strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil
proficiens, vana spe frustratus retrocessit.»
XIX.
ANNEES: 1124/1126.
Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, comentle roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi àl'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassemblaplus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luydonna ostages de sa volenté faire.
En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à
issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste
tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme
et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en
avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy
monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne
qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et
garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu
devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise
son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa
force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à
deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit
ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il
vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres,
si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les
barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de
Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant
chevalerie.
Note 584:
Tesche
. coutume. Suger cite à ce propos le vers de
Lucain:
«Avernique ausi Latio se fingere fratres.»
Note 585:
Fors que.
Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au
contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à
Bourges à l'armée du roi.
Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout
entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi
entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si
comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les
chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient
trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se
gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les
chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors
tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].
Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et
sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les
montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient,
roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non
mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].
Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les
perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et
périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu
la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de
celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en
fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost
l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après
fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et
atant retourna le roy en France.
Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens
de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés
au siège des châteaux.
Note 587:
Pons
, etc. C'est
Pont du Chasteau
, sur l'<
Allier
, à
quelques lieues de Clermont.
Note 588:
Puis.
Tertres, pics.
Note 589: Il falloit:
Les hommes gardiens des bestes.
Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas
qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et
prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour
ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le
roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla
plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le
roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la
grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant
comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il
eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le
désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il
avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que
la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers
redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas
de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.
Note 590:
Desloement.
Conseil contraire.
Desloer
, c'est
déconseiller.
En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et
le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans
tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui
eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le
roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que
il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait
assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les
chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre
s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit
différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des
escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;
si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se
férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme
il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès
maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en
cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se
retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et
embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et
quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors
furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,
qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et
par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de
dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens
d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de
leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il
leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de
leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas
rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui
autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente
et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait
où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en
l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur
un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa
proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx
entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il
furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il
luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur
coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à
leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en
furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.
Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans
contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint
que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et
quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et
pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus
parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et
se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses
messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en
la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire
le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton
honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing
ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy
garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi
requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy
tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre
court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et
advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et
encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin
que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près
de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du
royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons
et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons
qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de
bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce
mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à
Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que
les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en
France.
Note 591:
Si soit fait.
Les termes de Suger sont clairs et sans
doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic
judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas
là notre
soit fait ainsi qu'il est requis?
Et viendra-t-on encore
soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?
Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à
Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité
que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement
féodal.
XX.
ANNEES: 1126/1127.
Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges parles parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist etpendi aux fourches.
L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre
brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la
merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu
fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la
mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem
(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte
Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).
Note 592: Voy. plus haut, note 481.
Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement
et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit
large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne
scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa
seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient
qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.
A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le
prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de
Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient
estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que
celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour
aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi
comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que
Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs
autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à
l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le
conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit
d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour
ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy
mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son
coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le
meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les
autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient
et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il
estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur
iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les
desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il
povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;
et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.
Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si
revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il
ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa
glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus
encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire
de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier
tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il
peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par
force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient
de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce
merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de
larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui
en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu
moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du
lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle
traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre
qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout
premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte
Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui
appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui
ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult