Chapter 46

Gesta Ludovici junioris.

§ 11. Ces gestes reviennent,

comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit

agi de même en commençant l'histoire du père.

II.

ANNEES: 1137/1145.

Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiseriede la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy laprisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres.

En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à

monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy

Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une

avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit

demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des

filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a

dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au

conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie

eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement

après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par

son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre.

Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea

Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en

terre la forteresse qu'il trouva[627].

Note 627: Le latin des

Gesta

ajoute:

Excepta magna turri

. Ce

village se nomme aujourd'hui

Montjai-la-Tour

.

En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la

terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent

à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui

estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans

grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité

s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens

de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au

roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult

grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour

ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de

Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant

partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et

prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de

promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce

monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son

peuple.

Note 628:

Gesta Lud. jun.,

§ 3.

Note 629:

Roches.

Latinè:

Rohes

. C'est

Edesse

.

Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa

femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se

croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille,

Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui

lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de

Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons,

Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];

Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de

Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy,

Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de

Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller,

Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de

menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy

évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de

Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes

autres personnes de saincte églyse.

Note 630:

Garente.

L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit

Garennæ

, au lieu du

Guarentiæ

des

Gesta

. C'est

Varennes

.

Note 631:

De Buglies.

Sans doute

De Bueil

.

En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu

Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la

mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de

Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant

renommée.

Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une

églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion,

pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons

avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et

Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers

miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques

à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust

oultre-mer[632].

Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant

méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au

retour de Louis VII en France,

les Chroniques de St-Denis

copient

littéralement l'ancien texte françois des

Histoires d'outre mer

par

Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu

près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en

françois. Quant au compilateur des

Gesta Lud. jun.

, il n'a pas

transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a

calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de

gallicismes et d'incorrections grammaticales.

Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de

Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et

pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist

le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie

descoller à Paris.

III.

ANNEE: 1146.

De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moultpetit.

[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la

Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas

et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à

grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais

Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas

prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle.

Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne

perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la

terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur

muete, si comme vous orrez cy après.

Note 633:

Gesta Lud. jun.,

§ 4.

Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les

Gesta

, une

phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam

B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post

celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum

B. Dyonisii, quod

Oriflambe

gallicè dicitur, valdè reverenter

accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella

procedere, vel votum peregrinationis adimplere.»

Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre

traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme

avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.

Note 635:

Guillaume de Tyr

,

liv.

XVI, § 19.

[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour

ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit

sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes

et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.

Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la

Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et

puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la

terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel

présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy

Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe

laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy

chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom

Finepople et l'autre Andrenoble[638].

Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a

été publié ni en latin ni en françois, dans les

Historiens deFrance

. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux

éditeurs des

Historiens des Croisades

, dont le premier volume,

confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la

judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment

sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre

traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne

a donnée des

Gesta Ludovici junioris

, t. 4, p. 390 et suiv.

Note 637:

La Dinoe.

Le Danube.

Note 638: Philippopolis et Andrinople.

Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges

terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay

quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur

failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez

privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les

deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la

première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant

la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des

quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au

temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée

l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist

n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu

vrayement Dieu et homme.

[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit

assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.

Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à

ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes

les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter

venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui

estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer,

nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun

jour en ses œuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car

une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de

gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur

une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire

au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les

pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient.

Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la

vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que

seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille

hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à

cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en

avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par

là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il

deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à

la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que

Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en

eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir

qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons

pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.

Note 639:

Gesta Lud. jun.

, § 5.

Note 640:

Du Coine.

On traduisoit toujours ainsi le nom du

territoire d'

Iconium

.

Note 641:

Cerchoit.

Parcouroit. Le latin dit:

Circuibat

.

Note 642:

Sé pour ce non.

Si non pour ce.

IV.

ANNEE: 1146.

Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, etmené ès destrois où il n'avoit point de vitaille.

[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras

Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de

son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il

avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux

terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise

la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité

de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la

meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient

laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté

de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il

empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient,

car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et

tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de


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