Chapter 4

ANNEE: 870.

Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaumeLothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyauxà l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne.

Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la

bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme

l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les

cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à

pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus

longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu

aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de

l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent

Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur

furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au

roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui

par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement

leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son

frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit

et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit

en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis

commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et

Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il

sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que

vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le

commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de

luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève

fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient

par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal

au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le

parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à

Renebourg.

Note 51:

La maladie

. C'est-à-dire:

La chair pourrie

.

Note 52:

Renebourg.

Ratisbonne.

Note 53:

Restice

ou

Ratislas

, prince de Moravie; le même qui

demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher

l'évangile à ses peuples.

Note 54:

En prison.

Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum

nepotis ipsius Restitii captum.»

Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et

puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des

glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à

luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys

avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son

royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume

qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à

l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces

nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les

messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison

de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit

conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent

là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux

messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres

messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un

autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à

l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or

à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là

se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par

nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de

robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand

cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et

souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las!

quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre

coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il

vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il

avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]

estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas

dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour

gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,

qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande

partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda

Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité

contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,

et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.

Note 55:

La femme Girart.

Berte étoit femme de Girard de

Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a

beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le nœud

de la chanson de geste de

Gerard de Vianne

; il en est fait

également mention dans celle de

Gerard de Roussillon

.--«La

Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle

de Berte en 844.»

(D. Bouquet.)

[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il

luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y

vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy

bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et

Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à

garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en

France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse

Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla

à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout

dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par

coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit

vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust

merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir

de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux

envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge

estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir

sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à

luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit

estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A

ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi

soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand

tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et

condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et

leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son

fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et

chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des

barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés

furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que

nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre

chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il

envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il

jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust

diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,

et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre

son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en

vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste

dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui

avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement

qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,

à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy

Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy

au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à

Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les

Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si

commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et

maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le

conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la

cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,

et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]

Note 56:

Annal. S.-Bertin. Anno 871.

Note 57:

Bons ostages.

C'est Girard qui donna ces ôtages au roi.

«A Gerardo sibi obsides dari jussit.»

Note 58:

De cette province.

De la province du diocèse de Sens, dans

lequel étoit situé le diaconat de Carloman.

Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur

d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel

que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à

l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un

plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël

à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert,

puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de

Saint-Denis, à Saint-Denis.

Note 60:

Senlis

.

Silvacum

a été pris ici pour Silvanectum.

Quelques-uns pensent que

Silvacum

est

Ville-en-Selve

, dans la

montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans

Servais

, proche de

La Fère

et à six lieues de Laon.

Note 61:

A Renebourg.

Le latin ajoute

Aquis

: c'est-à-dire:

Ilreviendroit d'Aix à Ratisbonne

.

Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec

Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis

également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du

royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu

ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo,

itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et

dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ

comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad

Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de

Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint

marquis de Gothie.

VI.

ANNEES: 872/873.

Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaumeLothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile deConstantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le filsCharles-le-Chauf eut les yeux crevés.

En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys

qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et

son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il

feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il

n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il

ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques

accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour

luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses

ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au

jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit

sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy

Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la

volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient

rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà

menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout

contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux

barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist

parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé

devant.

Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui

avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages

qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.

En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople

à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne

que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.

Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque

d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx

Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si

estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile

assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le

contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]

Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et

Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer

tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs

contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses

s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,

qui à eulx s'accordoit des images adourer.

Note 63:

D'Oiste.

D'Ostie.

Note 64: C'étoit le célèbre

Anastase le bibliothécaire

, auteur de

l'histoire ecclésiastique et du

Liber pontificalis

.

Note 65:

Promotion.

Il faut lire

déposition

.--

Foucin

, Photius.

Note 66:

Ordenné.

C'est-à-dire

restitué


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