De la paix qui fu faite entre le roy Phelippe et le conte de Flandres.
En l'an de grace mil trois cent et vingt, à l'instance d'un cardinal vint le conte de Flandres à Paris[318]; (et tant fu fait par le conseil du cardinal et des amis au conte, qu'il fist hommage au roy. Lors tous supposèrent que la paix fu confermée, car il ne sembloit pas que l'homme guerroiast son seigneur, né le sire son homme): et furent là les procureurs des communes de Flandres qui avoient povoir de confirmer la paix. Mais un malicieux advocat qui avoit non Baudoyn, et avoit tous les jours trouvé poins pour le conte tenir en sa rébellion, si fu au faire la procuracion des dites communes, et y fist mettre un point, que les dis procureurs féissent telle paix au roy comme le conte feroit. Et pour ce sembloit qu'il ne povoient confermer la paix sé le conte ne la confermoit. Or avint que fu assignée journée à confermer les poins de la paix: mais le conte dit qu'il ne feroit riens sé on ne luy rendoit Lille et Béthune et Douay; ce que Enguerran de Marigny, procureur son père, luy avoit dit et promis. Car quant l'acort fu fait entre le père le roy et le conte, il luy devoit assigner douze mille livres de rente dedens le royaume; et pour ce qu'il ne le fist pas, le roy reçut ces trois villes. Enguerran y fu envoié et conseilla au conte que il les quittast au roy pour la dite rente; et il luy donna espérance que il pourchaceroit envers le roy que il luy rendrait assez tost de grace especial. Et adonc cil le crut et furent lettres faites de la quittance en telle condicion que elles ne seroient bailliées au roy tant qu'il ne auroit faite la dite grace. Enguerran s'en retourna au roy et luy bailla les lettres sans luy faire mencion de la grace, et tint le roy ces villes comme seues propres. Pour ce, ne luy vouloit le conte accorder nulle paix devant que il les réust, et le roy Phelippe[319]fu courroucié et dist[320]qu'il n'auroit jamais les dites villes. Si le fist ainsi jurer à son oncle et à son frère. Et ce jour meisme le conte de Flandres se parti de Paris et se hasta d'aler, avant que le temps d'aler fausist. Les procureurs des villes envoièrent après, et luy fu dit que il ne se partiroient de Paris tant qu'il eussent fait ferme paix au roy, et qu'il n'avoient chose vu leur procuracion qui l'empeschast, et qu'il savoient bien l'intencion de ceux qui les avoient envoiés; et que s'il retournoient sans riens faire, il n'avoient teste où il peussent mettre leur chaperons. Quant le conte oï ce, si sot bien sé les villes ne luy aidoient que il seroit tantost déshérité; si s'en revint à Paris, et fu la paix confermée et le mariage fait de la fille au roy et du fils au conte de Nevers.
De la muette des pastouriaux.
ANNÉE 1320En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur bestes; et sans prendre congié à père né à mère, s'ajoustoient aux autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures, et sé aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en fu plus fait[321]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les villes les laissoient aler, puis que Paris n'i avoit mis nul conseil; et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les Juis qu'il trouvoient il occioient sans merci; né les baillis ne les povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les pastouriaux les assaillirent et ceux se deffendirent à pierre et à fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les Juis virent que il ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui gardoient le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il se dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli celle folle assemblée.
Et en cest an ensement, l'en mist sus au conte de Nevers qu'il vouloit empoisonner son père; et Ferri de Piquegni envoia au père un garçon qui luy pria, tout en plourant, que il luy pardonnast le mesfait. «Sire,» dit-il, «vostre fils de Nevers me commanda que je féisse ce que frère Gautier son confesseur me diroit; et il me bailla poisons, et commanda que je les vous donasse, mais je ne l'ai pas fait.» Cil frère fu pris, et mis en prison et gehenné, et il ne recognut riens; il firent mettre aguet au conte de Nevers, et fu pris et mis en un chastel qui est en la marche d'Alemaigne, et fu gardé du seigneur de Fiennes et de Ferri de Piquegni, et du seigneur de Renty, par le commandement son père et de Robert son frère, à qui le père vouloit donner la conté de Los qui estoit en l'empire. (Mais le commun de Flandres ne s'i voult acorder, car c'estoit une noble porcion de la conté, né il ne vouloient que le dit Robert se méist si avant.) Quant le roy Phelippe sot que le conte de Nevers estoit en prison, si envoia au conte sollempnels messages, qu'il le féist délivrer; lequiel dist qu'il appelleroit ses barons, et feroit droit de ce que il luy conseilleroient. Et ainsi n'en fu plus fait, car ceux qui le tenoient ne le vouloient point délivrer sé il ne leur pardonnoit du tout sa prison, en telle manière que par luy né par autre dommage ne leur en vendroit; mais à ce promettre ne se voult le conte de Nevers acorder de trop lonc tems; à la parfin il s'i acorda, mais à l'acorder il y mistrent si griex condicions, que se il ne s'i accordast il fust déshérité: car entre les autres il y en avoit une qu'il n'entreroit en Flandres tant comme son père vivroit, et ainsi son père mort et luy absent, Robert son frère se mettroit en possession de la conté.
Et en ce meisme temps, comme Henri dit Caperel, né de Picardie et prevost de Paris, détenist un riche homme homicide et coupable de mort au chastelet de Paris, et le jour aprochast que l'en le devoit pendre pour ses démérites, le dit prévost fist prendre un povre homme qui estoit en prison en chastelet, et luy imposa le nom du riche et le fist pendre au commun gibet, et laissa aler le riche homicide sous le non du povre innocent. Duquiel fait le dit prévost fu convaincu par ceux qui à l'enqueste faire furent députés, si comme l'en dist: et avec ce crime y en ot-il pluseurs autres, pour quoi fu par les députés du roy à enquérir des fais jugié à estre pendu; non obstant que pluseurs de ses favorables déissent que on le faisoit mourir par envie.
Et en cest an, Mahieu capitaine de Milan, quant il sot la nécessité des Guibelins qui luy avoient requis aide, comme devant est dit, si leur envoia Galeace son fils. Quant Phelippe de Valois sot sa venue, si fist savoir de luy par message s'il avoit intention de combatre à luy et aux siens; adonc respondi Galeace que ce n'estoit pas son intencion de soi combatre contre aucun de la maison de France, mais tant seulement secourre sa terre et deffendre ses amis qui estoient en péril. Lors luy respondi Phelippe de Valois: «Sé vous entendez aux Guibelins porter vitaille, mon intencion est de y contrester au mieux que je pourrai.» Ceste response fu dite afin que Galeace se déportast de eux porter vivres. Si respondi Galeace: «Je porterai vivres aux Guibelins qui sont enclos; et sé aucuns me veulent combatre je me deffendrai.» Adoncques Phelippe se départi du siège, et se esloigna environ d'une lieue en une place qui luy sembla estre convenable pour combatre. Auquiel lieu vint Galeace, et avoit devisé son ost en trois parties; et estoit chacune partie de son ost greigneur la moitié que la compaignie Phelippe de Valois, si comme l'en dit. Si assemblèrent, et passèrent le dit Phelippe et les siens toute la première partie de l'ost Galeace: quant Phelippe de Valois vint à la seconde, si se doubta qu'il ne fust enclos, si pristrent trièves les uns aux autres, car il avoit pou de vivres par devers le dit Phelippe de Valois; et ainsi s'en retourna sans plus riens faire.
De la condampnacion des mesiaux[322].
ANNÉE 1321En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et concilier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire; et luy avoit promis que sé il povoit les autres mesiaux amener à ce faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc d'homme et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquelles il ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et puis, tout ce on sechoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en sachiets que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.
Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que les Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit meselerie au monde fors que deux en Angleterre dont aucuns n'i fust en l'un[323], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et les éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux qui estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la foy et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du royaume; mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent.
En cest an meisme avint-il un cas à Vitri qui estoit tel, que comme quarante Juis fussent emprisonnés pour la cause devant dite des mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si commencièrent à traitier entre eux en telle manière que l'un d'eux tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis à mort par la main des incirconcis: et lors fu ordené et acordé de la volenté de tous que un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit tous à mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un jeune homme; et adonc ces deux les tuèrent tous, et ne demoura que ces deux: et lors commença une question entre eux deux, le quiel metroit l'autre à mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que il le mist à mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or et l'argent de ceux qui estoient mors, et commença à penser coment il pourroit eschaper de celle tour où il estoit. Si prist des draps et en fist des cordes, et se mist à paine pour descendre: mais sa corde si fu trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy, si chéi ès fossé et se rompi la jambe; le quiel quant il fu là trouvé, si fu mené à la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et lors fu-il condampné à mourir avec ceux que il avoit tué.
