Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,
assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la
victoire d'Afrique.
Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si
espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux
trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,
selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la
messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps
Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en
alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir
les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la
messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois
descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point
célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux
Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent
haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux
et évesques, fussent prins et destranchiés.
Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne
se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire
Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et
plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors
primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors
commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent
seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de
leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y
en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du
porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les
chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de
son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi
hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui
oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps
de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust
tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit
fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier
et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si
très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main
el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa
mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et
après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les
siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce
que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en
eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à
force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant
concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur
le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun
demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte
églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que
le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne
propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,
quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,
et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un
hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la
force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais
Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux
sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que
l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;
car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement
né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide
le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et
par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le
férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne
d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant
partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se
tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne
finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses
aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il
guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui
main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses
hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de
Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur
de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre
et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant
soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en
revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que
ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;
et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de
nostre propos.
Note 442:
Trefs.
Les poutres.
Note 443:
Chastelle.
Le château Saint-Ange.
Note 444:
Estordist.
Arracha.
Qu'il avoit;
que le pape avoit.
XIII.
ANNEE: 1107.
Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus àmarchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire durègne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grantpaine.
Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit
tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du
damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole,
pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de
ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son
cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;
et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service
pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois
s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent
et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne
donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui
avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la
Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené
en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit
forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost
qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre
garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et
délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs
bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la
rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le
lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur
donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et
si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses
chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer
plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il
chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les
parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa
avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement.
Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui
s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment
la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui
estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres
et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la
rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux
chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent
traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se
combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les
roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes
laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant
dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent
ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a
pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle
isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais
quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se
rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si
ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors
fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop
estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante
et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien
près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy
le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au
braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au
glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement,
et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant
meschief.
Note 445:
Gournay
, à trois lieues et demie de Parie. C'est
aujourd'hui un petit bourg.
Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à
justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une
religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise.
Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des
détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle
avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas
remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et
la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que
la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être
moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du
Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la
guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage
durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas
allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du
détrousser les passans
ou de les
épier sur les grandes routes
: en
un mot, les
Mandrin
étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et
les
Cartouche
plus sévèrement punis qui de nos jours.
Note 447:
Noe
. Nage.
Note 448:
De galios.
De pirates. Suger dit:
Piratarum more
. J'ai
déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas
la même acception dans le glossaire de Ducange.
Note 449:
N'avoit-il garde.
N'avoit-il besoin, pour se défendre.
N'avoir garde
étoit toujours pris dans le même sens.
Note 450:
Braier.
La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu
tort d'expliquer ce mot par celui de
braies
.--
Atalenté
, désireux.
Note 451:
Glant
, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le
mot de
glandis
avec ce sens ailleurs que dans Suger.
D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se
misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il
n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à
l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus
d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur
bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint
ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la
victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi
souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un
à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et
au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le
couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi
les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier
estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur
deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et
faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux
royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en
occioient.
Note 452:
Le ru.
Le ruisseau.
Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et
s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer
oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais
encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust,
l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus
montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel
avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes
d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là
chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.
Note 453:
Près de cel engin
, ou plutôt
sur cette engin;
le latin
dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.»
En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et
requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui
au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres
aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte
du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que
il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis
que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient
dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit
moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à
ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que
le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait