De la mort Henri empereur de Rome.
Et en cest an ensement, Henri empereur des Romains entra en la voie de l'université de char humaine et fu mort, et en la cité de Pise fu honnorablement enterré: le quiel preu, hardi, chevalereux, et en ses fais très noble empereur de Rome Henri fu empoisonné d'un Jacobin qui luy donna à boire[265], selon ce que aucuns veullent dire. Et bien dient dont ce fu duel et pitié; car sa bonté et sa valeur croissoient de jour en jour de mieux en mieux; et, si comme l'en dit, sé il eust guères plus vescu il eust conquis toute Italie et mise toute sous sa puissance et seigneurie. Mais de ce fait de l'empereur Henri dient aucuns qu'il fu prouvé devant le pape Climent par phisiciens que l'empereur fu mort d'apostume; et combien qu'il fust malade, il se fist mettre en sa chapelle pour luy acommunier, et assez tost après il trespassa: et bien sachent tous que c'estoit le prince du monde que Jacobins amoient plus; et pour ce semble-il bien que son confesseur ne peust[266]avoir tant de loysir qu'il mist poisons en son vin que l'en ne s'en apperceust.
Et en cest an, le roy Phelippe mua sa monnoie environ la nativité Nostre-Seigneur. Et commença à faire florins à l'aignel. Le quiel florin valut au commencement vingt-deux sols de petis bourgois: et en ce tems ot moult de mutacions de monnoie, laquielle greva moult le peuple.
Et en cest an, l'églyse de Nostre-Dame-des-Escos, que Enguerran de Marigui avoit nouvellement faite édifier, et en icelle avoit mis chanoines, fu noblement dédiée. Et en cest an, le cardinal Nicolas deffendi sus paine de escommeniement que nul n'usast de constitucions nouvelles en jugement né en escolles; car de la conscience du pape elle n'estoient pas issues, jà soit ce que sur ce il entendoit à pourveoir. Et environ la feste de monseigneur saint Denis, le dit cardinal deffendi tous les tournoiemens, et dampna tant les tournoians comme les souffrans et aidans: et meismement les princes qui en leur terres les souffroient. Si geta grant sentence contre eux, et avec ce sousmetoit leur terres à l'entredit de l'églyse. Mais après le pape, à la requeste des fils du roy et de pluseurs autres nobles, dispensa avec eux, pour ce qu'il estoient nouviaux chevaliers, que par trois jours devant karesme[267]il peussent aux dis jeux jouer tant seulement et non plus.
Et en ce meisme an, Guichart l'évesque de Troies, lequiel avoit esté souppeçonné d'avoir procuré la mort de la royne Jehanne, si comme par avant est escript, fu trouvé innocent par la confession d'un Lombart qui avoit à nom Noffle, lequiel estoit jugié à Paris à estre pendu au gibet.
Et en cestui an, mut une très grant dissencion entre le duc de Lorraine et l'évesque de Mez pour très petite achoison, la quielle eust esté tost apaisiée qui y eust voulu mettre un pou de paine. Mais en la fin les deux os s'assemblèrent emprès un chastel que on appelle Freve[268], et là ot moult aspre bataille entre eux. Toutes fois ot le duc victoire par sa cautelle et industrie: car l'évesque avoit plus de gent que le duc. Si s'en commencièrent à fuir, et en y ot bien deux cens que mors que noiés: ilec le conte de Bar neveu de l'évesque, le conte de Salins et son fils, furent pris et pluseurs autres nobles qui estoient de la partie à l'évesque; mais il furent assez briefment délivrés de prison en paiant une grant somme d'argent.
De la mort le maistre du Temple.
ANNÉE 1314En cest an aussi, au moys de mars au tems de karesme, le général maistre du Temple, et un autre grant maistre après luy, en l'ordre si comme l'en dist visiteur, à Paris en l'isle devant les Augustins[269], furent ars: et les os de eux furent ramenés en poudre, mais oncques de leur forfais n'orent nulle recognoissance.
L'an de grace après ensuivant mil trois cent quatorze, le pape Climent mourut au tems de Pasques, et fu le siège moult longuement vacant. Et y ot très grant dissencion entre les cardinals, c'est assavoir: entre ceux de Gascoigne d'une part, et ceux d'Italie et de France d'autre part. Car ceux d'Italie et de France mettoient paine d'avoir l'eslection par devers eux et y ot deffiailles de l'une partie contre l'autre, et meismement pour la cause du feu qui avoit esté mis en la ville de Carpentras par le marquis de Antonne[270]neveu du pape Climent derrenièrement mort; car il y estoient tous assemblés pour l'eslection faire de un pape; et disoit l'en que le feu y avoit esté mis du dit marquis en la faveur des cardinals qui estoient de la partie des Gascoins. Et en cest an fu prise une occasion, pour les guerres qui avoient esté faites en Flandres, de lever une exaction laquielle n'avoit esté oïe de mémoire d'homme. Et commença ceste exaction à Paris premièrement, et après elle fu espandue par tout le pays, et estoit la dite exaction ou extorcion telle que tout vendeur et acheteur paioit six deniers pour livre: laquielle exaction quant elle fu ainsi publiée et par tous pays, ceux de Normendie, et de Picardie, et Champaigne s'assemblèrent et jurèrent les uns aux autres[271]que chascun deffendroit ceste exaction en son pays, et en nulle manière ne la lairoit tenir[272]. Finalement quant le roy sot ce, il commanda que telle exaction cessast par tout son royaume, car on disoit tout communément que ceste chose n'estoit pas venue de la conscience du roy, mais estoit venue, par ses très mauvais conseilleurs.
En cest an, vers Pontoise, (au lieu que l'en dit Maubuisson abbaïe de femmes, nonnains de l'ordre de Cistiaux, le jour d'un mardi en la sepmaine de Pasques), Marguerite royne de Navarre, fille du duc de Bourgoigne et femme Loys roy de Navarre, fils Phelippe roy de France; et Jehanne fille le conte de Bourgoigne, femme Phelippe le conte de Poitiers, fils du roy de France, et Blanche la seconde fille du devant dit conte de Bourgoigne, femme Charles conte de la Marche fils au roy de France, pour fornicacion et avoutire sur eux mis, et meismement ès deux,[273]c'est assavoir: Marguerite royne de Navarre et Blanche femme Charles devant dit; vraiement approuvées[274]furent prises, et du commandement du roy qui lors estoit à Maubuisson, en diverses prisons mises les deux, (c'est assavoir: Marguerite et Blanche du tout en tout par essil et en chartres perpétuels mises et encloses, au chastel de Gaillart en Normendie furent détenues et emprisonnées, et ilec à morir condampnées): et l'autre dame, la contesse de Poitiers, qui fu au chastel de Dourdan emprisonnée, examinacion d'elle faite et expurgement, du tout en tout fu aprouvé que en celuy forfait ne fu pas coupable. Après ce, de prison fu délivrée, et en la compagnie le conte de Poitiers son mari fu de rechief rassemblée: et adecertes pour voir, Phelippe d'Aunoy ami bienveillant[275]de la dite royne, et Gaultier d'Aunoy son frère, ami de la dite Blanche, chevaliers, le jour d'un vendredi, en icelle sepmaine meisme de Pasques, à Pontoise, du commandement du roy, furent escorchiés et les vits et génitoires coupés[276]; et après ce incontinent, à un gibet de Pontoise pour eux nouvellement fait furent traînés, et en celuy gibet pendus et encroés[277]: et pour certain, l'uissier de la dite royne, sachant et consentant de devant dit forfait, en ce jour à Pontoise au commun gibet des larrons fu pendu; lequiel cas fortunable les barons et le roy de France et ensement ses fils courrouça moult et troubla.
De la taille et maletoute faite en France par Enguerran de Marigny.
[278]Et en cest an, le jour de la feste saint Pierre, le premier jour d'aoust, Phelippe-le-Biau, roy de France, assembla à Paris pluseurs barons et évesques, et en seur que tout[279]il fist venir pluseurs bourgois de chascune cité du royaume qui semons y estoient à venir. Adoncques iceux au palais de Paris venus et assemblés, le jour dessus dit, Enguerran de Marigny chevalier, coadjuteur le roy de France Phelippe et gouverneur de tout le royaume, monta de son commandement en un eschafaut, avec le roy et les prélas et les barons qui ilec estoient; sur le dit eschafaut séant en estant, monstra et manifesta, ainsi comme en preschant au peuple qui ilec estoit devant l'eschafaut, oïans tous les prélas dessus dis, la complainte le roy, et pour quoy il les avoit fait ilec venir et assembler; et fist son tiextede nature et de norritureen descendant sur les royaux et sur la ville de Paris, où les devant dis royaux, au temps ancien, de leur nature avoient acoustumé de avoir leur nourreture: et pour ce appeloit-il Paris, chambre royal; et que le roy s'y devoit plus fier pour avoir bon conseil et pour avoir aide, que en nulle autre ville. Et si dit et monstra autres pluseurs choses dont je ne fais pas mencion, pour la prolixité qui y est et seroit à raconter. Si descendi sur Ferrant jadis conte de Flandres, coment il s'estoit forfait envers le roy de France qui lors estoit dit Auguste, qui conquist Normendie, et cornent icelui roy Phelippe en vint à chief, et coment il conquist Flandres et la mist en sa puissance: et dit lors icelui Enguerran que, combien que après Ferrant, pluseurs vassaux eussent tenu la conté de Flandres, si ne la tenoient-il que comme gardiens et en subjection de féauté et hommage du roy de France. Et après ce, il descendi sur Gui conte de Flandres, cornent il se forfist envers le roy, et coment la guerre avoit esté menée, et le coustement et despens que le roy avoit fait, qui bien montoient à si grant nombre d'argent que c'estoit merveilles du raconter, de quoy le royaume avoit esté trop malement grevé. Et, après ce, monstra coment la paix avoit esté faite du conte de Flandres Robert de Béthune et des Flamens eschevins de Flandres, par leur seaux en lettres pendans accordée et affermée; laquielle paix et convenances les devant dis contes et Flamens ne vouloient obéir né tenir, si comme il avoient plevi et juré, et par leur seaux affirmé. Pour laquielle chose ycelui Enguerran requist, pour le roy, aux bourgois des communes qui ilec estoient assemblés, qu'il vouloit savoir lesquiels luy feroient aide ou non à aler encontre les Flamens à ost en Flandres. Et lors icelui Enguerran ce dit, si fist lever son seigneur le roy de France de là où il séoit pour veoir ceux qui luy vouldroient faire aide. Adonc Estienne Barbete, bourgeois de Paris, se leva et parla pour la dite ville; et se présenta pour eux et dist qu'il estoient tous près de faire luy aide, chascun à son povoir, et selon ce qu'il leur seroit avenant, et à aler là où il les vouldra mener à leur propre coux et despens contre les dis Flamens. Et adonc le roy les en mercia. Et, après le dit Estienne, tous les bourgois qui ilecques estoient venus pour les communes respondirent en autelle manière que volentiers luy feroient aide; et le roy si les en mercia. Et lors après ycelui parlement, par le conseil du dit Enguerran, une subjection et une taille trop male et trop grevable à Paris et au royaume de France fu alevée, de quoy le menu peuple fu trop grevé: pour laquielle achoison le dit Enguerran chéi en la haine et maleiçon du menu peuple trop malement.
De l'ost de France qui s'en vint sans riens faire.
Adecertes, en celui an, au moys de septembre ensement, de rechief après le rebellement quatre fois du conte de Flandres Robert de Béthune, et les Flamens qui les convenances de paix avec le roy de France et de leur seaux scellées et accordées en nulle manière ne vouloient tenir, si comme nous avons dit ci devant; Phelippe-le-Biau roy de France, Loys son ainsné fils, roy de Navarre, et ses deux autres fils Phelippe conte de Poitiers, et Charles conte de la Marche, avec eux Charles conte de Valois et Loys son frère conte de Evreux, Gui conte de Saint-Pol, et Enguerran de Marigni, un ost très grant à pié et à cheval, à noble compaingnie, en Flandres destina et envoia. Et lors jusques à Lille à tout leur noble ost parvindrent, qui toute Flandres peust avoir conquis et occis, s'il fust à droit gouverné. Et comme ilec fussent proposans et ordenans Flandres et les Flamens assaillir, par le conseil de Enguerran coadjuteur et gouverneur du royaume de France et du roy Phelippe avec, et du conte de Nevers fils au conte de Flandres, par le fait du dit Enguerran, environnés et tenus sans rien faire furent déboutés à revenir sans honneur en France.
De la mort Phelippe-le-Biau roy de France.
Adecertes[280]en cest an, Phelippe-le-Biau roy de France, au moys de novembre à Fontainebliau, au terroir de Gastinois, clost son derrenier jour. Lequiel son corps delès son père le roy Phelippe et sa mère la royne d'Arragon, au lieu que il vivant avoit esleu en l'églyse Saint-Denis en France honnorablement fu enterré. Et, pour voir, son cuer, en l'églyse des nonnains qu'il avoit fondées n'avoit guaires à Poissi, fu porté, et ilec honnorablement enterré.
Adecertes y celui roy de France Phelippe-le-Biau régna vingt-huit ans; et fist faire à Paris par Enguerran son coadjuteur et gouverneur de son royaume un neuf palais[281]de merveilleuse et coustable euvre, le plus très bel que nul, si comme nous creons en France, oncques véist. Et pour, voir icelui roy Phelippe engendra de sa femme Jehanne royne de France et de Navarre pluseurs enfans, c'est assavoir: Loys son ainsné fils roy de Navarre, qui après luy fu son successeur au royaume de France; Phelippe le conte de Poitiers, et Charles conte de la Marche, et un autre fils qui mouru en s'enfance; et une fille très belle dame qui ot non Ysabel, et fu femme le roy Edouart d'Angleterre laquelle, lonc tems devant ce que celui roy Phelippe mourut, il avoit espousée.
Coment Enguerran de Marigni fu pris et mis en prison.
[282]Et adecertes en icest an, au temps de karesme, le mercredi devant Pasques fleuries, Enguerran de Marigni, chambellanc, coadjuteur et gouverneur du roy de France Phelippe nouvellement trespassé au temps dessus dit, par l'amonnestement et enditement Charles le conte de Valois, et si comme l'en dit, par l'esmouvement d'aucuns des barons de Picardie et de Normendie et espéciaument de messire Ferri de Pequigni chevalier et du conte de Saint-Pol, par le commandement du roy de Navarre, après ce, roy couronné de France Loys, en sa maison de Paris, en la rue que on appelle le Fossé-St-Germain[283], fu pris; et au Louvre, en la tour où Ferrant jadis conte de Flandres fu emprisonné, mis et posé. Car adecertes un pou après la mort du devant dit roy de France Phelippe, Loys roy de Navarre et ses deux frères conte de Poitiers Phelippe et Charles conte de la Marche, et espéciaument Charles conte de Valois, ensemble avoient eu parlement et disoient: Qu'il vouldroient savoir d'Enguerran qu'il avoit fait du trésor et des richesses du roy de France Phelippe qu'il avoit en garde. Et pour ce l'avoient mandé pour luy comparoir devant eux. Adoncques icelui Enguerran devant eux venu, si luy demandèrent où estoit le trésor du roy de France, car il avoient trouvé le trésor tout desnué. Adonc quant Enguerran vit qu'il luy convendroit rendre cause, ou sé ce non très grant honte en pourroit avoir, si respondit en celle manière; c'est assavoir qu'il en respondroit et feroit bon conte et loyal. Et lors adecertes le conte de Valois respondant luy dist ainsi: «Rendez-le donc tout maintenant.» Lors luy respondi Enguerran, et dist ainsi: «Sire volentiers, je vous en ay baillié la plus grant partie, et le remanant j'ay mis en paiement pour les debtes de monseigneur le roy vostre frère.»
