Chapter 44

chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy

le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées

d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple

departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et

de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit

fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y

acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs

rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,

si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant,

oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse

véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit

toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en

remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray

corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si

allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent

servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de

luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi

de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son

ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant

sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il

eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à

demourer à Compiègne.

Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit

être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis

obtinet supplicationem:

auferat Deus omnipotens velamen à cordibusvestris!

»

XXIII.

ANNEE: 1131.

Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Etcoment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de lapesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist lechastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur.

En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de

France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors

les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable

de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist

sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.

Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et

entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte

et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux

qui là estoient ainsi comme mors et abattus.

Note 604:

Acoré.

C'est-à-dire il eut le cœur brisé.

A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.

Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;

lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et

l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à

la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons

menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse

Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,

d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la

sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de

grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt

le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés

amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils

et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses

ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son

corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues

guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en

grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le

roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne

mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là

fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir

et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut

illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que

d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.

Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la

joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à

demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.

Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur

Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il

déposeroit Pierre Léon.

Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne

peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de

Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les

grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement

souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et

l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il

amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne

vie.

Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour

le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement

souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà

moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant

cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose

qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la

grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust

surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se

plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble

nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir

ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores

ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»

Note 605:

Agrégié.

Appesanti.

Note 606: On retrouve ici le proverbe:

Si jeunesse savoit etvieillesse pouvoit.

«Si enim juvenis scissem, aut modo senex

possem.»

En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se

maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy

d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à

tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler

de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de

cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si

blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla

contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,

fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist

aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce

fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre

présent pour sa maladie.

Note 607:

Bonneval.

Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à

quatre lieues de Chateaudun.

Note 608:

Chasteau-Renart

, dans le Gâtinois, à quatre lieues de

Montargis.

Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à

St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour

et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et

desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une

maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte

dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de

grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car

souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,

c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses

compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il

se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx

garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si

peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]

coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la

seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la

vie perdurable[613].

Note 609:

Saint-Briçon

ou

Saint-Brisson

, village du Gâtinois, à

une lieue de Gyen.

Note 610:

Montrichier.

Montrichard; ou peut-être

Trechier

,

village du Vendomois. Suger l'appelle

Monstrecherius

.

Note 611:

Menoison.

Dyssenterie, diarrhée.

Note 612:

Religion.

Etat monastique.

Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ

paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi

reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici

ordinis tutelam securissimè confugiunt.»

XXIV.

ANNEE: 1137.

De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Etpuis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en saglorieuse confession, au recevoir son Sauveur.

En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de

manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires

que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit

souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et

entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à

tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant

et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.

Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut

desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.

Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques,

abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre

confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles,

tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut

garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient

de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi

de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult

doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays,

et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement

l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy

commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast

et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa

roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à

chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne

forfaisoit illec présentement[614].

Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem

delinquat.»

Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa

vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche

atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour

l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses

riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais

qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses

compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son

précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de

quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante

onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de

Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit

présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse

couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy

Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au

plus tost qu'il pourrait.

Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que

le mot

texte

s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de

lames d'ivoire ou de métal.

Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme

celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla

très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la

messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé,

si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer

et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres

saige devin[616] en regehissant sa créance.

Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus

theologus erumpit » (Suger.)--

Regehissant

, confessant.

«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et

le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur

Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour

le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et

s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et

vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en

la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu

au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il

siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au

dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse

hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il

prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la

cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en

luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en

la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par

ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle

sera issue de mon corps, de la puissance des deables.»

XXV.

ANNEE: 1137.

Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre auxmartirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouserla fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle deson glorieux trespassement et de sa sépulture.


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