Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se
merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en
retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à
garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et
tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui
tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si
humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés
mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur
m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa
venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à
Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui
contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui
courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour
qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et
tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant
dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui
là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent
tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les
corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en
plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours
eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur
pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à
Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume
d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en
la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit
laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors
se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à
donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et
fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs
de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte
Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé
Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus.
Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles
parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys
règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui
avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose
qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer
entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux
bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda
à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute
la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il
furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la
cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec
tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au
dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.
Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,
humano more, me deflere conspiceretur....»
Note 618:
Bethisy
, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On
reconnoît encore les restes de l'ancien château.
Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur
présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après
s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et
ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous
ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent
plus retardés de venir.
Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à
deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il
faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost
comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et
Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et
le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les
fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour
recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à
l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de
bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit
son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre
et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les
mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front
et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son
Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de
son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de
l'Incarnacion mil cent trente-sept.
Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il
appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et
l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant
esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car
celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la
sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire
entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir
sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres
corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans
auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur
monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et
avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il
jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et
c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture
Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu
trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait
qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né
desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur
sépultures.
Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié
à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et
cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault
prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus
né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait
pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans
obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains.
Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,
comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir
leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en
la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son
ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne
sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.
Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys.
CI COMENCENT LES FAIS LE
ROY LOYS, PÈRE AU
ROY PHELIPPE.
I.
ANNEE: 1137.
Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaumeet sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume setint bien apayé de luy.
[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en
françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine
souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant
de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre
à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine
inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée
Barbéel[620], où il repose corporellement.
Note 619: Les
Chroniques de Saint-Denis
présentent, pour la vie de
Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des
Gesta Ludovici regis,filii Ludovici Grossi
, que je crois pouvoir attribuer à Suger,
contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire
et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de
Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.
Note 620: L'abbaye de
Barbeaux
fut construite en 1164, non pas sur
l'emplacement de
Saint-Port
, mais à trois lieues au-dessus.
Louis VII, qui d'abord avoit choisi
Saint-Port
, en 1147, consentit
ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou
Barbeaux. L'auteur de ses
Gestes
dit que le mausolée de Louis VII
étoit
mirifici operis
; il fut brisé dans le temps des guerres de
religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le
XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.
Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au
temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,
sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;
après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine
par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour
désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès
deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa
l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison
de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la
couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans
s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire
leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume
et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau
roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le
requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel
remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les
preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et
destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de
ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et
honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume
des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant
dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de
leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort
l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant
court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de
soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le
duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne
et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de
Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du
tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à
Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas
sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy
Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis
saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes
batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il
avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant
honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien
qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi
noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie
et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape
Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur
povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent
jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]
le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre
d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à
grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu
son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par
ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en
sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume
d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de
grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de
Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au
royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte
d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en
avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à
roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour
l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la
malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit
esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers
du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance
estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux
royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,
et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée
et tel remanant de leur bon seigneur.
Note 621:
Que chevaliers que autres gens.
J'ai suivi la leçon du
manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures
rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:
Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis etmultitudine populari.
Note 622:
Cappes.
Capoue.
Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien:
Siculoque fugato rege.
C'étoit Roger.
Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par
Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de
Philippe I, ch. XIII.)
Note 625:
L'aatine
, l'ambition.
[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais
cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour
quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce
par la grace Nostre-Seigneur.
Note 626: