au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au
royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière
l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.
Note 657:
Au dangier.
Sous la domination. «In subjectione.»
Note 658:
Espoir.
Peut-être.
VIII.
ANNEE: 1147.
Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et lesdesconfirent.
[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons
prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en
la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,
le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu
enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville
à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent
chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la
plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles
praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il
pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de
l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,
les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais
nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve
pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que
ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans
routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent
assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui
desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent
de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et
d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye
firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le
lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la
Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant
comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la
voye.
Note 659:
Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24.
Note 660:
Guis de Ponty
ou de Ponthieu. «Guido
miles
de Pontivo.»
Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni
tempore reperitur. Propter quod dicitur:
«Ad vada Meandri concinit albus olor.»
Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide.
Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur
la Liche
.» C'est
Laodicée
,
sur le
Lycus
.
IX.
ANNEE: 1147.
Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs,furent François desconfis.
[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par
la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des
grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un
des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur
batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il
feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde
l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664]
et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il
demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.
Note 663:
Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25.
Note 664: Ou de
Rancogne
. «De Ranconio.» Une bonne famille
françoise de ce nom existe encore. L'addition des
Gesta
est encore
ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris
est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur
Oriflambe
.» Voilà
bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle
de Saint-Denis.
Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis
luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour
à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un
petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que
sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient.
L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en
haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à
aller bellement.
Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir
s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles
estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne
n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se
fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit
griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent
isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les
derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux.
Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement
des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées.
Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi
parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et
d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui
deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y
eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent
à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et
s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient
mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien
quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent
vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il
povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient
de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il
avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et
plus avoit gent que le roy de France.
[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les
preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent.
Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si
grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient
arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient
de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais
furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de
pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le
quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de
France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de
Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service
Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A
nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes
ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu
merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les
gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis
par les ennemis de la foy.
Note 665:
Gesta Lud. jun., § 13.
X.
ANNEE: 1147.
Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'ilpurent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vintvers la cité de Antioche.
[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois
avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il
virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et
grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en
celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour
luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers
de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le
tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit
illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à
tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent
qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois
convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les
menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat,
car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et
nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies
Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères
avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens
faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit
les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que
le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis
entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le
roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi
comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit
et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult
fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de
l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent.
Note 666:
Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26.
Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa
n'est pas dans
Guillaume de Tyr
.
[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il
sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si
commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort.
Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il
estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les
Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre.
L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père,
l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu.
Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient
quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670],
de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en
l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au
mois de janvier.
Note 668:
Gesta Lud. jun., § 14.
Note 669:
Huchant.
Le latin dit
ululantes
, et sans doute le
manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit
hulant
.
Note 670:
En buissons et en caves.
«Per dumos et latebras.»
Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si
que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de
marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le
grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais
esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre
et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il
pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de
parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie.
Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent
trop.
Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et
siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour
elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien,
car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les
tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les
terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a
belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de
fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les
marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne
péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les
Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le
mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en
Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de
Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il
eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et
ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et
Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si
qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là
où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une
ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles.
Note 671: Satalie, autrefois
Attalée
, sur la Méditerranée et à
l'extrémité du golfe de Satalie.
Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que
dans le texte latin de Guillaume de Tyr: «Hanc nostri idiomatis Græci
non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et
totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam
Cyprum,
Attalicus
dicitur qui vulgari appellatione
Colphus
Sataliæ nuncupatur.»
Note 673:
Gesta Lud. jun., § 15.
Note 674:
Sécille. Cilicie.
Note 675:
Farci fluvius
, traduisent ridiculement les
Gesta. FaucesOrontis
, dit très-bien le latin de
Guillaume de Tyr
.