mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut
pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors
avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi
et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement
contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx
tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda
ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à
ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et
sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après
chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx,
appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner
trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et
pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des
fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de
glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant
d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer
les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui
n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les
dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux
brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient
trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la
victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques
à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.
Note 454:
semonces
, Averties.
Note 455:
Les Briois.
Les gens de Thibaut, comte de Brie.
Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le
premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de
cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant
perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les
barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire
du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist
en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.
XIV.
ANNEE: 1107.
Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom,pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastelappelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour deEstampes.
En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de
plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le
chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers
Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il
faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes
plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au
moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult
grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie
et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y
avoit toujours eu bons chevaliers.
Note 456:
Sainte-Sevère
, aujourd'hui petite ville du département de
l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre.
Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant
ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le
chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance,
luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de
fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car
il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se
mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas
assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx
pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant
tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le
destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au
poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala
assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et
courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du
destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve
vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit
baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se
feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa
vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire.
Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs
réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par
son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent
en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides
lances, jusques en leur chastel.
Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le
sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en
partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les
yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour
ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil
chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en
la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à
victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour
d'Estampes.
XV.
ANNEE: 1108.
Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fistenterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture.
Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur
et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy
Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la
contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose
qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste
dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors
d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien.
Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit
l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit
règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.
Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à
Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de
l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils
Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de
Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres
religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame.
Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son
noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras
de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de
ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe
Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours,
comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval,
plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec
luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de
cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né
courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la
contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin,
si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.
Note 457: Il falloit:
mil cent et huit
.
Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le
maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi
comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit
pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui
ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis
en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et
pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens
comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et
empereurs comme il en gist léans.
Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom.
CI COMMENCE L'ISTOIRE
DU GROS ROY
LOYS.
I.
ANNEE: 1108.
Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, etcoment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, maisce fu trop tart.
Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la
grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit
mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des
povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et
les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la
hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier
des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté
forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin
aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun
esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres,
fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume,
s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons
Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est
assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans,
l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de
Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne,
au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et
couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne
luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre
vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des
autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des
povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple.
Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe
chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent
lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le
roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du
couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant
seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le
fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit
tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit
faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par
ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le
roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit
esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en
peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et
destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart,
furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur
faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur
chose où il éust nul profict.
II.
ANNEE: 1108.
Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte deCorbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerrecontre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau.
Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne
désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance;
c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et
maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de
destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les
autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler
estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire,
comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la
honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il
avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que
néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas
espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy.
Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si
ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459]
en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé,
les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui
d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461],
furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le
conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le
prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont
il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il
porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay
lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains
que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil
chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi
comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462]
que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des
gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié
Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et
hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais
estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens
receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs
feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et
le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et
issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en
droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de
dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient
encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui
entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient
de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx
qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du
chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour
la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains