Chapter 51

trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce

disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il

se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur

avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques

d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner

en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose:

car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement

illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent

si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière

chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la

place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir

né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et

l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la

loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne

Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en

ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur.

Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se

gardassent désormais de traïson.

Note 702:

Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6.

En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus

puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust

profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à

desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne

vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert

aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis

les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle

chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez

légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais.

Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il

estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en

retournoient-il au plus tost qu'il povoient.

XX.

ANNEE: 1147.

Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et comenttoute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grantfélonnie avoient pourchacié.

[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux

saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement

coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy

mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens

du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de

Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour

ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme

il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par

force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors

vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult

doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise

et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui

bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et

loyaument et bien guerroierait leur ennemis.

Note 703:

Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7.

Note 704: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit

exactement le sommaire. «Memini me frequenter interrogasse et sæpius

prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam

tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis

Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....»

(Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.)

Note 705:

Achoisonné.

Inculpé, soupçonné.

Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant

desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et

estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un

des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit,

sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust

avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant

les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont

riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir

le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent

encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber

s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont

d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti

de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit

ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui

estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine

qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne

fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié.

Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par

grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte.

[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si

grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume

de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes

s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous

les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il

fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en

parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité

d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du

royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient

venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la

ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu

parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y

avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en

Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France

et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il

véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le

commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il

sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses

gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris.

Note 706:

Gesta Lud. jun.

, § 26.

XXI.

ANNEE: 1150.

Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'enala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'envint en France.

[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en

tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né

d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que

c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner

son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui

demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne

vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de

Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de

l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort

et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son

nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce

pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais

de trop grant manière fu saige et vigoreux.

Note 707:

Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv.

XVII, § 8.

Note 708:

Paembert.

Les

Gesta

écrivent:

Paembort

. C'est

Bamberg

, en Franconie.

[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et

ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en

Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié

au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs

furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en

France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne

Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis.

Note 709: Ici, l'édition des

Historiens de France

, tome XII,

p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des

Chroniques de Saint-Denis

.

Note 710: A compter de là, nos chroniques quittent Guillaume de Tyr

et reviennent à l'

Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. deFrance, t. XII

, page 127.

XXII.

ANNEE: 1150.

Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerreNormandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy.

Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne

demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui

depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur

complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur

tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et

le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme

il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses

osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au

conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et

celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte,

luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre

Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et

forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville,

Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.

Note 711: «Inter

Itam

et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas

l'

Iton

, comme a traduit sans réflexion M. Guizot.

Note 712:

Tornay.

L'

Hist. glor. regis Lud.

porte

Tornucium

.

C'est donc plutôt

Tourny

, aujourd'hui village à trois lieues des

Andelys, que

Gournay

, d'après la leçon préférée par dom Brial.

Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie

au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il

luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint

vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce

felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.

En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc

de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire

et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en

eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist;

puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy

tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la

manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il

peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais,

jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy

qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant

débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.

XXIII.

ANNEE: 1152/1154.

Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, etcoment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereurd'Espagne.

Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy

et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre

luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et

quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne

la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy

assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon

l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de

Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs

évesques et des barons de France grant partie.

Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient

prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le

roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis

l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en

alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie

Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles

que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna

au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son

frère le conte Thibaut de Blois.

Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne

femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une

mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance

d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France.

Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de

Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en

la cité d'Orléans.

Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et

enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en

mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy

d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son

père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé.

En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne

de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le

deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien.

Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en

aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist

garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit


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