VII.
ANNEE: 1104.
Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,lequel avoit moult grevé le roy et le royaume.
Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien
à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et
pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de
soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui
esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou
prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever
les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de
Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult
à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné
du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist
mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche
pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les
murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit
ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne
fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils
de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse
d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et
son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que
messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui
donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière
du père.
Note 416:
Gautier Troussel.
Il falloil
Guy
, comme dans le latin,
et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.
M. Guizot le nomme
Guy de Truxel
, bien que la position de cette
seigneurie de
Truxel
dût l'embarrasser.
Troussel
étoit un
sobriquet.
Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de
Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de
Duchesne tome IV, p. 796.)
Note 418:
De bast.
Bâtard.
Note 419
Meun.
Il falloit
Mantes
.
Castrum Meduntense
.
Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent
moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la
boise[420] de l'œil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust
desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien
tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit
cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau
fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui
combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté
je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté
faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens
s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en
tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né
sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,
à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si
grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne
povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre
chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de
gent.»
Note 420:
La boise.
Le fétu de paille. «Festucam.»
Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la
tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout
le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les
Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.
VIII.
ANNEE: 1104.
Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner enleur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conteGui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut.
En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée
et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si
estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe
belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant
qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le
retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour
tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,
meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de
Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui
à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et
des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et
familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy
Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent
ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle
manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son
fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les
besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues
de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;
mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a
prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]
retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et
pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui
lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de
Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à
grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement
receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en
plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant
noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient
tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx
de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels
humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent
aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la
gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux
espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si
qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent
à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille
Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et
quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si
mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit
fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux
gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha
hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la
povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les
montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx
qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx
despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr
ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,
fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant
conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,
et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les
leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si
s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson
traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel
isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que
il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il
les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le
conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce
qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la
forteresse du chastel, sans la tour[427].
Note 421:
Rochefort.
Aujourd'hui petite ville à dix lieues de
Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de
Guy-le-Rouge.--
Chateaufort
est à cinq lieues de Paris. On voit
encore deux des tours des anciennes fortifications.
Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace
ad Lollium
et non pas
de Arte poëtica
, comme le disent dom Brial
et M. Guizot.
«Quo semel est imbuta recens servabit odorem »
Testa diù.
Note 423:
Le sire de Montlehéry.
C'est je crois une faute. Il
s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement:
Viri deMonte-Leherii
, et c'est à eux que Miles va s'adresser
tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas
dans le château.
Note 424:
Gallandois.
Les frères de
Garlande
.
Note 425:
Coment
, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:
Ils firent tant que, etc.
Note 426:
A Guy Troussel.
Cela est ajouté, et mal à propos.
Note 427:
Sans la tour.
Cette tour chancelante, noire et
sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème
siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la
royauté.
IX.
ANNEE: 1106.
Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereurde Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le nobleLoys.
En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy
espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité
d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant
baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil
Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la
terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,
meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre
fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les
Sarrazins. Si le vous compterons briefment.
Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois
assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le
grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent
oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que
les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,
et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par
l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il
secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit
assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par
l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas
périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il
n'estoit secouru.
Note 428:
De Thessale.
Suger dit:
Thessalonicenses Gazæ
.
En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il
feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté
ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir
qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient
périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant
pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;
ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre
l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert
Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,
assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de
Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis
chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout
le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex
sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla
merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer
et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se
combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à
l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et
orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide
Nostre-Seigueur[429].
Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les
deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à
l'HistoriaSicula
éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier
une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'
Istoire de liNormant
,
par Aimé moine du Mont-Cassin
. Paris, 1835, page 308 et
suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;
c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de
Crescence, en 1084.
La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour
demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui
moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes
autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit
avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de
France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient
grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le
conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien
le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par
promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et