Et en ce meisme an, conçut le roy et ot en pensée de ordener que par tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues à une. Et cette chose le roy avoit intencion de faire.
Et en cest an meisme, le pape condampna une erreur que aucuns avoient controuvée par envie; car pour retraire les gens de venir à confession aux religieux, il affirmoient que ceux qui à eux se confessoient, combien que il eussent privilège du pape de oïr les confessions et de eux absoudre, il estoient tenus de confesser ces meismes péchiés à leur propre curé; mais le pape avoit fait nouvellement une décrétale et avoit affermé que c'estoit erreur, et commanda que nul ne soit si hardi de ce plus dire, et fist que un maistre de théologie qui ce avoit preeschié et déterminé en pluseurs escoles, le rappellast, et avoit nom maistre Jehan de Poilli, piquart.
En cest an meisme, le roy Phelippe, combien qu'il fu franc et débonnaire, par le mauvais conseil d'aucuns qui plus amoient leur proffit qu'il ne faisoient la paix du royaume, voult lever de tous ses subjets trop grant exaction; si que le menu peuple disoit qu'il vouloit avoir le quart de chascun, combien qu'il ne semblast pas que ce fust vérité de si grant somme; et jà estoient semons les bourgois de Paris et des autres bonnes villes qui se merveilloient et disoient: «Qu'est devenue la rente du royaume et les dixiesmes et les annuels des bénéfices dont il a eu les rentes du premier an, et la subvencion des Juis et des Lombars? et si ne paye nulle debte né les aumosnes que ses ancestres ont donné aux povres religieux et aux filles Dieu, et prent encore à créance tout ce qu'il prent. Né il n'a tenu chevauchiée né fait édifice si comme son père fist. Où est tout ce fondu?» Si se pensoient que aucuns qui estoient entour luy l'avoient emboursé et conseillié de lever ceste exaction pour mieux embourser. Et encore avoit-il requis le dixiesme du pape, et le pape luy ottroia sé les prélas s'i accordoient. Pour quoy il leur requist que chascun assemblast ses suffragans pour demander leur assentement. Lesquiels luy respondirent que le passage d'Oultre-mer n'estoit pas prest, pour quoy il convenist jà donner le dixiesme; mais quant il le seroit, il luy ottroieroient volentiers ou il iroient avec luy. Si avint au commencement d'aoust, que le roy chéi en deux grièves maladies, c'est assavoir: En quarte et en flux de ventre et de sanc, et langui moult longuement; et furent faites pluseurs processions pour luy empétrer garison, mais né prières né phisiciens n'i valut riens, qu'il ne trespassast le tiers jour de janvier qui fu le dimenche des octaves saint Jehan l'évangéliste, entour mienuit. Et l'endemain de la Thiphaine, il fu enterré à Saint-Denis, et son cuer fu mis aux frères Meneurs de Paris et ses entrailles aux Preescheurs. Ne targa pas sept jours après que la royne-mère, qui fu femme au roy Phelippe qui mourut en Arragon, trespassa à Vernon, et fu aportée à Paris; et son corps fu mis aux frères Meneurs, délès le cuer le roy Phelippe son seigneur.
[324]Et en icest an chéi si grant plenté de noif[325]à Paris et au pays d'entour qu'il n'est mémoire que oncques en chéist tant; et ce fu par trois fois. Et en ot si grans monciaux par les rues de Paris que à paine y povoit-on aler, si la convenoit porter aux champs ou à Saine en hostes ou en tomberiaux, et les voies dehors et les fossés en furent si plains qu'il y ot assez de péril à aler à pié et à cheval.
