Chapter 6

tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que

s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84]

contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en

vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine

l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de

Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe

Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li

desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux

églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner

né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses

messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot,

pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés

Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie

comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.

Note 84: Marc. «

Monachia.

» C'est Munich.

Note 85:

Behemes.

Bohémiens.

[86]

Incidence

--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles

de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les

autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la

manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus

nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à

qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent

ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le

mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en

leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour

soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux

autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si

semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il

avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et

l'avoit occis dessus l'autel meisme.

Note 86:

Annal. S.-Bertini, anno 874.

Note 87:

Pasquitan et Urfan.

Comtes de Vannes et de Rennes.

Note 88: C'étoit un lieu du comté de

Poher

, dans le duché de Rohan.

En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France

Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres

messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur

le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris

jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il

demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour

ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese,

en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les

deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous

en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à

Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité

Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle.

De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le

Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe

de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la

Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha

droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru

tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa

gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92].

Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en

parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement

Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne

put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys

d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une

ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,

l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95]

et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il

venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit

amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité

de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue

comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de

septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les

mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie.

Note 89:

De Muese.

Il falloit

de Moselle

.

Note 90:

Annal. S.-Bertini, anno 875.

Note 91:

Les jours de sa gesine.

Le temps du repos qui suit

l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post

parturitionem expectante.»

Note 92:

Bar.

Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est

Baisieux

, à deux lieues de Corbie et de Buissy.

Note 93:

Rovoisons.

Rogations.

Note 94:

Tribures.

Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur

les bords du Rhin.

Note 95:

Ponty.

Pontyon.

Note 96:

A Senlis.

C'est-à-dire à

Servais

.

VIII.

ANNEES: 875/876.

Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frèreenvoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fucouronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez enla présence l'empereur.

Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys

l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère

estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre

luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;

mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult

courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia

Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant

force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien

sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment

donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de

Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit

son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil

Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne

Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il

véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule

demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son

seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement

firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme

gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot

ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas

au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,

il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la

cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume

Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le

Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï

certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit

trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les

barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome

s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le

receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier

de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et

riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le

chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains.

De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses

besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde

de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.

Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de

Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la

Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,

qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme

elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et

Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris

retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à

Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les

messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean

d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité

l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine,

en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que

l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa

femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur

Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils

Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu

l'empereur[103].

Note 97:

Par mal de luy.

Par la haine qu'il portoit à la reine.

Note 98:

Ermentrus.

Le latin la nomme

Emma

.--

Renebourg

,

Ratisbonne.

Note 99:

Annal. S. Bertini, anno 876.

Note 100:

Senlis.

Lisez

Servais

.

Note 101:

Warnifontem.

«Warnaril-fontana.»

Note 102:

Sane.

Le latin porte

Senonensem

; Sens.

Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils

d'Evrard,» et ajoute: «

Iniquo conludio

in matrimonium sumpsit.»

Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages

l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous

furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des

aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le

tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où

l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de

draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.

Lors commencièrent une anthienne

Exaudi nos Domine

. Après fu chanté le

Te Deum

et le

Gloria

, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de

Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil

Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres

l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la

primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:

«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses

par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par

l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent

manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de

Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun

grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast

sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors

requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle

estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il

respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers

obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs

éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés.

Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il

respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la

primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en

porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus

respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour

ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre

les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors

s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à

Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit

l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et

luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques

du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui

séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par

dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la

chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que

c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;

mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent

les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx

estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se

départi le concile sans rien plus faire en cette journée.

Note 104:

Tapis et carpites.

Les

carpites

ou

carpetes

étoient

des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot

Carpetta

.) Le latin

porte: «

Domo ac sedilibus palliis protensis.

»

Note 105:

Senne.

Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre

VIII.)

Note 106:

Rieules.

Règles.

En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce

concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si


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