l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si
en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et
de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne
daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;
ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et
par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier
assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et
Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult
estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur
l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie
chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement
sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les
peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult
se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place
si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy
esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit
souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses
ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par
sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement
qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour
furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui
fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]
ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast
jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux
luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors
s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il
est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se
doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et
de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts
qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il
se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se
hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme
il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout
le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis
s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de
temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit
en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte
vengier.
Note 554:
Et pour ce que.
Et aussi par la crainte que, etc.
Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,
si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en
venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à
assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et
eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise
Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à
larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité
fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas
aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en
eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda
à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce
fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A
tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à
prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en
Normandie.
XV.
ANNEE: 1118.
Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de samort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romainsreceurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit misà force.
Note 555:
Paschase.
Il falloit
Gelase
.
En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte
élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant
il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,
l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par
force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée
à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde
et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient
faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie
vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté
destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne
contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à
son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de
murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà
savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre
et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy
apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et
parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on
luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on
ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains
hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et
noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté
et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une
advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques
la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit
avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit
à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte
églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à
l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et
quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult
humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour
l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561]
pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la
cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre
des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre
paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put
pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des
François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et
enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié
et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à
amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul
de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les
Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent
damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit
mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et
l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit
aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il
l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et
boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent
seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres
toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin
royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte
églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le
commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès
montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de
Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en
gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés
l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte
églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez
noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les
robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,
comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres
enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile.
Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et
maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.
Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.
Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot
traduit ici fort mal
Prague
.
Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «
Qui tant est looice etacoustumée à prendre.
» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:
«Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter
fatigaretur.»
Note 559: L'
île de Magalonne
, près de Montpellier.
Note 560:
Podagre.
Goutte.
Note 561:
Sa mère.
Il falloit
sa nièce
.
Note 562:
En la marche.
In marchiam. Vers la frontière.
Note 563:
Sutre
ou
Sutri
, dans la Toscane.
XVI.
ANNEES: 1121/1122.
Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, etcoment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit encelle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse.
En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les
besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste
histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et
honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et
les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en
une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en
l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers
les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de
saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de
Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons
qui moult se hastoient de retourner.
Note 564:
Vitonde.
Bitonto.
Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au
retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les
encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui
luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte
de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus
religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient
allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son
ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en
prison en la tour d'Orléans.
Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto
rege factum fuerat.»
Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père
espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse
pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre
la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui
l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui
l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler
l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir
en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.
Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer
aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,
si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son
acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,
receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un
de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin
de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se
présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui
courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui
estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.
Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à
rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la
délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais
lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec
l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.
Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu
ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la
my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps
saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et
temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les
rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré
d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses
temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy
Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et
coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne
seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter
l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à
Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles
d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole
et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en
partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du
Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de
luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez
oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme
Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,
Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.
Note 566:
Là.
A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans
tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger
raconte des bienfaits de son administration.
Note 567:
En pièce.
En un sommaire.
Note 568:
Macy.
Mathieu.