Chapter 9

martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que

nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son

amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons

pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits

de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision

advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence

ainsi:[133]

Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus

gratuito Dei dono, etc.»

«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des

Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité

nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust

endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: Ton

esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il

verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son

à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy

son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un

luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au

ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist

cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce

de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant

il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel

resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient

plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de

plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les

prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en

grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui

répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx,

et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le

peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes

et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et

nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront

les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et

endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,

estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,

et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que

il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne

le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par

derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,

quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les

espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte

montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et

fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens

estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient

plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,

l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en

hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et

rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et

du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les

tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et

en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy

ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent

tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer

plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il

aucuns des princes son père, ses frères et ses sœurs meismes, qui luy

commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes,pour nostre

malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux

que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»

Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit

accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de

pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui

le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui

si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et

estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.

Note 134:

Un luissel

, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ

glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent

facere cometæ quando apparent.»

Note 135:

Adeser.

Atteindre. «Contingere.»

Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie

stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en

une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul

qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et

vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors

eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre

plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient

ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis

comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil

issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des

costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit

merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si

estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le

tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante

jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et

aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit

retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir

pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels

tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis

mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette

grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et

saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et

sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de

saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en

aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire

mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint

Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist

qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes

plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne

t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors

eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel

mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la

délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire

son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase

merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son

fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si

li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en

l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par

les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il

sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,

ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint

Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre

sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient

notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire

sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais

assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des

Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de

ma fille.»

Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:

et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme

cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur

dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li

maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors

deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de

tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi

comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce

repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]

Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques

de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,

et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la

seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas

Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la

supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème

siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint

Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme

obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,

on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;

tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:

la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,

le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est

donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la

Divina Comedia

, mais comme l'immortelle création d'un génie

vigoureux, implacable et mélancolique.

XIV.

ANNEE: 877.

Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys età plusieurs autres abbaïes.

[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et

aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres

bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il

repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et

possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.

[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda

en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et

saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en

lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme

l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil

donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et

establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de

sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant

l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys

son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour

luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour

la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée

présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous

ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur

les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à

collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et

meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung

tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru

de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de

Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né

pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages

en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui

aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.

Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses

guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes

avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme

en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit

venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul

l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques

d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit

là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous

dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande

partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon

dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu

offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire

tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras

saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie

enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras

saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont

scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur

l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la

messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et

d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous

les royaumes du monde ne fu oncques œuvre si soubtille. Avec ce donna

laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est

aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de

cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des

corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand

vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand

plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche

joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout

fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres

enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est

mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège

précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par

dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs

et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est

scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque

de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes

d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit

aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes

devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit

chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir

aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier

quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est

aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres

précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle

est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et

vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.

Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et

apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint

Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa

nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps

monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le

corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent


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