Des messages au roy d'Arménie envoiés au roy de France.
Le roy d'Arménie oï dire à certaine gent que le roy de France estoit en Chipre, si luy envoia deux évesques et deux chevaliers qui apportèrent dons, et présens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume tout entier à sa volenté. Le roy reçut les messages moult honnourablement, et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Arménie leur seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort duré moult longuement, et requéroit le roy d'Arménie qu'il luy plust qu'il mandast au duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder à faire paix; et de tous les contens qui estoient entr'eux, en toutes manières, le roy d'Arménie se mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout à sa volenté.
Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce n'estoit point bonne chose né honneste d'avoir descort entre les princes crestiens qui devoient estre d'une meisme volenté. «Pour laquelle chose nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy d'Arménie qui est de nostre foy et de nostre créance; et sé il a vostre terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restoré par nous et par nostre conseil.»
Note 444:Vous vous souffrez.Vous laissiez, vous vous absteniez.
A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et grevé.
Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers.
Sitost comme les messages au roy d'Arménie se furent partis du roy, le déable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre mer; et se mellèrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre férirent de cousteaux tranchans et d'espées, et en y ot de bleciés et mors, entre lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult couroucié et commanda que on alast à eux, pour eux départir, à tout quatre mille hommes bien armés; ceux se boutèrent parmi eux et les départirent à moult grant paine, tant estoient eschaufés les uns contre les autres.
Note 445:Genevois.Génois.
Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre à toute sa chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congié du roy: et quant le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si osé qu'il passast oultre, car par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie qu'il avoit emprise en seroit empeschiée; mais il feroit tant qu'il les accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient esté cause du contens; et que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordèrent les Genevois et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se souffreroient à jugier à la cour au roy de France du contens et du descort meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun.
Coment le roy manda galies pour passer oultre mer.
Quant le visconte fu accordé aux Genevois, le roy de France envoia en Acre et ès autres cités sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les messages s'en retournèrent sans autre chose faire et racontèrent ce que il avoient trouvé.
Quant ces messages furent retournés et ne porent nient faire, le roy envoia le patriarche de Jhérusalem et l'évesque de Soissons et le connestable de France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et des Pisans; et endementiers que les messages s'en alèrent vers Acre pour trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant il vindrent près. Celle journée qu'il furent commenciées à faire l'en prist deux espies qui confessèrent que le soudan de Babiloine les avoit envoiés là pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre le venin ès garnisons que on devoit trousser ès nefs.
Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete.
Après deux mois passés, les messages le roy cerchièrent tant qu'il trouvèrent bonnes nefs et appareilliées, et les envoièrent au roy dont les barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant séjourner en Chipre. Lors s'assemblèrent les bavons de toutes pars, et les pélerins qui avoient sejourné ès isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au port de Damiete.
Lors entrèrent tous en mer et se seignèrent et se commandèrent à la grace de Dieu; et les mariniers drescièrent voiles et aprestèrent leur cordes et leur gouvernaux et leur ancres.
Coment le roy de France retourna pour le temps.
L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent, et qu'il furent tous assemblés.
Note 446:Nimeçon.Limissol.
Note 447:Paffons.L'anciennePaphos; aujourd'huiBaffo.
Note 448:Trois milles.Je pense qu'il faudroit liretrois nuits.
Note 449:Assouagié.Calme. Joinville ajoute que la flotte des croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre.
Note 450:Le prince de la Morée.Guillaume de Villehardouin.
Note 451:A Rome.Nangis dit: «In partibus Romanis.» Ce doit être une faute de copiste, pourIn partibus Romaniæ. Joinville est ici, dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en Morée.»
L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air.
Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port. Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port, et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette.
Note 452:Vendredi.Joinville ditle jeudi après la Penthecouste.Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu;il faudroit lire:L'endemainDE LA TRINITE, au lieu DE LAPENTHECOUSTE.
Note 453:Fu ajourné.Le jour fut venu.
Note 454: Jean de Brienne.
Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers, de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455] de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille.
Note 455:Le postat.Sans doute pourPodestat. «Capitaneus.»
En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et les autres s'enfouirent contremont la rivière.
Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost.
Coment Damiete fu prise des gens au roy de France.
Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit d'autre part gasté moult grant partie.
La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le peuple, moult dévotement.
Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de Jhérusalem quant il prist Damiete.
Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons contre eux et les receurent à grant joie.
Coment le roy ala à la Maçoure.
Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part, Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos.
En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils, et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin.
Note 456:Thaneos.Le canal d'Acmoun-Taneos. (Voyez la description des lieux dans laCorrespondance d'Orient, tome 5, p. 370 et suiv.)
Coment François passèrent Thaneos.
En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée, si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval.
Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée.
Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes pars, et en occistrent grant foison.
Note 457:Desclorent.Débandèrent.
Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il fu devenu.
Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers.
Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à assaillir à grant esfort et espoventable.
Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés.
Coment François se partirent de la Maçoure.
Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy; et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour vers Damiete.
Coment le roy fu prins à la Maçoure.
Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors, pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li sauveroit la vie.
Note 458:Esmés.Estimés.
Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris. Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois. Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult.
De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure, n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à grant douleur.
Coment le soudan requist le roy de pais.
Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.
Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu prise luy fussent rendus et restablis.
Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.
Note 459:Quaimel.Malek-Kamel.
Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment, et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces, devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la greigneur partie.
Note 460:Amiraux.Ce mot a toujours ici le sens debaron, capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe,emir, maître avec l'addition de l'article al, qui précédoit le nom spécial de l'office.
Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan; et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.
Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.
Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit; et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy accorder.
Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en prison.
Coment le roy se parti de la terre d'Egypte.
Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble.
Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes, les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne de gloire.
Coment le roy s'en voult retourner en France.
Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens. Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la seigneurie de Babiloine.
Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461].
Note 461: Dans leRomancero François, page 100, j'ai publié une chanson dont je rapportois la composition au règne de Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis, alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte desChroniques de Saint-Denis, qu'on me pardonnera de la reproduire ici:
Nus ne porroit de malvaise raisonBone chanson né faire né chanter:Por ce n'i vueil mettre m'intencion,Que j'ai assez altre chose à penser.Et nonpourquant, la terre d'Oultre-merVoi en si très grant balance,Qu'en chantant vueil prier lou roy de FranceQue ne croie couairt né losengierDe la honte Nostre-Seignor vengier.
Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier,Toute Egipte doutoit vostre renom;Or perdés tout quant vos volés laissierJhérusalem estre en chaitivoison.Quar quant Diex fist de vos électionEt signor de sa venjance,Bien déussiés monstrer vostre poissanceDe revengier les mors et les chaitisQui por vous sont et pour s'amor occis.
Rois, s'en tel point vos metés el retour,France dira, Champaigne et toute gentQue vostre los avez mis en tristourEt que gaignié avés moins que nient.Que des prisons qui vivent à tourmentDéussiés avoir pesance,Et déussiés querre leur délivrance;Quant por vous sont et por s'amor occis,C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis.
Rois vos avés trésor d'or et d'argent,Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis;Si en devés donner plus largementEt demorer, pour garder cest païs;Car vos avés plus perdu que conquis.Si seroit trop grant viltanceDe retourner à tout la meschéance;Mais demorés: si ferés grant vigour,Tant que France ait recovré s'onnour.
Rois, vos savès que Diex a pou d'amis,Né onques-mais n'en ot si grant mestier:Quar por vous est cist peuple mors ou pris,Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier.Que povre sont li altre chevalier,Si crement la demorance.Et s'en tel point lor faisiés défaillance,Saint et Martir, Apostre et InnocentSe plainderoient de vous au Jugement.
De la mort l'empereur Federic et Henry son fils.
Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome.
Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire chevalier et espousa la fille au duc de Bavière.
Note 462:Anengne.Agnani.
Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme, et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre; et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide.
Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né de riens empirier la cité.
Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur, il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere qui luy fist dessevrer l'ame du corps.
Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes, contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant laboura qu'il le firent roy de Secile.
De la croiserie des Pastouriaus.
Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins.
Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison, et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour.
Note 463:Le baiser sur la boucheimpliquoit, dans le moyen-âge, communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne.
Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France. Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de quarante mille[464].
Note 464:Quarante mille.Variante: Soixante mille.
Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il vindrent à Paris.
La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait quanqu'il feroient.
Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre.
Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de larrecin.
Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à faire leur volenté.
Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et, avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée.
Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians.
Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux.
En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé:Cy commence le livre des périls du monde; qui parloit contre les religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs. Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre Guillaume et fu condempné.
Coment la royne Blanche mourut.
L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir, et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple, car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains, lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son fils fu en la saincte terre.
Note 465:Maubuisson.
