Chapter 34

C'est

Néaufle

, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite

lieue de Gisors.

Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les

osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent

esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois

furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et

estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit

merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.

Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la

querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer,

moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.

Note 480:

Par la bouche de tous.

Suger dit:

ore comitum;

c'est-à-dire à peu près, il me semble,

au nom des pairs de France

,

juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot

insalutato rege

, dom Brial propose de corriger:

Salutato

. «Vix

enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores

illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus

fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage

parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près

d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part

de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans

de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là,

le

salut

étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour

but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.

Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?

«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de

Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre

fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres

convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de

Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le

quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,

et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à

abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté

jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et

commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous

luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme

seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun

des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du

prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux

barons ou de trois.»

Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient

encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent

devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces

convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,

et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient

aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité

ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes

qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy

anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle

par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut

roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux

armes.

Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum,

palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.

Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne

l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent

retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le

roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et

vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il

abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy

deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et

si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le

travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la

victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant

que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus

seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus

haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses

gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés,

car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns

de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille

des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel

et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté

et la hardiesse de son cuer.

Note 482:

Partoit un tel jou.

Ancienne façon de parler que Dom

Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux

Jeux-partis

,

chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de

résoudre la même question.

Partir un jeu

, c'étoit précisément

poser un dilemme

.

A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je

perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien

siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta

et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France

je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,

pour le grief du lieu.»

Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il

coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.

Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui

l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le

fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust

advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les

Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour

parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour

l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent

sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de

monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont

mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car

les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la

porte moult honteusement.

Note 483:

Les adurés d'armes.

Les guerriers vieillis sous le

harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum

præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.»

En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de

deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce

qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de

chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit

tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans

entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des

Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485].

Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,

et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour

espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.

Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y

avoient[486].

Note 484:

Pohiers.

C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger

dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum

collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.

Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici:

Et quant lirois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'illa laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc.

Cela n'est pas dans

le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.

Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de

Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis

occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est

ultione.»

IV.

ANNEE: 1109.

Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitresdedens, et coment illec furent justiciés.

Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé

ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche

Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au

soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement

fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la

semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les

anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient

anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi

comme par un petit huisset[488].

Note 487: Le latin dit:

Horridum et ignobile castrum

.

Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques

de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand

l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,

fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit

Lucanus:

«............. Nam quamvis Thessalas vates

Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,

Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»

Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux

armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,

comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans

tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu

longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut

désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume

avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres

que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy

cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit

surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint

ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une

églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous

armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent

avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la

maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si

armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer

et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant

qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si

s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle

compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut

ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui

garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.

Note 489:

Serourge.

C'est une faute; il falloit

gendre

.

Note 490:

Dessous les chappes.

«Loricatus sed cappatus.» La

cappa

est ici un manteau.

Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist

par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son

visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort

et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups

des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très

desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les

coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit

elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?

dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son

seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes

tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux

et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,

et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son

seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle

mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à

la roche.

Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus

nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute

estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit

tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour

qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit

tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença

à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy

commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier

espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la

merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou

parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté

vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et

puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust

despartir, tant estoient touilliez en leur sang.

Note 491:

Seue.

Sienne; de

sua

.

Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme

porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se

refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il

n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et

se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les

François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella

les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy

vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui

dedens voulsist entrer avec luy.


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