Un escolier du royaume de Suesce[326]qui estoit appelé Beneoit, prestre et honneste personne, estudiant à Paris en la science de Canon, ot un varlet qui ot nom Lorent. Cestui Lorent en l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent quatorze, le dimenche après Pasques, du royaume dessus dit aportoit argent à son maistre, lequiel entra en la mer. Et lors vint si grant tempeste que tous ceux qui estoient en la nef furent en péril de mort; et lors chascun d'eux commença à demander aide à Dieu à qui obéissent la mer et les vens. Cestui Lorent ot espécial dévocion à Saint-Denis: et si voua et promist que s'il povoit estre délivré du péril, le plus tost qu'il seroit à Paris, il iroit visiter le lieu des corps saints à Saint-Denis; et tantost il vindrent à port de salut. Et quant le dit Lorent vint à Paris, il ne luy souvint du veu qu'il avoit promis à Saint-Denis; et targa trop d'acomplir. Si avint une journée que Dieu qui par maladies et par bateures rappelle les cuers des bons, envoia une grief maladie au dit Lorent, en telle manière qu'il perdi ainsi comme tout son sens, et qu'il n'ot membre de quoy il se peust aidier. Et si sembla à son maistre et à deux autres qu'il estoit en péril de mort; et ceste maladie n'estoit pas épiletique[327], mais ce fu du jugement de Dieu et de saint Denis. Et quant Beneoit, maistre de celui Lorent, vit qu'il estoit en si grant péril, il en fu moult esbahi; et commença à penser qu'il pourroit faire pour sa santé? Et par la grace de Dieu il luy vint en mémoire d'aler en pélerinage à Saint-Denis, selon ce qu'il avoit oï dire à son varlet quant il estoit en santé, et si pensa qu'il n'avoit pas acompli son pélerinage, et pour ce il estoit encheu en la dite maladie. Si le voua à saint Denis en disant en ceste manière: «Sé saint Denis donne santé à mon varlet, je luy promet que je avec mon varlet demain à son moustier irai dévotement.» Et tantost en l'eure qu'il ot promis son veu, il sembla au dit Lorent qu'il eust mieux dormi que qui eust esté malade. Et si luy apparut un homme de moult révèrent chiere, qui estoit vestu en habit de évesque, qui avoit le chief coppé parmi le col, selonc ce que nous luy demandasmes diligeamment; et si parloit au dit Lorent la langue de Suesce, et luy dist:Stac olz up, harst; kath husmna hau mam hili gat atter hura.Qui vaut autant à dire en françois: «Liève sus tantost, et is[328]hors de la ville vers Septentrion, et tu trouveras un homme par lequiel tu seras guéri.» Et quant la vision fu départie, Lorent fu tout sain et commença à faire sa besoigne parmi l'ostel, comme il avoit acoustumé. Et quant le maistre du dit Lorent ot oï la vision et veue la santé de son varlet, il alèrent tous deux à Saint-Denis l'endemain bien matin, la douziesme kalende de juing, pour visiter les corps sains selon ce qu'il avoient promis: et rescript et raconta le dit Beneoit, eu la présence du dit Lorent son d it varlet, tout ce qui leur estoit avenu; et selon droit, nous devons croire audit Beneoit qui estoit homme honneste, et par meilleur raison à luy et à deux autres prestres qui virent ledit Lorent ainsi malade qui le nous ont tesmoignié en leur consciences, et nous le devons croire certainement. Et quant ce miracle fu ainsi approuvé en l'églyse monseigneur saint Denis, on fist sermon devant le peuple et sonna-l'en les cloches à l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Denis, et fu chanté à haute voix en l'églyse:Te Deum laudamus.
[329]En ce temps avint en la cité d'Arras que deux femmes en estat de béguignage feignoient que il leur estoit venu en appert, par la révélation d'un ange, qu'il allassent au roy de France luy segnifier de par Dieu que toutes les religions de femmes fist annuler, et ilecques, ès lieux desdites religieuses méist frères de telle règle comme la religion estoit. Si vindrent au roy et luy disrent que dit est. Adonc, le roy les entendit moult bénignement, nonobstant qu'il fust très fort malade, et cuidoit que ce feust vray; si assembla son conseil et fu trouvé que ce n'estoit que une dérision, et furent prises et après laissées aler.
Du roy Phelippe qui fu mort en l'an mil trois cens vingt et un vint en succession le royaume, sans nul contredit, à Charles conte de la Marche; et fu couronné à Reins le dimenche de la quinquagesime, c'est vingt et uniesme jour de février; mais il ne vint à Paris devant le karesme après.
En cel an, avoit le roy d'Angleterre eu victoire de ses anemis: car le conte de Lenclastre avoit esmu pluseurs contes et pluseurs barons contre luy, combien qu'il fust son cousin germain, et s'esforçoit de luy deshériter: si que il avint que les gens le roy orent bataille contre eux, et fu occis le conte de Herefort, et le conte de Lenclastre pris et pluseurs autres contes et barons. Le conte de Lenclastre ot la teste coppée, et les autres barons furent pendus[330].
Cy fenissent les fais du roy Phelippe-le-Lonc.
Coment le roy Charles fu départi de sa femme pour cause de fillolage, et après espousa Marie fille Henri jadis empereur de Rome.
ANNÉE 1322Après la mort du roy Phelippe-le-Lonc régna sur les François Charles-le-Bel son frère. Au commencement de son royaume[331], il escripvit au pape comme pour cause de cognacion espirituelle, laquelle estoit entre luy et Blanche sa femme fille de Mahaut contesse d'Artois; laquielle contesse mère de la devant dite Blanche avoit levé et tenu sus fons le roy Charles; et ainsi, selon les drois canons, le mariage estoit nul, meismement que dispensacion n'avoit pas esté faite né requise au Saint Père qu'il luy pleust à pourveoir de remède compétent et convenable. Laquielle chose quant le pape l'ot entendue, il commist à l'évesque de Paris, à l'évesque de Biauvais et à messire Geffroy du Plessié prothonotoire de la court de Rome, qu'il enquéissent diligeamment de la vérité, et ce qu'il auroient trouvé dénonçassent et féissent savoir à la court de Rome.
L'an de grace mil trois cent vingt deux, la veille de l'Ascencion, le pape diligeamment informé que la dite contesse d'Artois, mère de la dite Blanche, avoit levé des sains fons le roy Charles, pour quoy entre luy et sa ligniée il avoit cognacion espirituelle, donna sentence que au cas que dispensacion n'eust esté donnée du Saint Père, le mariage de Charles et de Blanche estoit nul. Si donna congié au roy qu'il peust prendre autre femme.
[332]En cel an, environ la Chandeleur, le conte de Nevers fu délivré de prison. Lequiel comme il fust venu à Paris, acoucha de une grief maladie qui fu causée, si comme aucuns dient, en la prison où il fu mis, et de celle maladie il mourut; puis fu enterré aux frères Meneurs l'endemain de la Magdelaine.[333]Et ainsi la contesse sa femme retourna à son héritage, c'est assavoir la conté de Restel, de laquielle conté le dit conte en son vivant ne vouloit que elle en joït, combien que le roy luy eust assignée pour porcion; et avec ce deust avoir la moitié de la conté de Nevers pour son douaire.
[334]En cest meisme temps, le roy Charles prist à femme la seur au roy de Boesme, jadis fille de l'empereur Henry et conte de Lucembourg, à Prouvins le jour de la feste saint Mathieu apostre, en septembre. (Et de là, il vindrent à Paris, le jour de la feste des Reliques, qui est le derrenier jour de septembre où la feste fu célébrée très solempnellement. Et vindrent ceux de Paris jusques à Saint-Denis, encontre la royne, à cheval et à pié, à moult nobles paremens.)
[335]En ce meisme jour trespassa Giraut Guete, né de Clermont en Auvergne, qui, par sa soutilleté et malice estoit venu de petit estat en si grant qu'il fu trésorier de Phelippe-le-Long. Mais commune renommée estoit que trop présumptueux estoit en oubliant son premier estat, et en faisant assés de molestes, griefs et inconvéniens au peuple et aux nobles honmmes. Dont le roy Charles, qui vit son trésor comme tout vuit;—car meismement comme son frère eust receu les diziesmes n'avoit guères, et pou avoit despendu et riens payé des grans deniers,—fist arrester ledit Giraut et fist faire enqueste sur luy. Laquelle trouvée, il fu condempné à paier treize cent mil livres sans l'amende arbitraire; et avec tout ce, pour mieux savoir la vérité dudit trésor et des griefs que fais avoit, il fu mis en gehennes diverses, si comme l'en dit, dont il chéi en fièvre continue et morut en prison au Louvre, et fut enterré en l'Ostel-Dieu de la Magdelaine, povrement, du commandement du rov qui dist que ceux qui meurent en prison royale ne doivent estre enterrés solempnellement, pourquoi il appert que à tort aient esté pris ou emprisonnés.
