XI.
ANNEE: 1147.
Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité,moult honnorablement, et puis le voult traïr.
[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France
estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit
moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre
et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy
fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa
gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult
honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui
deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié
luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit
espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux
sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité
d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy
deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en
celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le
conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy
estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur;
et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les
alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et
débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que
les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de
luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien
estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car
les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir
contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout
laissier et de fouyr s'il adressoit celle part.
Note 676:
Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27.
Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement
n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et
luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra
que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et
acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop
grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au
sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis
qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce
n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son
pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et
les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son
pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.
Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop
le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le
courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en
tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens
firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut
conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la
cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle
procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui
dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en
partir ainsi du pays.
Note 677: L'auteur des
Gesta
ajoute:
Nec immerito
. Et Guillaume
de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques
ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:
«Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis
mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere
proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam
legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.»
(Lib. XVI, c. 27.)
XII.
ANNEE: 1147.
Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ostqui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité deJherusalem.
[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité
de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains
compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant
le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son
pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist
appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens;
grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les
barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne
demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un
peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy
Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie
de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le
menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye.
Note 678:
Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28.
En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de
France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom,
fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres
au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult
avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient
espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy.
De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on
plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait
au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller
en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en
la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en
ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin
qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent
riches et povres par toute Surie.
XIII.
ANNEE: 1147.
Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Etcoment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu dela crestienté.
[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit
parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy
de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche
Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la
saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.
Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne
s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le
conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La
terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit
toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit
le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet
et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la
marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers
Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.
La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et
commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un
autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités
près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de
ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse
en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit
d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le
fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans
hommes et puissans.
Note 679:
Gesta Lud. jun.
, § 17.--
Guill. de Tyr., lib.
XVI, § 29.
Note 680: Les anciennes villes de
Biblos
et
Beryte
.
Note 681: L'ancien
Tamyras
.
Note 682:
Marlenée.
Les Gesta disent
Marnelia
, et Guillaume de
Tyr
Maraclea
; ce doit être
Margat
. L'ancienne
Marathus-Valenie
,
l'ancienne
Balanca
.
Note 683:
Secile.
Cilicie.--
Roches.
Edesse.
Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et
du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux
peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir
mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche
bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à
conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour
eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux
grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy
Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist
vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour
visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là
qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller
là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil
entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour
ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à
luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par
maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy
le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le
receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à
l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions.
Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit
moult désiré à véoir.
Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et
habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le
lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de
Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la
terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que
l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et
regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la
crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir
y peurent.
Note 684:
Gesta Lud. jun.
, § 18.
XIV.
ANNEE: 1147.
Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire labesoigne Nostre-Seigneur.
[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son
frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque
de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de
Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686],
qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des
princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre
duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave
nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien
gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne
et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de
Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au
marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie.
Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez.
Note 685:
Guill. de Tyr, liv.
XVII, § 1.
Note 686:
De Port.
«Portuensis.»--
Tiesche.
Allemande.
De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres,
Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de
l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy
de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils
du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de
grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec
eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge
estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon,
un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que
l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et
sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques
y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin
archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque
d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan
évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du
temple, Raymont maistre de l'ospital.
Note 687:
Belinas.
L'ancienne
Panéas
.
Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de
Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre
outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en
y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour
prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne
Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des
crestiens.
XV.
ANNEE: 1147.
Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas.
[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons
monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au