Et quant Charles de Valois oï le conte Enguerran, et que premièrement il luy faisoit honte, lors fu moult courroucié et irié, si luy dist: «Certes de ce mentez-vous, Enguerran?» Et lors Enguerran respondant dit: «Par Dieu, sire, mais vous mentez.» Adonc Charles conte de Valois, ce entendu, si sailli d'autre part et le cuida prendre: mais pluseurs firent cestui Enguerran de ses ieux trestourner et disparoir; car s'il le peust avoir tenu en celle heure, il l'eust occis ou fait mourir de cruel mort: et lors pour ceste devant dite cause et pour autres fais, aucuns pou de jours trespassés, fu Enguerran de Marigni pris et mené en prison au Louvre si comme je vous ai dit ci-devant.
Et après ce, le conte de Valois fist assavoir et manda à tous, tant povres comme riches, auxquiels Enguerran de Marigni auroit forfait, que il venissent à la court le roy, et féissent leur complaintes, et que de luy il auroient très bon droit. Adonc Enguerran de Marigni au Louvre emprisonné, Charles conte de Valois en ce point ne reposant, vint au roy de Navarre son neveu Loys et lui dit: «Sire, que avez fait? Adecertes vous avez mis ce larron Enguerran en sa maison en la tour du Louvre emprisonné, car il est chastelain du Louvre; et pour ce m'est-il avis que c'est desconvenable chose luy estre mis ilec.» Et lors le roy respondant dist à son oncle: «Que voulez-vous que je fasse de luy né où je le mette?» et Charles conte de Valois respondi: «Je veux que au Temple, hostel de Templiers jadis, soit mis en étroite prison.» Et ice dit, adonc par le commandement du roy, le dit Enguerran, du Louvre où il estoit à cheval à belle compaignie de sergens chevauchans avec luy, au Temple fu mené, moult de peuple après luy alant pour le veoir, et de ce grant joie demenant; et ilec en estroite garde fu mis en prison.
Des articles qui furent proposés contre Enguerran.
Adecertes en ce cours de temps, c'est assavoir le samedi devant Pasques fleuries, fu amené Enguerran de Marigni du Temple au bois de Vincennes devant Loys roy de Navarre et moult de prélas et de barons du royaume de France, pour luy ilec assembler. Et lors par le commandement du conte de Valois proposa maistre Jehan Hanière[284]contre Enguerran de Marigni, les raisons et les articles que on luy avoit enjoint; et premièrement prist son theume de ceste auctorité:Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam.«Non pas à nous, sire, non pas à nous, mais à ton nom donne gloire.» C'est le françois de cest latin. Et après ce, prist les sacrifices d'Abraham et de Isaac son fils; et après ce, prist les exemples des serpens, qui degastoient la terre de Poitou au temps saint Hilaire, évesque de Poitiers; appliqua et accomparagea les serpens à Enguerran et à ses créatures, c'est assavoir ses parens et ses affins. Et ice dit, si descendi sus le gouvernement du royaume du temps Enguerran; et après ce, les cas et les forfez raconta en général[285]qui s'en suivent:
Premièrement. Le roy Phelippe en son vivant dist que Enguerran l'avoit deceu et tout son royaume; et pluseurs fois l'en trouva-l'en plorant en sa chambre. Et pour ce, ne le voult-il pas faire son exécuteur.
Le secont article. Que au vivant le roy, quand il trayoit à mort, il roba le trésor du Louvre, à six hommes toute une nuit. Et le fist porter là où il voult à son commandement.
Le troisiesme. A la derrenière voye de Flandres, il parla au conte de Nevers tout seul aux champs, lequel luy donna deux barris esmailliés d'argent et pluseurs joiaux, et loua le retour et fist l'ost de France retourner sans riens faire.
Le quatriesme. Quant il fu venu[286], il conseilla prendre la subvencion, dont le menu peuple fu malement grevé.
Le cinquiesme. Quant le roy l'envoya au pape, il porta des deniers du roy une somme d'argent en laquelle il avoit en or trente mil livres, et puis n'en contesta riens, ainsois le retint.
Le sixiesme. Quant le roy envoya à monseigneur Raimont de Goth quinze mille florins par ledit Enguerran, et quant il fu là, il le trouva mort: si les retint, et puis n'en compta.
Le septiesme. Que il fist séeler par monseigneur Guillaume de Nougaret, adonc chancelier nostre seigneur le roy, huit[287]paires de lettres et ne pot savoir que il séela.
Le huitiesme. Que par luy estoient tous les officiels ès offices du roy, de quelque manière que il fussent.
Le neuviesme. Que le roy li donna à deux fois cinquante cinq mil livres, pour sa voie de Poitiers, avec tous ses costs et despens.
Le dixiesme. Quant le roy li donnoit terre, il faisait prisier à deux cens livres ce qui bien valoit huit cens.
Le onziesme. Que un marchéant faisoit contraindre pluseurs marchéans par lettres des foires de Champaigne, pour deniers que eux li devoient; lesquels donnèrent à Enguerran huit mil livres, et il furent délivrés. Et le preudomme fu mis en Chastellet cinquante jours en prison, et luy convint jurer, ainsois qu'il en issist, que jamais n'en seroit nouvelle et que rien n'en demanderoit.
Le douziesme. Dix-huit vins dras[288]furent acquis au roy par forfaiture; il furent aportés à Enguerran, né oncques puis n'en compta.
Le treiziesme. Que la terre de Gaillefontaine, qui valoit douze cens livres, ne fu prisiée que à huit cens livres, et de tant fu deceu monseigneur de Valois.
Le quatorziesme. L'abbé de Sainte-Caterine aussi fu déceu.
Le quinziesme. De l'eschange du prieur de Saint-Arnoul en tele manière fu déceu.
Le seiziesme. Que le roy envoia à la contesse d'Artois unes lettres esquelles il luy demandoit certaines besoignes; et Enguerran mist dedens une annexe, et luy mandoit le contraire, et que il la garantissoit devers le roy de tous poins.
Le dix-septiesme. Que madame d'Artois luy donna quarante mil livres que la ville de Cambray luy devoit d'une amende, et que le roy ne luy vouloit donner congié de lever l'amende dessus dite, et Enguerran la leva tout outre.
Le dix-huitiesme. Que il donna le conseil de madame de Poitiers prendre[289], ensi come il fu fait.
Le dix-neuviesme. Qu'il obligea sa terre de Foilloy, à vint-deux ans, à rendre l'argent dessus dit, et en donna lettres à la contesse, et depuis avint qu'il eust les lettres par devers lui[290].
Le vintiesme. Que pour paour de plus perdre, madame d'Artois luy donna la haulte justice de Croisilles et de Biauvais, avec le marchié de Biauvais.
Le vint-et-uniesme. Les Crespinois d'Arras luy donnèrent quarante-huit mil livres; mais il les cuidièrent avoir donnés au roy.
Le vint-et-deuxiesme. Que le roy porta à ses frères trente mil livres; mais il n'en avint nul, quar Enguerrant les ot par devers luy.
Le vint-troisiesme. Que le roy luy donna la garde d'Estouteville à treize ans, qui bien valoit quarante-six mil livres.
Le vint-quatriesme. Que le roy luy donna le tiers denier de certaines foires en Normendie, qui bien valoit soixante mil livres.
Le vint-cinquiesme. Que le roy luy donna pour faire faire son ostel et son palais de Paris, dix mil livres.
Le vint-sixiesme. Qu'il tolli aux voisins d'entour, des maisons qui bien valent cent livres de rente par an et plus.
Le vint-septiesme. Que les bourgois de Roen avoient forfet[291]une franchise qui estoit en la ville; et il luy donnèrent trente mil livres et ensi orent leur franchise.
Le vint-huitiesme. Le roy donna à messire Beraut de Marcueil douze cens livres de terre prise à Chailly, et il les vendi à messire Enguerran sept mil livres, dont il ne paia que quatre mil. Et de ces douze cens livres de terre failloit à asseoir soixante-douze livrées de terre, pour lesquieles il prist soixante-deux villes à clochiers en la chastellerie de Montlehery.
Le vint-nueviesme. A mestre Raoul de Poi[292]qui avoit une maison à Tilly que messire Enguerran voult avoir, il luy fist donner une forfeture de quatre mil livres et un chastel en Bretaigne qui bien valoit quatre mil livres.
Le trentiesme. Que du tournoi de Compiègne il fist aporter le remanant des garnisons nos seigneurs en son hostel.
Le trente-et-uniesme. Messire Jacques Laire avoit sus le trésor le roy quatre cens livres de rente; et luy en devoit-on dix-neuf cens livres d'arrérages; et il les vendi à monseigneur Enguerran trois mil livres à héritage à tousjours; et il s'en paia tantost du trésor le roy et ainsi ne luy cousta que onze cens livres.
Le trente-deuxiesme. Que, en la conté de Longueville lès-Giffart, le roy ne luy cuida asseoir que six cens livres et il en i a deux mil.
Le trente-troisiesme. Madame Blanche de Bretaigne lui donna un moult biau manoir, pour miex besoignier[293]à court.
Le trente-quatriesme. Que de la pierre de Vernon il fist mener quatre mil pierres à Escouies, et cinquante-deux images[294]chascune du prix de quarante livres.
Le trente-cinquiesme. Que des forès du roy il a osté tout le plus bel.
Le trente-sixiesme. Que le séneschal d'Auvergne luy donna set cens livres.
Le trente-septiesme. Une femme de Sens qui avoit forfait cors et avoir, luy donna huit cens livres et ainsi fu assoute.
Le trente-huitiesme. Que un bidaut[295]estoit accusé à court de pluseurs cas, il luy donna pluseurs dons et ainsi fu assous.
Le trente-nueviesme. Que il fist pluseurs estans en Normendie, esquiex il ajousta pluseurs héritages du roy.
Le quarantiesme. Que il peupla lesdis estans des poissons des estans le roy, et en i mist jusques à la value de dix mil livres.
Le quarante-et-uniesme. Que il avoit fait commandement aux trésoriers et aux maistres des comptes, que pour mandement que le roy fesist, que il n'obéissent sé il ne véoient ainsois son séel.
Adonc ices articles dis et fénis et pluseurs devant ses iex approuvés, si ne luy fu en nule manière donnée audience de soy deffendre, fors que l'évesque de Biauvais, son frère, demanda copie des articles devant dis; et, ice fait, de rechief au Temple en prison fu ramené et serré fermement en bons liens et en aniaux de fer, et gardé très diligeamment.
[296]Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cent et quinze, comme on traitast par une voie moyenne contre le dit Enguerran, renommée courut que à l'instance de la femme Enguerran estoient faites images de cire pour envoulter le roy et messire Charles et autres barons. Et estoient iceux vouls de cire en telle manière fais et ouvrés que sé longuement eussent duré, les devant dis roy et conte, chascun jour, n'eussent fait que amenuisier, defrire et séchier, et en brief les eussent fait de male mort mourir. Lors par la volonté de Dieu et par son jugement, par aventure occulte fu sceu et aperceu d'aucuns, et tantost fu noncié à Charles de Valois; laquelle chose Charles de Valois entendue, et de ce moult esbahi, lors au roy de Navarre Loys son neveu vint isnelement, et luy raconta teles felonnies, desloiaux et détestables fais. Lequel roy Loys, chascun jour, pourtraitoit envers le dit conte la délivrance du dit Enguerran, et tant, si comme l'en dist, avoit jà fait et procuré envers ses adversaires que le devant dit Enguerran devoit passer mer et aler en Chypre, et ilecques, jusques au rapellement du devant dit conte Charles, et jusques à sa bonne volenté, devoit estre, si comme l'en dit, en essil condampné, sé cette maudite aventure et fortunable endementiers ne fust avenue. Et adonc le roy Loys quant il ot ces félonnies entendues et ces dyaboliques forfais de la femme Enguerran par son consentement, lors si fu moult esbahi, et dist à Charles son oncle: «Je oste de luy ma main, et puis des ore en avant ne m'en entremets; mais selon ce que vous verrez bien expédient et avenant luy faites.» Adonc le roy Loys ice dist, Charles conte de Valois qui autre chose ne queroit fors que le roy soy abstenist de luy deffendre, et qui jà avoit la dame de Marigni, avec sa seur la dame de Chantelou fait prendre, et dedens le Louvre à Paris fait metre en prison; et l'autre boisteuse maudite avec le dit Paviot en Chastelet, les vouls avec eux amenés et aportés, avoit fait emprisonner, et estre détenus en estroite garde; lors adecertes en ce fait non reposant, le samedi devant l'Ascension de Nostre-Seigneur Jhésucrist, si fist au bois de Vinciennes pluseurs barons et chevaliers avec aucuns pers de France assembler, et ilec furent démonstrés aucuns des forfais Enguerran de Marigni, et les autres détestables félonnies et dyablies de sa femme faictes, et, si comme l'en dist, de luy premièrement proposées. Lors par le jugement d'aucuns barons, pers, chevaliers et barons du royaume de France pour ce ilec assemblés, Enguerran fu condampné à mourir pour estre pendu. Et ce fait, le mardi ensuivant, très bien matin, du Temple au Chastellet, en une charete, tout ferré de ses ferreures, fu amené, disant le peuple après et de ce esjoissant:Au gibet, au gibet soit amené!
De la mort Enguerran de Marigni.
ANNÉE 1315Et après ce, l'endemain, c'est assavoir le jour du mercredi en la veille l'Ascension Nostre-Seigneur, le derrenier jour du moys d'avril, icelui Enguerran de Marigni chevalier, à grant multitude de gent à pié et à cheval de toutes pars venans et courans et de ce moult esjoïssans, du Chastellet de Paris en une charete, luy disant et criant au peuple:Bonnes gens, pour Dieu priez pour moi!En telle manière fu mené au gibet de Paris, et au plus haut des autres larrons en ce gibet fu pendu. Laquelle chose faicte, en la sepmaine ensuivant, la maudite boisteuse et le devant dit Paviot furent menés au gibet, et ilec ladite boisteuse, les vouls montrés au peuple qui ilec estoit venu, en un très ardant feu fu arse, et le dit Paviot sous son seigneur Enguerran de Marigni fu pendu. Et adecertes la dame de Marigni et sa seur la dame de Chantelou du Louvre où elle estoient en prison ostées et ramenées après ce au Temple l'ostel des Templiers jadis, en plus forte prison furent encloses.
De la mort Marguerite femme le roy de Navarre.
En cest an vraiement, la veille de l'Ascension dessus dite derrenier jour d'avril, fu morte Marguerite jadis folle et diffamée royne de Navarre qui au chastel de Gaillart en Normendie estoit emprisonnée, et à Vernon en l'églyse des frères Meneurs fu enterrée[297].
Et en ce meisme an, Pierre de Latilly, évesque de Chaalons, lequel estoit souspeçonné de la mort Phelippe-le-Biau et de son prédécesseur[298], à l'instance de l'arcevesque de Rains, du mandement du roy, fu détenu en prison.
Et en ce meisme tems, Raoul de Praeles, lequel estoit ainsi comme principal advocat en parlement du roy, fu mis à Saincte-Geneviève tant comme coupable et souppeçonné de la mort devant dite. Mais après moult de paines et de tormens qu'il ot souffert, ne pot-on riens traire de sa bouche fors que bien, si fu franchement laissié aler, et ot moult de ses biens gastés et perdus.
Et en ce tems, Huguelin le duc de Bourgoigne et frère de Marguerite royne fu mort, auquel son frère succéda en la duchiée.
Et en ce meisme tems, environ l'Ascension, messire Loys jadis conte de Nevers et de Rethel, et Jehan de Namur vindrent en France et furent de rechief receus en la grace du roy, et furent rendus au dit conte ses deux contés desquelles il avoit esté privé par avant.
Et en cest an, l'abbé de Cistiaux et les procureurs de Robert conte de Flandres se comparurent à Paris devant le roy pour excuser le dit conte, jasoit ce qu'il eust esté semons personnelment, pour confirmer la paix qui avoit esté l'an devant pourparlée; si l'excusoient en telle manière et disoient: que bonnement il n'y pooit venir pour la foiblesse de son corps; et si luy couroient sus aucuns de ses anemis. Lesquelles excusacions furent réputées pour frivoles; et une pièce de tems après, c'est assavoir la veille de la Sainct-Pierre et Sainct-Pol apostres, furent le dit conte et les Flamens réputés pour contumaux et rebelles. Et en ice tems, le samedi devant la Sainct-Jehan, trois femmes qui portoient poisons, et par les quelles l'évesque de Chaalons, devancier de Pierre de Latilly, avoit esté empoisonné, furent arses en une petite isle qui est devant les Augustins.
Et en ce tems, Jehan le fils messire Guillaume de Flandres espousa la fille du conte de Sainct-Pol.
Et en ce tems il fu moult grant deffaute de vin en France.
Ci fenist l'ystoire le roy Phelippe-le-Biau.
De l'ost de France qui s'en revint de Flandres sans riens faire.
Après Phelippe-le-Biau régna en France Loys, roy de Navarre son fils, et comença à régner l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil trois cent et quinze; et à Rains la cité, le dimenche après les octaves de l'Assompcion de la benoite vierge Marie, mère de Nostre-Seigneur Jhésucrist, avec sa femme la royne Climence de Hongrie, nièce au roy Robert de Secile, fu sacré et coronné en roy. Laquelle Climence, fille Charles Martel fils Charles le secont roy de Secile, le mardi devant son coronnement icelui roy avoit espousée[300].
Et en ce tems, les Juis que le roy Phelippe-le-Biau avoit chaciés de son royaume, icelui roy son fils rappella à Paris, et fist revenir en son royaume de France.
Et en cest an vraiement, au royaume de France fu le tems d'esté si pluvieux et si mal naturable et les blés au tems d'aoust furent de si male cueillette que en nulle manière ne porent estre mis secs ès granches qu'il ne fussent moilliés, né les raisins des vignes en aucune manière ne porent naturablement, si comme il devoient, meurer.
Et en ce meisme an, Loys roy de France et de Navarre destitua de la chancelerie Pierre évesque de Chaalons, et mist en son lieu Estienne de Mornay chambellenc de son oncle Charles conte de Valois. Et après ce, furent envoiés de par le dit roy Loys ambassadeurs à court de Rome pour promouvoir l'eslection du pape, c'est assavoir: Girart l'évesque de Soissons, le conte de Bouloigne, et Pierre de Blaive chevalier et docteur en droit canon et civil; lesquiex y féirent pou ou noient. Et en après envoia le dit roy Loys son chambellenc et secrétaire messire Hue de Bouville chevalier et avec luy certains autres messages, ès parties de Secile pour avoir Climence la fille au roy de Hongrie en mariage.
Adecertes en icest an, au moys de septembre, quinte fois après le rebellement du conte de Flandres Robert, et des Flamens non voullans tenir les convenances seellées et affermées de leur seaux qu'il avoient eues au roy Phelippe en l'an devant passé, Loys son fils, roy de France et de Navarre, passa en Flandres avec ses deux frères Phelippe conte de Poitiers et Charles conte de la Marche, et ses deux oncles Charles conte de Valois, et Loys conte d'Evreux, et le marquis d'Anconne et le duc de Bretaigne; avec eux moult de bavons, ducs, contes, chevaliers et sergens. Vers Courtray un grant ost assembla, et si noble que de grant temps devant passé ne fu d'aucun roy de France tel noble ost de François assemblé. Et adonc comme ilec parvenissent, si fichièrent leur trés et leur tentes, et ilec se logièrent. Car adecertes oultre ne povoient passer, pour l'iaue du fleuve près d'ilecques courant que l'en appelle le Lys, où il n'avoit nul pont par où il peussent passer. Et vraiement comme le roy de France et de Navarre Loys fust ilec avec son très bel ost, ordenant pour faire appareiller voie à passer le fleuve du Lys, pour soy combatre aux Flamens qu'il convoitoit par très grant ferveur de courage, les Flamens, de l'autre partie, oultre le dit fleuve du Lys estoient assemblés à grant ost; le temps trop pluvieux nostre roy et les siens destourbans à parfaire ce qu'il avoient entrepris, tellement les contrainst que en icelui ost boue si grant estoit chascun jour pour la pluie enforçant et croissant que, si comme il fu dit pour voir, les hommes et chevaux en la boue et au fiens, en aucuns lieux, a par un pou jusques aux genoux estoient. Pour la quelle chose les viandes ne povoient venir à l'ost, car à traire et à amener un toniau de vin en nostre ost, trente chevaux convenoient, et à paines le povoient-il oster et remuer de la boue. Adoncques ces dommages et males aventures nos François douloureusement contraignans, la nécessité inévitable et mescréable les amena à ce que il se départissent et remuassent de ce lieu. Et lors le roy de Navarre Loys, par le conseil de ses barons, le feu premièrement mis en leur tentes de toutes pars, inglorieux et sans riens faire, dolent et courroucié, fu contraint à soy revenir en France. Et pour ce les François mistrent en leur tentes le feu, que il ne les povoient oster né remuer de ce lieu né faire emporter avec eux, pour l'abondance de la boue; et ensement ne vouloient que de eux Flamens eussent nul proffit.
Et ainsi les François, leur tentes laissiées et embrasées, et moult de richesces en icelles estant deguerpies, dolens et courrouciés, mouilliés et crotés en ce lieu departans en France s'en revindrent. Et adecertes, Loys roy de Navarre eu fu si couroucié et dolent qu'il jura, si comme l'en dist, que s'il vivoit en l'an ensuivant, les Flamens iroit efforciement poursuivre et envaïr sans demeure; et que jamais n'auroit vers eux nul accordance se du tout ne s'abandonnoient à sa volenté faire. Et laissa le roy en ces parties pluseurs sergens et soudoiers avec appareils batailleurs qui les pas et les entrées gardoient par mer et par terre, si que les Flamens à paine de aucune partie porent avoir vitaille.
Et en ce meisme an, au moys d'octobre fu fait concile à Senlis présent l'archevesque de Rains et les évesques qui sont dessoubs luy, et pluseurs autres prélas[301]: et là furent proposés les deux cas dessus dis contre Pierre évesque de Chaalons: adoncques requist le dit évesque devant toutes choses, que en sa personne né en ses biens, desquiels il estoit despouillé, on ne attemptast, et que il lui feussent restitués; la quielle chose luy fu ottroiée.
Incidence de sel.
ANNÉE 1316En cest an à Paris fu si grant chierté de sel que nul aage ne remembre né ne tient-l'en en escript si grant chierté de sel à Paris avoir esté veue. Car le boissel en fu vendu dix sols et plus Parisis, en forte monnoie en cest an decourant.
Incidence de blé.
En cest an ensement, environ le vingtiesme jour du moys de mars, au temps de karesme, commença une si grant chierté de blé au royaume de France, et espéciaument à Paris et en pluseurs autres parties, que tantost après ensuivant, une très grande famine en ensuivi.
Incidence de famine.
En l'an de grace après ensuivant mil trois cent seize, la chierté très grant de blé fu au royaume de France; et espéciaument à Paris au temps de Pasques; en telle manière que le sextier de froment valut soixante sols parisis ou environ, bonne et forte monnoie au temps de lors decourant.
Et après ce ensuivant, pour ce que la très grant famine ensuivoit si croissant et angoisseux, pluseurs hommes et femmes povres créatures, traveillans et labourans de fain, par rues et par places à Paris mouroient.
De la comète.
En cest an ensement, au moys de mars par pluseurs jours à l'anuitier, la comète, un signe au ciel, fu veue au royaume de France signefiant le destruiment du royaume.
Coment les cardinals furent assemblés.
Et en cest an aussi, Phelippe conte de Poitiers, frère Loys roy de France et de Navarre, qui en l'an devant passé estoit meu de Paris et alé, du commandement son frère, à Avignon en Provence pour assembler les cardinals, sé il peust pour faire pape, lors ot parlement avec les cardinals qui ilec estoient demourans, et les fist assembler à la cité de Lyons sur le Rhosne pour élection du nouvel pape faire le jour de la feste saint Pierre et saint Pol en juing.
Du trespassement le roy Loys, roy de France et de Navarre.
En cest an vraiement, le jour du samedi après la feste de Penthecouste, le cinquiesme jour de juing, au boys de Vincennes, Loys roy de France clost son derrenier jour. Et l'endemain ensuivant, c'est assavoir le jour de la Trinité, sixiesme jour en juing, à Saint-Denis en France fu porté; et l'endemain honnorablement enterré. Et après ce, Phelippe conte de Poitiers qui à Lyon avoit longuement demeuré pour faire faire le pape, oï nouvelles de la mort son frère le roy Loys, lors pour ce à Paris se retrait et revint.
Et lors des barons de France receu paisiblement, prist tantost, par l'assentement et l'accort de eux, la garde et le gouvernement des royaumes de France et de Navarre, en ses lettres son titre en telle manière disant: «Phelippe fils du roy de France, gouvernant les royaumes de France et de Navarre, à tous justiciers», etc.
Ycelui roy de France et de Navarre Loys régna, après son coronnement, couronné du royaume de France, neuf moys et demi ou environ et laissa sa femme la royne Climence grosse.
En ce meisme an, environ la feste de la Magdalaine, Loys conte de Clermont et Jehan son frère conte de Soissons avec pluseurs autres, pristrent la croix de la main du patriarche de Jhérusalem pour aler Oultre-mer, en la présence de pluseurs prélas pour ce à Paris assemblés. Et lors fu crié par le conte de Poitiers que tous ceux qui nouvellement avoient prise la croix, et les autres qui par avant l'avoient prise, si comme il avoit fait son père vivant, si ordenassent et appareillassent qu'il fussent près à la feste de la Penthecoste après l'an pour passer au saint voiage.
Et en ce meisme an, Jehan conte de Soissons, qui avoit pris la croix n'avoit guères, mourut.
Du coronnement le pape Jehan.
Et en cest an ensement, les cardinals, à la cité de Lyon sus le Rhosne ensemble assemblés, à un jour d'un samedi le septiesme jour d'aoust, eslurent et firent nouvel pape, c'est assavoir: l'évesque jadis d'Avignon une cité en Provence, cardinal de l'églyse de Rome, lequiel deux centiesme pape fu appellé Jehan le vingt-deuxiesme.
Et en celle cité de Lyon, le jour de la nativité de la benoicte vierge Marie, le huitiesme jour de septembre, fu coronné et consacré de dyadème papal, présent Phelippe conte de Poitiers, gouverneur des royaumes de France et de Navarre, Charles son frère conte de la Marche, et ses deux oncles Charles et Loys, et moult d'autres barons du royaume de France et d'ailleurs, et prélas, évesques, cardinals et autre clergié et peuple, pour icelui pape en la cité de Lyon et en icelui jour assemblés.
Et adecertes en cest an ensement, le premier jour de septembre, au palais de Paris, par le conseil au conte de Savoie et de Charles conte de Valois, et de Loys conte d'Evreux, et de l'évesque de Saint-Malo et de pluseurs autres évesques, archevesques, prélas, barons, princes, contes, ducs et chevaliers entre Phelippe conte de Poitiers, régent du royaume de France et de Navarre, et Robert de Béthune conte de Flandres, fu une condicion et manière de paix par lettres authentiques faite et confirmée, et des eschevins de Flandres pour tout le menu et le gros peuple commun affermée.
Et en cest an aussi, au moys de septembre, Robert d'Artois fils Phelippe d'Artois, qui fu fils du conte d'Artois Robert qui mourut à Courtray en Flandres, entra à grant ost et noble chevalerie de chevaliers ensemble aliés, en la cité d'Arras, à luy usurpant et prenant, ainsi comme par violence, la conté d'Artois, au préjudice de la contesse d'Artois fille le dessus dit conte Robert[302]. Mais tout veu, et considéré que les parties proposoient, la propriété du conté d'Artois fu déclinée à la contesse, et pour bien de paix, la conté de Biaumont avec toutes ses appartenances fu donnée audit Robert, et renonça au droit du conté d'Artois, sé point en i avoit, et le quitta et en furent faites lettres, et jura que il ne vendroit jamais encontre.
En cel an, pour l'accord traitié entre le roy et les Flamens, fu Loys, le conte de Nevers, qui tant de maus au royaume avoit fait, receu fu des Flamens en grace et luy fu rendue sa conté où li rois avoit mis sa main. Et lors, li Flamens par terre et par mer se garnirent de vitaille, si qu'en brief temps il ot meilleur marchié de pain et de vin que il n'ot en France. Et puis assés tost, li Flamens se confederèrent et adjoindrent aux Baonnois[303]et vindrent par mer contre les François et prinrent quatre de leurs grans nés et les ardirent; combien que il déissent lors le contraire.
[304]Et en cest an, environ la chandeleur, furent assemblés en la présence de Pierre d'Arrablay, jadis chancelier du roy de France mais nouvellement avoit esté fait cardinal, pluseurs barons, nobles prélas, bourgois en la cité de Paris; lesquiels tous ensemble approuvèrent la coronacion de Phelippe-le-Lonc, et luy promistrent obédience tant comme à leur seigneur, et à Loys son ainsné fils après luy, tant comme vray hoir; et de ces choses firent foy et serement; et aussi ceux de l'université de Paris aprouvèrent les choses dessus dites; mais il n'en firent pas serement. Et adonc fu-il desclairié que femme ne succède pas au royaume de France.
Et en cest an, le vendredi après les Cendres, Loys, ainsné fils du roy Phelippe-le-Lonc, mourut, et aux frères Meneurs emprès son aïeule Jehanne royne de France et de Navarre fu enterré.
Cy fenist l'ystoire du roy Loys, roy de France et de Navarre.
De la mort Jehan fils du roy Loys de France et de Navarre qu'il ot de la royne Climence; et coment Phelippe conte de Poitiers fu couronné en roy de France après la mort du dit roy Jehan.
En l'an de grace mil trois cent seize, la royne Climence qui estoit enceinte, chéi en une quartaine qui moult greva sa porteure, et enfanta un fils qui avoit non Jehan qui mourut assez tost après. Pour quoy Phelippe, conte de Poitiers, se mist en possession des royaumes: mais le duc de Bourgoigne[305]et sa mère luy estoient contraires, et disoient que la fille son frère le roy Loys devoit hériter. Et les autres disoient que femme ne puet hériter au royaume de France; pour ce ledit Phelippe fu couronné à roy, et à la nuit de la Thiphaine après fu reccu comme roy à Paris. Et tantost il appella le dit Robert d'Artois, et luy fist tenir prison longuement tant que accort fu fait et de luy et de la contesse d'Artois que il quicta du tout; et l'en luy donna la conté de Biaumont en Normendie[306].
Des mariages des filles au roy de France.
ANNÉE 1317En l'an mil trois cent dix sept, Phelippe le nouvel roy changea le mariage qui estoit pourparlé de la fille au conte d'Evreux et du fils au conte de Nevers, et voult qu'il préist une de ses filles, et si fist-il. Et le roy requéroit vers les Flamens que les condicions de leur pais fussent confirmées: mais les Flamens se descordoient en pluseurs poins, pour quoy on ala au pape pour les acorder. Mais les messages aux Flamens disoient qu'il n'avoient pas povoir de riens acorder, mais de raporter: et pour ce le pape y envoia l'archevesque de Bourges et le maistre des Prescheurs auxquiels les Flamens respondirent que il feroient le dit au pape, mais qu'il eussent seurté que le roy les tenist. Moult de seurtés leur furent offertes, mais nulles ne leur en souffisoient. Et quant il fu raporté au pape, il leur manda que les seurtés estoient souffisantes et que il les presissent; ce qu'il ne vouldrent faire, pour quoy la terre demoura entredite[307].
Et en l'année devant, le onziesme jour de septembre, à heure de vespres, fu très grant mouvement de terre qui trembla par plus de cinq lieues d'espace.
Et en cest an, fu acort entre le roy et le duc de Bourgoigne qui prist à femme l'ainsnée fille[308]le roy qui n'avoit point de fils. La seconde fille fu fiancée au jeune enfant le dauphin de Vienne; la tierce devoit estre donnée au jeune enfant le roy d'Espagne, mais on la donna au conte de Nevers; la quarte mist la royne à Loncchamp, cordelière: et les trièves des Flamens furent proloigniées de Pasques en un an après.
Et pour certain, en cest an fu le roy Phelippe-le-Lonc moult prié des amis Enguerran de Marigni que il leur voulsist donner le corps du dit Enguerran qui avoit esté pendu, et qu'il le peussent mettre en terre benoicte. Laquielle chose le roy leur acorda: lors le firent ses amis oster du gibet, et le firent enterrer[309]au milieu du cuer des Chartreux à Paris, avec Phelippe son frère archevesque de Sens; et sont tous deux sous une pierre.
Et en ce meisme an, en Italie, environ la fin de la conté de Milan sourdirent hérites[310]de grant puissance, c'est assavoir: Mahieu le visconte de Milan[311]et ses fils; avec luy Galeace, Marc, Lucin, Jehan et Estienne; lesquiels troubloient moult saincte églyse. Contre lesquiels inquisicion fu faite; et furent trouvés hérites manifestement et comme hérites furent condampnés. Dont il avint que souvent il pristrent les messages du pape et les batirent et mistrent en prison et les despouillièrent, et despecièrent les lettres du pape, et si robèrent pluseurs églyses et en mettoient ceux à qui elles estoient hors, et si en tuèrent pluseurs; évesques et abbés boutèrent hors de leur propres lieux et les envoièrent en essil, et moult d'autres maux firent. Et par le dit Mahieu fu entredit aux personnes de l'églyse sennes, conseils[312], chapitres, visitacions, prédications; et si abusa le dit Mahieu de pluseurs pucelles, et depuis par force les mist en églyses; et viola par force pluseurs nonnains; et si nioit la résurrection, ou il en faisoit doubte. Son aieul et son aieule furent hérites, et, avec eux, la Mainfrede qui estoit du lignage au dit Mahieu de par sa mère, tenoit le Saint-Esprit avoir pris char humaine; si furent ars tout en feu.
Et en ce temps, le pape fist moult de procès contre les devant nommés hérites, et geta moult de sentences contre eux, et donna grans indulgences à tous ceux quiiroient à bataille contre eux. En environ ce temps Loys de Bavière qui avoit esté couronné en roy des Romains s'en entra en Italie, et avec les devant dis hérites s'acompaigna.
De l'absolution le conte de Nevers.
ANNÉE 1318En l'an de grace mil trois cens dix-huit, Loys conte de Nevers fu accusé de moult de choses, sus lesquielles il fu cité sollempnelment à Compiègne à venir devant le roy personnelment à la quinzaine d'aoust respondre, protestacion faite que s'il venoit ou non l'en feroit droit de ses eschoites[313]: car comme il eust fait hommage au père le roy de la conté de Nevers, de la baronnie de Donzi, et de la conté de Rethel qu'il tenoit de par sa femme, il se tourna devers les Flamens encontre son seigneur lige en rebellion pour faire contre luy quanqu'il pourroit, et en confortant les Flamens contre le roy. Pour quoy le roy avoit mis en sa main les dites terres, fors que tant que sur la conté de Rethel il avoit assigné à la femme du conte certaine provision jusques à deux milles livres par an: (et, à la persuasion des amis d'icelui conte, le roy le laissa parler à luy à Gisors et le reçut en sa grace, soubs certaines conditions que il promist à tenir; et l'en luy rendi ses terres): mais, ce nonobstant, aux gentilshommes de Picardie donnoit faveur qui s'estoient aliés; au préjudice du roy, aux Flamens; et pourchaça tant comme il pot que le duc de Bourgoigne fist à eux aliances en son pays et en Champaigne. Et commença à garnir le chastel de Maizières contre le roy, si comme pluseurs jugoient, et les autres forteresses de Rethel. Et quant le conte de Nevers et le duc de Bourgoigne furent acordés, toutes ces choses furent découvertes. Pour lesquelles désobéissances, ledit conte fu cité par devant le roy, mais il n'i vint né envoia. Et pour ce, derechief ses terres furent mises en la main du roy, car il s'estoit tourné en Flandres avec ses enfans.
En celle année et celle devant fu chierté de blé et de vin en France; si que le sextier de fourment fu vendu au prix de soixante sous parisis. Mais aussi, comme par miracle de Dieu, la chierté cessa soudainement, si que le sextier de froment revint à treize sous parisis: (et pour ce, un rimeur dit:
L'an mil trois cent quatorze et quatre,Sans vendangier et sans blé battre,A fait Dieux le chier temps abattre.)
En cest an, Mahaut, contesse d'Artois, voult entrer en sa terre par force de gent d'armes; mais il i avoit moult de chevaliers qui estoient aliés au conte au païs, qui signifièrent à ladicte contesse que à gens d'armes elle ne entreroit point, et que il garderoient le pas contre elle: mais sé elle i vouloit entrer simplement, il leur plairoit bien. Quant elle vit que autrement n'y povoit entrer, elle se déporta de la chose que elle avoit commenciée.
Et en ce meisme an, le pape Jehan envoya messages aux Flamens et leur segnifia que les seuretés que le roy de France leur offroit il les reputoit pour souffisans, et leur conseilloit que il les presissent, et sé il les refusoient, les reputeroient pour parjures et empescheurs du voyage d'Oultre-mer. Finablement, il pristrent journée aux octaves de la feste Nostre-Dame my-aoust, pour donner response. A laquelle journée le pape envoya et le roy aussi; mais de par les Flamens il n'i ot personne, excepté deux fils de bourgois, les quiels distrent qu'il n'avoient povoir de riens ordener, mais s'en estoient partis de Flandres pour querrir bestes qu'il avoient perdues[314], et ainsi furent les messages du roy et du pape moquiés, et s'en retournèrent à leur seigneurs.
Et en ce meisme an, fu moult grant guerre en Lorraine en la cité de Verdun, et par telle manière entre les citoiens que l'une partie bouta l'autre hors la cité. Mais le conte de Bar qui deffendoit la partie qui estoit dehors contre l'évesque de la cité et contre son frère le seigneur d'Aspremont, si leur abati deux chastiaux[315], et y envoia le roy le connestable par lequiel il furent mis à paix.
Et en ce temps, la royne Climence se parti de France et s'en ala à Avignon, et la cuida trouver son oncle le roy de Secile: et entra en Avignon, mais son oncle n'estoit pas venu, si s'en ala saluer le pape, lequiel la reçut moult benignement, et luy eslut sa demeurance, jusques à la venue de son oncle, en l'ostel des seurs de Saint-Dominique.
Et en ce temps le pape Jehan publia aucunes déclarations sur la ruile des frères Meneurs; et si fist aucunes constituions lesquielles il envoia à Paris et en autres lieux, sous bulle, et voult que elles fussent leues publiquement si comme les autres décrétales.
Et en ce temps, Loys de Bavière oï dire que le pape luy avoit refusé la bénéicon impériale, laquielle luy estoit deue de droit, si comme il disoit; car il se reputoit avoir esté esleu paisiblement; et pour ceste cause il luy appartenoit de recevoir et de distribuer les honneurs de l'empire par la manière de ses prédécesseurs. Si advint que, sans requérir le pape, le dit Loys appella au concile général, et fist son appellacion en pluseurs lieux estre publiée, et affirmoit le pape estre hérite, meismement car il sembloit que il se efforçast de subvertir la ruile des frères Meneurs, laquielle avoit esté confirmée de ses prédécesseurs.
Du cardinal qui vint faire la paix du roy Phelippe et du conte de Flandres.
ANNÉE 1319En l'an mil trois cent dix-neuf, envoia le pape un cardinal, monseigneur Gocelin, du titre saint Mathurin et saint Pierre, en France, pour faire la paix des Flamens. Lequiel mist en terre Loys frère le roy Phelippe-le-Bel qui estoit conte d'Evreux, chez les frères Prescheurs de Paris delès sa femme, et puis s'en ala vers Tournay. Lors envoia à l'évesque du lieu que il féist assavoir aux Flamens sa venue, et pour quoy le pape l'avoit envoié; et cil n'y osa aler, mais il y envoia deux frères Meneurs qui furent mis en prison, du commandement du conte qui s'appareilloit de venir asségier Lille, et avoit avec luy la commune de Gant. Et quant il voult passer la rivière du Lys, ceux de Gant luy distrent: «Sire, nous avons juré de garder les trièves de nous et du roy, si que sus luy ne vous suivrons-nous pas.» Le conte se retourna courroucié et condampna ceux de Gant à une grande somme d'argent, laquielle il ne vouldrent paier: pour quoy il fist garder les pas de Gant, si que nul n'i osoit entrer né issir qu'il ne fust mors ou pris; et les autres se gardèrent viguereusement. Le cardinal pourchaça tant que le conte et son fils vindrent parler à luy et les messages du roy; et fu ordené que le conte vendroit à Paris à la mi karesme après, et feroit hommage au roy, et seroient confirmées les condicions de la paix. Mais le conte n'y vint pas, ains trouva raisons frivoles et cavillacions.
Et en ce meisme an, le samedi après l'Assencion, trespassa très noble homme Loys conte d'Evreux. Et le mardi ensuivant, présent le roy et moult d'autres barons et prélas, et le cardinal Gocelin qui estoit venu à Paris pour la paix des Flamens, lequiel chanta la messe, emprès sa femme aux frères Prescheurs fu mis en sépulture.
Et en cest an, Robert le roy de Secile vint requerre aide au pape: lequiel luy aida de dix galies, lesquelles il avoit fait armer et appareillier pour le passage de la Terre sainte. Si les bailla et délivra audit Robert, lequiel roy en adjousta quatorze autres des seues, et les envoia en l'aide de ceux de Gennes qui estoient asségiés. Quant les Guibelins sorent la venue des dites galies, si s'en alèrent apertement au devant et les pristrent, et tuèrent partie de ceux qui les conduisoient, et pristrent le port de Gennes, et ardirent les faubours et donnèrent moult de fors assaux à la cité de Gennes.
Et en ce meisme temps. Phelippe fils du conte de Valois prist avec soy Charles son frère et moult d'autres nobles du royaume de France, et s'en ala en l'aide des Guelphes, à la requeste du roy Robert de Secile, son oncle de par sa mère. Si entra en Lombardie et vint à la cité de Verseilles; de laquelle cité les Guibelins tenoient une partie, et les Guelphes l'autre. Si fu receu des Guelphes à très grant joie, et assailli les Guibelins bonnement au plus tost que faire le pot; mais il vit que il y faisoit pou, car il avoient entrée et issue en la cité à leur volenté. Si ot, sur ce, conseil et s'en issi de la cité, mais il mist un embusche dedens la cité, si furent les Guibelins si près pris que il ne porent plus issir, né ne leur povoit-on aporter vitaille. Quant les Guibelins virent ce, si mandèrent à Mahieu[316]capitaine de Milan que il leur voulsist aidier.
Et en ce meisme an, environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, il avint en Espaigne que un noble homme en armes et en proesce, tuteur et garde de l'enfant, roy de Castelle, comme par sa proesce et celle d'un sien oncle qui avoit à non Jehan eussent moult de fois guerroié les Sarrasins, et tellement que on espéroit que en brief temps il eust conquis le dit royaume et mis en la main des crestiens, toutes fois la chose fu autrement menée par la volenté de Dieu et, espoir, par nos péchiés. Car comme les nos fussent cinquante mille tant à cheval comme à pié, tous armés contre cinq mille de Sarrasins, si avint que avant que il se deussent combatre, le dit Jehan fu au lit malade et mourut. Quant ces nouvelles furent sceues en l'ost, il furent tous esbahis, et par telle manière, que jasoit ce que il véissent clèrement la victoire estre à eux attribuée, oncques ne se vouldrent combatre celle journée. Et pour ceste cause fu la mort du dit Jehan plus hastée, car il avoit crié et fait crier celle journée que on se combatist; mais on n'en fist riens, dont il ot si grant doleur au cuer qu'il en mourut plus briefment. Et adonc tout l'ost des crestiens s'en commença à fuir ainsi comme tous esbahis; mais comme les Sarrasins les peussent avoir tous tués, toutes voies nul des Sarrasins n'ensuivi l'ost des crestiens; dont il avint que un Sarrasin dist au roy de Garnate[317], car ledit roy n'i estoit pas présent au fait: «Sire, ne doutez pas, car Dieu s'est courroucié aux crestiens et à nous; car comme il fussent si grant quantité qu'il peussent de nous avoir eu briefment victoire, nul de eux ne nous a osé assaillir; et nous comme il s'en fuioient les peussions avoir mis à mort, toutefois aucuns de nous ne les ont ensuivis.»
Et en ce temps, entre Loys duc de Bavière et Ferri duc d'Austrie, et ses frères Leopold, Othon et Jehan, pour l'occasion de l'eslection entre les deux ducs faite et célébrée en grant discorde, sont nés très griefs périls de mort. Car l'un ardit la terre de l'autre; si roboient l'un l'autre, moult de leur citoiens firent mourir, et ceux qui estoient riches furent mis par eux à povreté.