Chapter 40

l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si

en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et

de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne

daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;

ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et

par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier

assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et

Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult

estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur

l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie

chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement

sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les

peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult

se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place

si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy

esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit

souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses

ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par

sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement

qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour

furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui

fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]

ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast

jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux

luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors

s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il

est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se

doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et

de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts

qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il

se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se

hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme

il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout

le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis

s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de

temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit

en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte

vengier.

Note 554:

Et pour ce que.

Et aussi par la crainte que, etc.

Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,

si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en

venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à

assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et

eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise

Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à

larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité

fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas

aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en

eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda

à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce

fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A

tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à

prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en

Normandie.

XV.

ANNEE: 1118.

Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de samort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romainsreceurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit misà force.

Note 555:

Paschase.

Il falloit

Gelase

.

En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte

élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant

il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,

l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par

force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée

à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde

et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient

faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie

vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté

destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne

contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à

son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de

murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà

savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre

et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy

apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et

parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on

luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on

ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains

hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et

noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté

et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une

advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques

la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit

avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit

à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte

églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à

l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et

quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult

humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour

l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561]

pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la

cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre

des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre

paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put

pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des

François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et

enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié

et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à

amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul

de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les

Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent

damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit

mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et

l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit

aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il

l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et

boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent

seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres

toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin

royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte

églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le

commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès

montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de

Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en

gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés

l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte

églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez

noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les

robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,

comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres

enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile.

Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et

maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.

Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.

Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot

traduit ici fort mal

Prague

.

Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «

Qui tant est looice etacoustumée à prendre.

» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:

«Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter

fatigaretur.»

Note 559: L'

île de Magalonne

, près de Montpellier.

Note 560:

Podagre.

Goutte.

Note 561:

Sa mère.

Il falloit

sa nièce

.

Note 562:

En la marche.

In marchiam. Vers la frontière.

Note 563:

Sutre

ou

Sutri

, dans la Toscane.

XVI.

ANNEES: 1121/1122.

Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, etcoment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit encelle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse.

En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les

besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste

histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et

honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et

les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en

une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en

l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers

les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de

saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de

Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons

qui moult se hastoient de retourner.

Note 564:

Vitonde.

Bitonto.

Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au

retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les

encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui

luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte

de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus

religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient

allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son

ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en

prison en la tour d'Orléans.

Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto

rege factum fuerat.»

Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père

espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse

pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre

la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui

l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui

l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler

l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir

en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.

Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer

aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,

si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son

acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,

receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un

de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin

de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se

présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui

courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui

estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.

Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à

rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la

délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais

lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec

l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.

Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu

ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la

my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps

saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et

temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les

rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré

d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses

temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy

Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et

coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne

seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter

l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à

Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles

d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole

et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en

partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du

Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de

luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez

oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme

Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,

Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.

Note 566:

Là.

A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans

tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger

raconte des bienfaits de son administration.

Note 567:

En pièce.

En un sommaire.

Note 568:

Macy.

Mathieu.


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