Assez tost après Robert le conte de Flandres mourut; et Loys fils du conte de Nevers qui avoit espousée et prise à femme la fille au roy Phelippe derrenièrement trespassé, de la volenté des communes de Flandres, lesquielles communes avoient juré que il n'auroient autre seigneur, fu fait et establi conte de Flandres; non obstant que Robert fils du conte de Flandres et frère au conte de Nevers eust occupé les chastiaux et les forteresces de Flandres, par l'aide du conte de Namur, en alant encontre son serement qu'il avoit fait et promis au roy, quant il[336]maria sa fille à l'ainsné fils son frère le conte de Nevers. Si fu le serement tel et la promesse que se le conte de Nevers mouroit avant son père le conte de Flandres, que la conté de Flandres venroit à Loys son fils, après la mort du conte de Flandres, et non pas à son frère Robert. Ceste convenance jura à tenir le dit Robert et l'approuva, et renonça à tout le droit qu'il povoit jamais avoir en l'éritage de la conté de Flandres[337]. Et, pour ce, après la mort au conte de Flandres les Flamens ne vouldrent autre accepter que Loys, fils au devant dit conte de Nevers; ainsois mandèrent au roy et segnefièrent que s'il prenoit et recevoit autre à hommage, que le dit Loys fust certain qu'il prendroient par devers eux le gouvernement de la conté de Flandres. Et, pour ce, pristrent les Flamens le conte de Namur qui le dit Robert soustenoit comme son oncle, et le mistrent en prison. Lequiel Robert quant il vit que les Flamens orent mis le conte de Namur en prison, s'en vint en France pour ce qu'il n'osoit pas bonnement demourer au pays. Puis fist[338]le dit Loys hommage au roy de la conté de Flandres; mais Mahieu frère le duc de Lorraine, qui avoit à femme la suer du conte trespassé, laquielle n'avoit pas renoncié à son droit et devoit succéder comme hoir plus prochain à son père, si comme elle disoit, s'opposa en toutes manières; pour quoy le roy ne voult accepter l'hommage du conte; ainsois luy fist inhibicion qu'il ne se portast pour conte né receust aucuns hommages jusques à tant que sentence fu donnée sur les choses dessus dites.
Au derrenier, mandèrent les communes de Flandres au dit Loys qu'il venist seulement à eux, et il seroit receu comme le seigneur; laquielle chose il fist et vint à eux. Lesquiels le reçurent comme conte à grant honneur: et combien qu'il le refusast, ce sembloit, reçut-il les hommages des barons de Flandres, et premièrement du conte de Namur; puis le[339]délivra de la prison aux Flamens qui pris l'avoient, si comme il est devant dit[340].
D'une dissencion qui vint entre le roy d'Angleterre et ses barons.
En ce temps vint entre le roy d'Angleterre et pluseurs de ses barons une moult grant dissencion, desquiels barons estoit chevetaine principal le conte de Lencastre, noble homme et moult puissant en Angleterre, oncle du roy de France par sa mère, et germain du roy d'Angleterre de par son père. Car comme le roy d'Angleterre voulsist entroduire en son royaume aucunes nouvelletés indeues encontre le bien de tout son peuple et du royaume d'Angleterre;—laquielle chose il ne povoit faire sans leur consentement, si comme il disoient, et meismement qu'il le réputoient et tenoient pour idiot et non souffisant au gouvernement du royaume;—il se rebellèrent contre luy, tant que division se fist des barons d'Angleterre, dont les uns nourrissoient la partie du roy et les autres la leur. Par quoy toute Angleterre fu mise en grant tribulation et meschief. Et avint que un chevalier d'Angleterre nommé Andri de Karle[341]qui désiroit à plaire au roy, espia en la ville de Burbugne[342]le devant dit conte de Lencastre et le prist malicieusement avec pluseurs autres barons, lequiel amena avec ses prisonniers et présenta au roy d'Angleterre.
En celle prise mourut et fu occis, sus le pont de la ville devant dite, le conte de Harefort. Après ce que le conte de Lencastre et les autres barons orent esté présentés au roy, il envoia les barons en diverses prisons; et, au conte de Lencastre, après ce qu'il ot esté confessié, oï sa messe et reçeu le corps Jhésucrist au sacrement de l'autel, fist la teste couper; et en une abbaïe qui estoit près le fist porter et enterrer. Auquiel sépulcre, si comme pluseurs racontèrent, Nostre-Seigneur monstra puis moult de miracles, et fait encore.
Et puis le roy d'Angleterre, en récompensacion du service qu'il avoit receu du devant dit chevalier Andri de Karle, donna à icelui la conté de Karleel[343]où il y a pluseurs chastiaux et forteresces. Mais icelui chevalier Andri pensant en soy meisme que longuement demourer en Angleterre ne luy seroit pas seure chose, se transporta en Escoce; et s'alia et ferma aliances à Robert de Brus qui en ce temps estoit roy d'Escoce, et luy promist à rendre la conté de Karleel qui luy avoit esté donnée, et à prendre sa suer à femme par mariage.
