Note 492:
Nais.
Natifs.
Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain
espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent
tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le
roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la
forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et
s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens
entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les
Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de
sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si
mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa
volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent
fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le
chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se
croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il
apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à
aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en
telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par
aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au
service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles
et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost
en seroit vengence prinse.
Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il
vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il
s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce
et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.
Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et
pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain
que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de
l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en
telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier
les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où
il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors
commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens
acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent
sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les
traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les
fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout
hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux
poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé
la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée
vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le
cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en
une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour
démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de
ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent
en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques
à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,
et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée
pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].
Note 493:
Pourloignée
, etc. On retarda le moment de la sortie du
traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son
refuge.
Note 494:
L'enhastèrent.
L'embrochèrent.
Note 495: «Et qui Franciam momentaneo fœtore fœdaverant, mortui
Normanniam deinceps, tanquam natale solum, fœdare non desistant.»
Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que
M. Guizot: «Et afin aussi que ces
criminels
, qui vivans avoient un
moment souillé la France de
leur présence corrompue
, morts en
infectassent
à tout jamais
la Normandie,
comme la terre natale detelles gens
.»
V.
ANNEE: 1109.
Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, serévéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist auchastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplantaMontlehéry qu'il cuidoit avoir.
Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la
mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit
entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy
Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle
contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.
Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de
Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son
père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy
Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son
père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car
Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et
hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui
depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille
estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui
tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,
qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la
servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme
celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose
souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en
vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun
trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme
gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du
royaulme de France.
Note 496:
Meun-sur-Loire.
Le latin dit
Meduntensis
, Mantes.
Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à
court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains
refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,
tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les
églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist
envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au
chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult
orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il
n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent
tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens
délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la
tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx
de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous
désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se
rendirent à sa mercy.
Note 497:
Praer.
Piller; de
prædari
.
Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,
pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en
donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy
et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un
tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la
force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par
la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges
qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que
néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.
Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla
hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien
sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes
manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par
espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que
il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du
servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.
Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon
pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,
tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles
de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du
roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par
héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil
qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien
par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de
son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.
Note 498:
Conchié.
Dupé, trompé.
Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda
les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur
seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient
avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou
sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne
tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost
s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que
les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;
et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue
honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre
harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,
quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle
orgueilleusement.
VI.
ANNEE: 1110.
Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj liaida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et comentle roy fist garnir le chastel de Thouri.
Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est
issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de
la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.
Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son
oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,
reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se
pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à
qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore
plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de
maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast
contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous
orrez cy-après.
Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils
d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de
l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en
partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à
Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour
successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la
vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et
Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.»
(Note de dom Brial.)
A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de
France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils
Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,
ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils
se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et
laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus
près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop
grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs
le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir
là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne
pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy
commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist
secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit
aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta
illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue
et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au
royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:
«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre
père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il
rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour
celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le
fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige
et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques
à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin
de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist
encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté
oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et
de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit
esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne
Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait
né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de
quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux
siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et
celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois
par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés
de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,
sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre
puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il
a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais
aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous
et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy
si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.
Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.
Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains
archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit
biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit