sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la
tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui
estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la
vengeance Nostre-Seigneur.
Note 593:
Elle.
La comté de Flandres. Les droits de Guillaume,
d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur
l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde
de Flandres, fille de Baudouin V.
Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et
retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se
désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et
eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]
avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui
l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où
il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy
et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie
finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust
tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers
sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et
ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté
en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre
traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en
voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa
volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles
paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je
forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens
mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il
avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en
telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;
toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à
luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire,
qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit
assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les
prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant
toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les
cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en
une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en
fu trais hors et pendu à une fourche.
Note 594:
Talent.
Désir.
Note 595:
Quise.
Cherchée.
Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le
chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et
bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy
Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces
et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy
Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.
Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers
les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des
portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et
prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté
de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté
hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres
toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la
conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en
retourna en France.
XXI.
ANNEE: 1130.
Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, etcoment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyalescommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le royprist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort.
Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le
roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist
et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas
de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né
ne craignoit né Dieu né homme.
Note 596:
Auques.
Presque.
Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu
d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu
conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du
conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de
celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme
le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les
espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau
estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne
povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent
plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit
selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car
pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté
donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en
retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit
ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et
parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de
la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il
approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il
en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un
grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et
desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu
de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses
chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là
si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée
traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté
destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de
tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après
habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant
voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant
il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par
blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins
au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut
fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant
semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les
marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour
la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy
conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son
Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux
corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si
advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au
corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost
cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans
recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.
Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:
«Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum
explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,
et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex
ipsa indignatus animositate:
Lauduni
, inquil, etc.»
Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.
«Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ
habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il
possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,
etc.» Ne seroit-ce pas plutôt:
Ce que Thomas possédoit dans laplaine fut confisqué?
Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des
eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,
pour embarrasser la marche du roi?
Note 599:
Il.
Thomas de Marle.
Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les
marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses
trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis
retourna à Paris.
Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de
Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la
séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant
secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il
aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist
lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à
terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil
crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et
tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et
l'éritaige qui y appartenoit.
En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la
cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre
sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en
déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu
sa playe.
XXII.
ANNEE: 1130.
Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquelsl'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçuthonnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autresprinces. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys.
En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort
qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré
trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la
court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non
mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et
feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.
Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient
esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté
esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de
l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient
s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec
eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il
sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,
par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes
de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe
sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte
églyse qui est une mesme chose en Dieu.
Note 600:
Ailleurs.
Suger dit au contraire que ce fut dans
Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro
pacto alios imitantes, convenerant.»
Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et
enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement
n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu
appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force
de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la
cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de
tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de
France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya
ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa
personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et
dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,
d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de
la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de
l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le
tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du
concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.
Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par
eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il
approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],
avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au
pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina
aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il
estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,
de bon cuer et de loyal.
Note 601:
Saint-Julien.
Il falloit:
Saint-Benoît
, avec Suger.
Note 602:
Denué.
Découvert.
A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy
d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son
règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au
Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,
d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement
devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte
procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi
comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval
sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.
Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession
dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en
luy estoit.
Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et
l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse
Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu
receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de
sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.
Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à
l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,
clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy
avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient
vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval
couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant
luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les