Chapter 33

retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon

chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à

deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et

retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces

deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant

ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx

qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour

l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant

desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à

force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée

et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de

quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant

paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent

auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles

paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que

cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre

sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et

nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le

pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist

le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de

toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien

garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de

son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer

qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie

des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les

prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en

grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en

maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa,

une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de

meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à

parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et

quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu,

et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les

autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui

pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous

les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout

entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la

lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy

venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et

s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il

osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la

hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de

mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes

que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis

qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il

fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à

haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son

mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous

ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre

chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et

plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne

fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par

force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et

quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si

apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre

pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos,

si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à

tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu

le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la

mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le

débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy

son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur

seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers

ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie

tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement

et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle

victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et

enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et

régnera sans fin.

Note 458: Suger dit en effet:

Guido Rubeus

. Mais le père de Hues de

Crecy étoit

Gui Troussel

, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de

Rochefort.

Note 459:

Buies.

Chaînes.

Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait

exécuter, a écrit de sa propre main ici:

Aalez

. C'est qu'en effet

La Ferté Baudouin

est le même lieu que

La Ferté Aalès

ou

Aalis

, que nous écrivons à tort aujourd'hui

Aleps

. C'est une

petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette

correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui

avoit seulement soupçonné l'identité de

La Ferté Baudouin

et de

La Ferté Alais

.

Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un

grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château

de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum

veterana militum multorum nobilitas).»

Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu.

Note 463:

Reusé.

Repoussé.

Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum

ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et

meretricis mentito simulachro, machinatur.»

Note 465:

Les villes.

«Ut villas in viâ sitas... evadere non

posset.»

Note 466:

Par guille et par barat.

Par fraude et tromperie. «Nisi,

cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo,

Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.»

Note 467:

Pourrir.

«Quosdam diuturni carceris maceratione, ut

terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.»

III.

ANNEE: 1109.

Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contensdes deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des baronsde France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normanset les Anglois.

En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé

et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et

par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil

dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures

d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist

merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy

Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la

manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient

dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les

merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à

cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son

temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des

ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car

l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront

destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples

se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté

sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des

loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de

mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].»

Note 468:

Un roy.

Le latin dit:

Leo

.

Note 469:

Des chevaulx.

«Mugientium.»

Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas

supplicium dolebit.»

Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur

forma commercii, dimidium rotondum erit.»

Note 472:

Escoufles.

Milans.

Note 473:

Chaiaux.

Latinè:

Catuli

.

Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on

rendroit peut-être mieux par:

L'aigle posera son aire sur lesmonts.

Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à

la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute

seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles,

d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille

de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent

dévourés et mengiés des poissons.

Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le

roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes

hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que

ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des

barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en

Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et

concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens

du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit

ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce

que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne

paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix

fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et

pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui

dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups

reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né

rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du

lion de justice les tors de France et les dragons des ysles

trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot

en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit

extraict du lis et de l'ortie, c'est-à-dire des religieus, qui sont

comparés au lis, pour odeur de bonnes œuvres, et de l'ortie[476], c'est des

gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit

à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un

seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les

ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au

pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et

habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches

faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors.

Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication

latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima

castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut....

propriæ voluntati subjugavit.»

Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex

urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.»

Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos

gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim

unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per

unum omnes deperire.»

Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par

losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège

que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court

entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre

les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée

aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie.

Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy

d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le

roy Henry.

Note 478:

Et aux François

. Il falloit:

Et empêche les François

,

comme dans Suger.

Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre

entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il

lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en

vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves

qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de

discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes

hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si

se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie

au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert,

conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le

conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne

et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques.

Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant

chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en

la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi

l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné

où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et

en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car

les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse

faire sé ce n'est moult par grant adventure.

Note 479:

Planches sur une eau.

Suger dit:

Plancas Nimpheoli.


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