C'est
Néaufle
, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite
lieue de Gisors.
Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les
osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent
esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois
furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et
estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit
merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.
Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la
querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer,
moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.
Note 480:
Par la bouche de tous.
Suger dit:
ore comitum;
c'est-à-dire à peu près, il me semble,
au nom des pairs de France
,
juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot
insalutato rege
, dom Brial propose de corriger:
Salutato
. «Vix
enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores
illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus
fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage
parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près
d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part
de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans
de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là,
le
salut
étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour
but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.
Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?
«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de
Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre
fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres
convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de
Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le
quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,
et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à
abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté
jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et
commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous
luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme
seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun
des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du
prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux
barons ou de trois.»
Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient
encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent
devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces
convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,
et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient
aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité
ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes
qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy
anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle
par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut
roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux
armes.
Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum,
palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.
Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne
l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent
retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le
roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et
vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il
abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy
deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et
si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le
travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la
victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant
que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus
seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus
haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses
gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés,
car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns
de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille
des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel
et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté
et la hardiesse de son cuer.
Note 482:
Partoit un tel jou.
Ancienne façon de parler que Dom
Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux
Jeux-partis
,
chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de
résoudre la même question.
Partir un jeu
, c'étoit précisément
poser un dilemme
.
A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je
perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien
siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta
et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France
je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,
pour le grief du lieu.»
Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il
coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.
Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui
l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le
fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust
advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les
Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour
parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour
l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent
sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de
monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont
mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car
les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la
porte moult honteusement.
Note 483:
Les adurés d'armes.
Les guerriers vieillis sous le
harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum
præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.»
En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de
deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce
qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de
chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit
tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans
entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des
Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485].
Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,
et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour
espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.
Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y
avoient[486].
Note 484:
Pohiers.
C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger
dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum
collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.
Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici:
Et quant lirois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'illa laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc.
Cela n'est pas dans
le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.
Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de
Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis
occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est
ultione.»
IV.
ANNEE: 1109.
Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitresdedens, et coment illec furent justiciés.
Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé
ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche
Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au
soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement
fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la
semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les
anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient
anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi
comme par un petit huisset[488].
Note 487: Le latin dit:
Horridum et ignobile castrum
.
Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques
de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand
l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,
fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit
Lucanus:
«............. Nam quamvis Thessalas vates
Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,
Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»
Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux
armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,
comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans
tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu
longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut
désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume
avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres
que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy
cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit
surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint
ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une
églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous
armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent
avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la
maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si
armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer
et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant
qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si
s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle
compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut
ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui
garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.
Note 489:
Serourge.
C'est une faute; il falloit
gendre
.
Note 490:
Dessous les chappes.
«Loricatus sed cappatus.» La
cappa
est ici un manteau.
Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist
par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son
visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort
et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups
des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très
desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les
coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit
elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?
dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son
seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes
tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux
et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,
et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son
seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle
mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à
la roche.
Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus
nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute
estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit
tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour
qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit
tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença
à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy
commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier
espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la
merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou
parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté
vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et
puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust
despartir, tant estoient touilliez en leur sang.
Note 491:
Seue.
Sienne; de
sua
.
Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme
porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se
refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il
n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et
se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les
François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella
les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy
vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui
dedens voulsist entrer avec luy.