Chapter 29

VII.

ANNEE: 1104.

Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,lequel avoit moult grevé le roy et le royaume.

Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien

à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et

pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de

soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui

esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou

prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever

les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de

Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult

à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné

du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist

mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche

pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les

murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit

ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne

fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils

de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse

d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et

son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que

messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui

donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière

du père.

Note 416:

Gautier Troussel.

Il falloil

Guy

, comme dans le latin,

et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.

M. Guizot le nomme

Guy de Truxel

, bien que la position de cette

seigneurie de

Truxel

dût l'embarrasser.

Troussel

étoit un

sobriquet.

Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de

Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de

Duchesne tome IV, p. 796.)

Note 418:

De bast.

Bâtard.

Note 419

Meun.

Il falloit

Mantes

.

Castrum Meduntense

.

Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent

moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la

boise[420] de l'œil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust

desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien

tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit

cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau

fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui

combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté

je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté

faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens

s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en

tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né

sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,

à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si

grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne

povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre

chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de

gent.»

Note 420:

La boise.

Le fétu de paille. «Festucam.»

Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la

tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout

le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les

Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.

VIII.

ANNEE: 1104.

Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner enleur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conteGui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut.

En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée

et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si

estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe

belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant

qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le

retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour

tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,

meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de

Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui

à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et

des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et

familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy

Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent

ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle

manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son

fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les

besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues

de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;

mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a

prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]

retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et

pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui

lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de

Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à

grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement

receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en

plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant

noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient

tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx

de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels

humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent

aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la

gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux

espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si

qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent

à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille

Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et

quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si

mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit

fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux

gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha

hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la

povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les

montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx

qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx

despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr

ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,

fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant

conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,

et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les

leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si

s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson

traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel

isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que

il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il

les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le

conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce

qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la

forteresse du chastel, sans la tour[427].

Note 421:

Rochefort.

Aujourd'hui petite ville à dix lieues de

Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de

Guy-le-Rouge.--

Chateaufort

est à cinq lieues de Paris. On voit

encore deux des tours des anciennes fortifications.

Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace

ad Lollium

et non pas

de Arte poëtica

, comme le disent dom Brial

et M. Guizot.

«Quo semel est imbuta recens servabit odorem »

Testa diù.

Note 423:

Le sire de Montlehéry.

C'est je crois une faute. Il

s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement:

Viri deMonte-Leherii

, et c'est à eux que Miles va s'adresser

tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas

dans le château.

Note 424:

Gallandois.

Les frères de

Garlande

.

Note 425:

Coment

, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:

Ils firent tant que, etc.

Note 426:

A Guy Troussel.

Cela est ajouté, et mal à propos.

Note 427:

Sans la tour.

Cette tour chancelante, noire et

sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème

siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la

royauté.

IX.

ANNEE: 1106.

Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereurde Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le nobleLoys.

En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy

espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité

d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant

baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil

Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la

terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,

meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre

fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les

Sarrazins. Si le vous compterons briefment.

Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois

assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le

grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent

oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que

les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,

et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par

l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il

secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit

assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par

l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas

périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il

n'estoit secouru.

Note 428:

De Thessale.

Suger dit:

Thessalonicenses Gazæ

.

En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il

feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté

ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir

qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient

périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant

pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;

ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre

l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert

Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,

assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de

Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis

chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout

le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex

sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla

merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer

et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se

combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à

l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et

orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide

Nostre-Seigueur[429].

Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les

deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à

l'HistoriaSicula

éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier

une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'

Istoire de liNormant

,

par Aimé moine du Mont-Cassin

. Paris, 1835, page 308 et

suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;

c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de

Crescence, en 1084.

La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour

demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui

moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes

autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit

avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de

France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient

grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le

conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien

le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par

promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et


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