Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau.
Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le
deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et
en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré.
Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas
souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et
chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de
chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce
chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit
à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.
Note 713: «Sed selpsum absentaverat.»
XXIV.
ANNEE: 1160.
Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille leconte Thibaut de Blois.
En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de
cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le
roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en
oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car
il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle
espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que
l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].
Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir
masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom
Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et
stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de
Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume
l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,
la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse
du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy
donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs
eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle
faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant
sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de
grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de
vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste
vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues
l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse
Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.
Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «
Melius estnubere quam uri.
»
Note 715: Le texte latin de l'
Historia gloria reg. Lud.
porte
Senonensis
; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial,
prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176,
époque de la translation de Guillaume
aux blanches mains
au siège
de Reims.
Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et
palatin de Champagne, furent: 1°
Marie
, femme d'Eudes II, duc de
Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle,
femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,
quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire
nommé de lui et de ses ancêtres le
Perche-Gouet
; 4° Mathilde, femme
de Rotron III, comte de Perche.
Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute
pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la
reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de
Cendrillon?
Note 718:
Trop
a toujours un sens analogue à notre
extrêmement
.
Note 719: C'est-à-dire
la maria
.
Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de
Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient
espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié
de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en
vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et
luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy
outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et
fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et
chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist
abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son
droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le
roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du
chasteau donna avec la dame.
Note 720: «
De Monceio.
» De
Moncy
.
XXV.
ANNEE: 1162.
Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant unautre pape.
En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop
villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux
s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord
Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les
clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne
desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des
cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un
cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain
d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y
apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre,
outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France,
comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a
l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps
de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut
sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son
conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés.
Note 721: C'est-à-dire: Les clers d'Octavien.
Note 722: Le latin ajoute:
Duobus exceptis
.
Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là, congié
prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult
griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade
comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre
demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est
fondée vint là. En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris
l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue
en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de
l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape
Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume
de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du
roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme
maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur
de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre,
le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors
seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée
desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien
contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et
plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy
Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de
celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par
l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort
de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de
ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence
Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.
Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de
recognurent
.
Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il
falloit:
De celui Guy
.
Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur
l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et
grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de
peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus
et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et
Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié
et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de
Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le
siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi
Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent
de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à
bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme
il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la
grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que
d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en
vint fuiant en Allemagne.
XXVI.
ANNEE: 1163.
Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils etautres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins;et coment le roy les desconfist et prist.
Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le
conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à
demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les
églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les
maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de
Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient
contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient
clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour
Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu
et à saincte églyse.
Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés
que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces
parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse.
Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui
estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis
d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de
saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les
desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en
chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en
la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons
hostaiges donnèrent, atant furent délivres.
XXVII.
ANNEE: 1166.
Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Pèrede Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le royen prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre leshomicides à hautes fourches.
Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et
des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car
le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à
assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla
grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une
gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par
la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de
Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans
escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de
la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des
sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville
et du pays d'environ.
Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre
eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous
des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés
qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;
ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en
occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste
félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par
diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme
il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu
et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et
tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour
le destruire.
Note 725:
Bani.
Fit crier le ban de.
Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,
mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la
province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les
bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle
guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy
venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à
haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient
qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi
alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son
ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle
excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les
petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des
mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de
leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop
douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de
pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le
roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest
excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul
destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre