Chapter 41

Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu

parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle

de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des

Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,

fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il

estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et

quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la

prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise

conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de

Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par

l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,

par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque

d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et

mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.

Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.»

XVII.

ANNEE: 1124.

Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'ilavoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palaismeisme avant que il ississent hors.

A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu

entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui

tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs

assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit

sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier

il fu, s'il n'avoit oï ses fais.

Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas

la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce

que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que

l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a

dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il

put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de

ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent

mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si

tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par

l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et

avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité,

qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour

ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens.

Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il

avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre

ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les

semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy.

Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.»

Note 571:

Luy.

Le roi.

Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial

deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et

esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le

commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne

et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours

accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de

guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons

sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur

l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.

Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur

l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy

tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu

de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant

banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant

desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï

la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous

communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et

d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus

à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes

pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens

et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire

le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant

seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de

langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche

appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui

discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy

leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on

bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la

cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et

l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment

contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il

ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres.

Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie

en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à

France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des

François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que

nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais

encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist

encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne

sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les

détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et

leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux

sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable

honte.

Note 572:

Qui appartient.

C'est seulement le droit de

porter

cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France,

qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à

succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas

croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du

comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours

Montjoie!

château bâti sur la butte de St-Denis.

Note 573:

Bannissement.

Convocation de ban et arrière-ban.

Note 574:

Desdain.

Indignation.

Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant

le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi

ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en

estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient

la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne

prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et

d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la

contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée

deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.

Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist

ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit

ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me

combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu.

Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre

mes ennemis.»

Note 575:

La quarte.

Suger compte les Parisiens dans la troisième

bataille.

Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,

avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry

d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois

estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges

nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et

ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble

conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et

prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin

appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre

costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy

revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et

à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de

gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc

Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte

d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne

mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens

assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à

faire.

Note 576:

La quinte.

La quatrième de Suger.

Note 577:

Estoit-il là venu.

«Sur l'adjuration des François.»--Ex

adjuratione Franciæ. (Suger.)

Note 578: Le latin dit

de Bourgoigne

.

Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace

et la malheureuse fin dans la chanson de geste de

Raoul de Cambrai

.

Note 580:

Poictevins.

Il falloit

Pohiers

, ceux du Ponthieu.

«Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui

approbavit.»

XVIII.

ANNEE: 1124.

Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurentleur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur Françoisen ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin.

Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de

nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu

fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les

charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés

seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau

et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et

navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et

estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;

et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs

compagnons ayder et conquerre la victoire.

Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler

à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne

deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer

se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle

et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx

avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa

personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance

des François qui plus désiroient la guerre que la paix.

Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult

courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux

évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que

les povres gens n'en fussent destruis.

Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui

autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la

place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs

Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de

l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue

jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement.

Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par

droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait

envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient

tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et

à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant

plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre

que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il

avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès

ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de

déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an

mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né

povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille

troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le

corps des glorieus sains[582].

Note 581:

A la victoire.

Avec la victoire.

Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au

temps de la relation du pseudonyme Turpin,

de vitâ Caroli magni

.

D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la

traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le

conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant

n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide

du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à

moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le

deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer

arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de

Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des

Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés

pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit

non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps

devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux

renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et

du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce

décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre

plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée

de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy

pluseurs, de leur volenté mesme.

Note 583:

Qui pas n'estoient.

Suger ne dit pas cela. «Et


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