Note 466:Oli, ou plutôtOrly, près deChoisy-le-Roy.Chastenay, près de Sceaux.
Du présent l'abbé de Saint-Denis en France.
L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy moult lie et toute sa compaignie.
Note 467:Fourmages de gain.Cette expression est obscure. Plusieurs manuscrits portentde grain. Il s'agiroit alors d'une espèce demacaroni. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait lirefourmages d'Angain. Les fromages d'Anguin sont encore aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans leDictionnaire de Trévoux.
Note 468:Viande.Nourriture.
Coment Acre fu fermée et Saiette.
En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et monstrèrent signe d'amour.
Note 469:Le Japhet.Jaffa.L'ancienneJoppé.—Saiette, l'ancienneSidon.
Coment le roy ala en pélerinage.
Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement; et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant humilité.
Note 470:Archedeclin.C'est le nom que toutes les légendes donnent au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit…. de Sephoriâ, ubi præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.»
Note 471: C'est-à-dire: A trois parties. Ledeschantétoit une sorte d'accompagnement fleuri. Letrebleremplaçoit letenor. Voyez des exemples dans le roman deFauvel, manuscrit du roi, n° 6812.
Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après, nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant, le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il ne fust dimenche ou feste sollempnel.
Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses.
Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement, et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui adonc estoit en la main des Sarrasins.
Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus que c'estoit une grant merveille.
Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux, quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il ont receu.»
Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint loyaument tout le cours de sa vie.
Coment le roy retourna en France.
L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust; jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus.
Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel. Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit pour leur maladies alegier.
Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu, secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il peussent faire.
Note 472:En la santineousentine. Le point le plus bas d'un vaisseau.
Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec estoit endurcie.
Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux.
Note 473:Cercièrent.Visitèrent.
Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie du peuple de Paris et des gens de la contrée.
Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.
De pluseurs aventures.
Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples; et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.
Note 474:Il vendirent.Nangis dit:Ils prisrent.—Aast.Asti.
Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie, frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon, sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour chose qu'il sceussent faire.
D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère, que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.
Note 475:Guillaume de Dampierre.Nangis ajoute: «Fratre dominiHerchambaudi de Borbonio.»
Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se deffendirent du cas bien et avenaument.
Note 476:Et autres chevaliers de France.Entr'autres Thibaut II, comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de la publier ici.
De nos barons que vos est-il avis?Compains Erars, dites vostre semblance:En nos parens né en tos nos amisAvés-i vos nule bone espérancePar quoi fussiens hors du Thiois païsOù nos n'avons joie, solas né ris?Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance.
Note A:Otton, surnomméle Boiteux, comte du Gueldres.
Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis,Quant jou estoie en délivre poissance;S'adont fussiés de rien nule entreprisEn moi puissiés avoir moult grant fiance.Por Deu vos pri, ne me soiés eschis;Fortune fait maint prince et maint marchisMillors de moi avenir meschéance.
Note B: Henry III, surnomméle Débonnaire.
Belle-mère[C], oncques vers vos ne fisPor coi éusse vostre male voillance,Très icel jour que vostre fille pris[D];Vostre voloir ai-je fait très m'anfance;Or sui forment, por vous, liés et prisEntre les mains de mes mals enemis;S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance.
Note C:Marguerite, comtesse de Flandres, dont le comte du Baravoit épousé la fille Jeanne.
Note D: En 1245.
IV.Chansons, va, di mon frère le marchis[E],Qu'il à mes omes ne face défaillance;Et me diras tous ceulx de mon païsQue loialtés les prodomes avance.Or verrai-jou qui seront mes amis,Et conoitrai tous mes mals enemis,Qui mar verront la moie délivrance.
Note E:Henry III, ditle Blond, comte de Luxembourg et marquisde Namur; mari de la sœur du comte de Bar, Marguerite.
(Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.)
Note 477:Guillaume, nommé roi des Romains et empereur par le pape.
De pluseurs incidences.
Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient bons ostages des Romains et bons pleiges.
Note 478:Branquelan.Brancaleone Dandalo, premierSénateurouPodestat de Rome.
La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire, ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient Branquelan leur citoien.
Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome,Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison;et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte deFlandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit enHenaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée.
Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne par la volenté le roy d'Angleterre son frère.
Coment le roy amenda l'estat de son royaume.
Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à tous ses subgiés qui de luy tenoient:
«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient, facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous, et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481].