.

En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu

famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois

frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement;

car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil

soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse

Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys

qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en

armes.

Ci finent les fais au bon roy Henri.

CI PARLE DU PREMIER

ROY PHELIPPE.

I.

ANNEES: 1080/1095.

Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel deMontmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre etoccist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiseriepour aler oultre-mer.

[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust

appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune

débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande

et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.

La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à

Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et

sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de

ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de

Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme

aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron

l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la

contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].

Note 384:

Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.

Note 385:

Moult en paix.

Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui

se contente de donner à Philippe l'épithète de

Magnificus

.

Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les

chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du

héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son

fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.

Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu

comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le

manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)

Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et

Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la

cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné

trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy

lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la

guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla

sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre

son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,

et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en

celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle

victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit

promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire

hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les

anciennes coustumes du païs.

Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours,

le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;

et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de

Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de

Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la

tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est

tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint

Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en

l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il

meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il

muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)

Note 387:

Montmelian.

D'après ce texte, le château de Montmelian

devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette

position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du

roman de

Garin-le-Loherain

. Dans le premier, Fromont citant un don

que lui fit le roi:

Jà fust uns jor que m'éustes covent,

Quant vous chaciez devant

Montmelian

,

En la forêt qui à celui appent,

Quant à Begon donnas en chasement

La ducheté de Gascongne la grant.... etc.

(Tom. 1, p. 123.)

Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:

Vous savez bien l'emperères jadis

M'ot en covent quant il fu à Senlis,

Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)

Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et

de Chantilly, un petit bois de

Montmelian

, près d'un hameau nommé

Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le

roi Phillippe Ier.

Note 388:

Muet

est mouvante.

Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres

savans illustres, que nos rois auroient adopté

l'oriflamme de Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la

couronne. Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros

sur laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez

une note de

Garin-le-Loherain

, tome 2, page 121. Voyez aussi le

précieux ouvrage de M. Rey sur le

Drapeau et les insignes de lamonarchie françoise

. Paris, 1836.

Incidence.

--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au

ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.

En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en

Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.

En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à

Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,

pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le

service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les

moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.

[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,

vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de

grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne.

Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque

que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit

bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et

amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple

de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en

plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort

et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient,

si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le

peuple et les barons que elle fust secourue.

Note 390:

Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48.

Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu

u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du

Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui

tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute

manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais

que le barnage[391] de France fist en celle voie.

Note 391:

Barnage.

Baronnage.

Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy

Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;

Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint

autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans

nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres

nobles et princes en autres régions.

Note 392

Hues-le-Grant.

«Hugo magnus.» Cette finale du nom de

plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être

considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race.

Carlomannus

ou

Carlomagnus

,

Hugomagnus

, etc.

Note 393:

Paiens de Kaneleu.

Le latin du continuateur ne porte pas

ce nom ni le suivant.

En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,

estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint

autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant

Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres

nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention

et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines

et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,

prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis

après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux

sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs

ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par

la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns

retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre

et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de

Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.

II.

ANNEES: 1100/1101.

Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist enprison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, sonfils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le royd'Angleterre.

(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos;

si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père,

gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de

vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et

vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)


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