.
A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain
fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et
quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de
chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne
avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son
orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et
firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et
qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce
commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié
avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour
impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict
entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au
roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.
Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart
le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint
parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour
aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au
mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala
Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux
grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se
départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à
discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De
là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais
par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc
célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle
l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de
Rome.
Note 67: Le latin est ici mal entendu... «In loco illius inbergæ
filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut
missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»
Note 68:
Pontliaire.
«Ad Pontem-liudi.» ou
Lieupont
, en
Bourgogne.
Note 69:
Vitel.
«Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,
Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien
difficile aujourd'hui de distinguer ces trois
Bernards
.... Mais le
surnom de la victime étoit sans doute
le viaus
.
Note 70:
En Avau-Terre.
Comme nous disons:
Dans les Pays-Bas
.
Note 71:
Attigny.
Le latin dit:
Gundulfi-villam
.
[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de
France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et
tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France
et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent
recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus
avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns
sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult
estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et
avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement
gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de
Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le
desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels
cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de
tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas
excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la
paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour
ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus
légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à
assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et
à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais
d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire
hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu
convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir
de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust
été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier
qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne
l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié
à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se
repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de
faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et
amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les
iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture
de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le
royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée
pour luy.
Note 72:
Annal. S.-Bertini, anno 873.
En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra
la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint
parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et
Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du
royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse
adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon
l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son
père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son
frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon
qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en
fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut
pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange
Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil
qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance,
et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en
tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist:
«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je
ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que
je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.»
Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de
la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et
tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à
son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses
barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant
tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit.
Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre
le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent
avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père
moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et
tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce
vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix:
Ve, ve,ve,
et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe
fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses
autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et
des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il
plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le
envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie
pour aucunes autres besoignes.
Note 73:
Il.
Dieu.
VII.
ANNEES: 873/874.
Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paixque le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et comentCharles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angierset de maintes autres choses.
En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort
Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur
des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy
promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il
soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors
manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de
Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.
Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence
l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant
qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).
Note 74:
Lambert-le-Chauve.
C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc
de Bénévent.
Note 75:
Idronte.
Latiné:
Hydrontus
. C'est
Otrante
.
Note 76:
Capue.
Le latin porte:
In Campaniam
.
Note 77:
Son compère.
Le compère du pape.
Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda
qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne
vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,
s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu
où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne
vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie
avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où
il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa
nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De
ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne
que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà
avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et
abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre
part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient
logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles
estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant
compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy
jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité
si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les
plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,
tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à
telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais
en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier
luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,
jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après
ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient
tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore
estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa
volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du
royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient
juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent
la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant
dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en
terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres
honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays
et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de
là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom
Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En
chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La
Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.
Note 78:
En ce contemple.
Dans ces entrefaites; dans ce temps-là
même.
Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in
auxilio
residente.»
Note 80:
A Neufchatel.
«
Castellum novum apud Pistas.
» C'est
aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu
de distance du
Pont-de-l'Arche
.
Note 81:
Audrieu.
«
Audriacam-villam
.» C'est
Orreville
, près de
Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.
[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent
soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que
nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la
Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les
jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme
célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans
la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit
accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à
Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin
et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui
tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier
si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son
frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle
fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.
Note 82:
Annal. S.-Bertini, anno 874.
Note 83:
En ce point.
Ce qui suit est placé dans les Annales de
Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit
de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette
ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.
Incidence.
--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne,
par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une
des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit