Chapter 35

Note 492:

Nais.

Natifs.

Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain

espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent

tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le

roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la

forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et

s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens

entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les

Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de

sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si

mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa

volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent

fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le

chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se

croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il

apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à

aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en

telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par

aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au

service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles

et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost

en seroit vengence prinse.

Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il

vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il

s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce

et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.

Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et

pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain

que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de

l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en

telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier

les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où

il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors

commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens

acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent

sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les

traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les

fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout

hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux

poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé

la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée

vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le

cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en

une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour

démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de

ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent

en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques

à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,

et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée

pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].

Note 493:

Pourloignée

, etc. On retarda le moment de la sortie du

traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son

refuge.

Note 494:

L'enhastèrent.

L'embrochèrent.

Note 495: «Et qui Franciam momentaneo fœtore fœdaverant, mortui

Normanniam deinceps, tanquam natale solum, fœdare non desistant.»

Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que

M. Guizot: «Et afin aussi que ces

criminels

, qui vivans avoient un

moment souillé la France de

leur présence corrompue

, morts en

infectassent

à tout jamais

la Normandie,

comme la terre natale detelles gens

V.

ANNEE: 1109.

Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, serévéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist auchastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplantaMontlehéry qu'il cuidoit avoir.

Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la

mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit

entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy

Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle

contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.

Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de

Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son

père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy

Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son

père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car

Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et

hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui

depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille

estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui

tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,

qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la

servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme

celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose

souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en

vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun

trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme

gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du

royaulme de France.

Note 496:

Meun-sur-Loire.

Le latin dit

Meduntensis

, Mantes.

Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à

court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains

refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,

tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les

églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist

envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au

chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult

orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il

n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent

tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens

délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la

tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx

de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous

désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se

rendirent à sa mercy.

Note 497:

Praer.

Piller; de

prædari

.

Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,

pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en

donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy

et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un

tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la

force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par

la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges

qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que

néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.

Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla

hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien

sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes

manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par

espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que

il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du

servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.

Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon

pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,

tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles

de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du

roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par

héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil

qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien

par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de

son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.

Note 498:

Conchié.

Dupé, trompé.

Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda

les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur

seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient

avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou

sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne

tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost

s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que

les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;

et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue

honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre

harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,

quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle

orgueilleusement.

VI.

ANNEE: 1110.

Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj liaida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et comentle roy fist garnir le chastel de Thouri.

Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est

issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de

la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.

Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son

oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,

reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se

pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à

qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore

plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de

maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast

contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous

orrez cy-après.

Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils

d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de

l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en

partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à

Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour

successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la

vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et

Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.»

(Note de dom Brial.)

A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de

France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils

Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,

ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils

se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et

laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus

près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop

grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs

le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir

là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne

pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy

commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist

secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit

aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta

illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue

et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au

royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:

«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre

père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il

rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour

celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le

fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige

et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques

à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin

de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist

encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté

oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et

de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit

esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne

Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait

né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de

quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux

siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et

celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois

par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés

de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,

sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre

puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il

a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais

aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous

et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy

si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.

Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.

Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains

archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit

biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit


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