Chapter 39

par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542]

Nostre-Seigneur.

Note 540:

Les bailes.

Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de

barrières.

Note 541:

Escoufles.

Milans.

Note 542:

Crist.

Consacré à.

Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de

Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à

Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal

tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit

moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier

la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et

pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal

deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.

Note 543:

Beauvais.

Erreur: il falloit Amiens.

En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de

Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une

complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,

qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault

deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de

son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist

faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il

faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et

que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à

chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses

et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune

guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés

et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant

luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort

de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour

travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en

Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit

nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy

le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa

personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement

deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que

il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy

priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son

corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement

deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et

Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son

droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist

maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en

paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé

elles eussent esté toutes racomptées.

Note 544:

Bourgoigne.

Il falloit

Berry

.

Note 545:

En Bourgogne.

«Ad partes Bituricensium.»

Note 546:

Germegny

, ou Germigny, aujourd'hui village de

Bourbonnois.

XIII.

ANNEE: 1118.

Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendivertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le royprist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,que le roy d'Angleterre avoit fermé.

Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put

souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté

compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par

celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy

d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours

comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy

Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et

pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit

souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en

toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa

seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son

nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la

guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre

le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte

Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la

duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors

commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le

enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui

frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce

que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du

conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par

force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,

une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois

avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les

épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté

de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de

Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs

des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans

fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui

tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle

terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce

qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns

de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées

çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,

vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de

l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle

terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux

qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.

Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes

et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient

presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient

viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,

quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un

tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà

estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la

ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas

sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre

estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et

comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les

requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte

Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte

Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après

luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme

une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les

autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la

longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent

tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre

et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre

de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé

et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre

ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En

celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de

chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la

garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils

prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le

roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit

incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,

revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir

par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et

d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et

dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.

Note 547:

Moretueil.

Mortain.

Note 548:

Chappes

ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que

Vadum Nigasii

s'appeloit vulgairement

Vani

. C'est aujourd'hui

Gasny

, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de

Laroche-Guyon.

XIV.

ANNEE: 1118.

Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loysentra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment ilrassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, ets'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut.

Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle

veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au

roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes

bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il

avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le

roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers

Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte

d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne

l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais

ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte

d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et

par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses

chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement

de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,

qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune

nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit

ettre chascune nuyt au chevet de son lit.

Note 549:

Pontif.

Ponthieu.

Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles

estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult

en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa

grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres

de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu

damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la

hart[550] on pis encore.

Note 550:

La hart ou pis encore.

Notre traducteur ajoute les

derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum

laqueum suffocantem meruisset.»

Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il

n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et

de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à

l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx

sergens issist de son hostel sans espée.

Note 551:

Asseur,

assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on

l'entendoit

à sûr

.

En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier

de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de

chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit

richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau

juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si

s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et

jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns

plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre

le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre

part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre

ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte

Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière

qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens

par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par

long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine

puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois

comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que

l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en

prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui

moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu

un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la

face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit

petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et

ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont

nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement

l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre

Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie

le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et

angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en

doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au

roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par

sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme

tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage

s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.

Note 552:

Chaumont.

En Normandie; à quelques lieues de Gisors et

de Gasni.

Note 553: C'est le Vexin normand.

Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir

Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme

celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit

redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que

il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et

celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à


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