Coment le roy d'Angleterre envahi Escoce.
En ceste année meisme, le roy d'Angleterre, avec grant plenté de gent d'armes qu'il avoit assemblé, entra en Escoce, et gasta le pays tout environ jusques au chastiau de Pendebroc[344]qui vaut autant à dire en françois commele chastel aux Pucelles, et ne pot passer en avant pour vitaille qui deffailloit en l'ost. Si convint qu'il se retournast; si renvoia son ost jusques à une montaigne que on appelle Blanque-More, emprès laquielle y a une abbaïe. En celle se loga la greigneur partie de son ost, et le roy tendi ses paveillons un pou loing de eux, si estoit la royne avec luy qui de près le suivoit. Quant le roy se fu ainsi logié, il donna congié à son ost et cuida bien estre asseur, car il estoit bien à vingt-quatre lieues loing de ses anemis. D'autre part, aussi en la dite abbaïe, estoient logiés messire Jehan de Bretaigne conte de Richemont, monseigneur de Sully avec bonne compaignie, lesquiels estoient venus en message au roy d'Angleterre de par le roy de France.
Ore avint et ne demoura guères que Andri de Karle, dessus nommé, segnefia aux Escos qu'il venissent seurement, et qu'il trouveroient le roy d'Angleterre desgarni de son ost et de sa gent. Lesquiels, quant il orent ce oï et sceu que c'estoit vérité, ainsi comme gens forsenés et entalentés de eux vengier, en une nuit et un jour chevauchièrent et errèrent tant qu'il vindrent près de l'abbaïe où estoient logiés monseigneur Jehan de Bretaigne et sa compaignie devant dite qui mengoient et estoient à table. Et comme il leur fu dit que c'estoient les Escos qui venoient tous armés sus le roy d'Angleterre, à paine le povoient-il croire né vouloient. A la parfin quant il sorent ainsi qu'il estoit voir, il pristrent leur armes et s'armèrent, puis se mistrent noblement en conroy pour eux deffendre, et vouldrent garder un pas estroit afin que les Escos ne peussent avoir passage. Et comme de première venue il se deffendirent viguereusement et méissent à mort pluseurs Escos, toute voies ne porent-il résister à la grant multitude qui estoit des Escos, mais il convint qu'il se rendissent, ou autrement eux et toute leur compaignie eussent esté occis et mis à mort.
Quant le roy d'Angleterre oï dire que les Escos venoient si asprement, si fu moult troublé en cuer; car il n'avoit avec luy que trop pou de gent. Et pour ce nécessité le contraint de luy départir tost et isnelment; si s'en parti tantost: et la royne, avec sa gent, s'adressa vers un chastel très fort assis sus une roche qui joint à la mer[345], et se mist ilec à garant. Un peu après, la royne se doubta que elle ne fust assegiée des Escos et des Flamens: si prist courage d'homme et se mist en mer où elle ot moult à souffrir, et fu en moult de périls luy et sa gent, et tant que une de ses damoiselles y mourut, et une autre enfanta avant son terme; toutes voies à l'aide de Dieu, elle arriva seurement au port d'Angleterre.
Après toutes ces choses, il vint à la cognoissance du roy que messire Andri de Karle avoit fait venir les Escos, et faite celle traïson; si le fist espier le roy de toutes pars, tant qu'il fust pris et admené devant luy. Quant il le tint, il en fist telle justice: il fu premièrement atachié à la queue de deux roncins et trainé, puis fu ouvert ainsi comme un pourcel, et prist-on sa brouaille, c'est à dire ses boiaux et ses entrailles; et les ardist-on devant luy. Puis luy coupa l'en la teste et après fu pendu par les espaules; au derrenier il fu despendu et devisié en quatre pièces: et furent les pièces l'une çà l'autre là, aux quatre maistres cités d'Angleterre portées et pendues[346], tant pour espoventer comme pour donner exemple aux autres de eux garder de faire traïson à leur seigneur, ou chose semblable.
Depuis, le roy de France escript à Robert de Brus qui se tenoit pour roy d'Escoce, qu'il luy rendist le seigneur de Sulli, lequiel il avoit envoié en Angleterre comme messagier et non mie contre les Escos; si le rendi au roy de France franchement sans nulle raençon, mais le conte de Richemont ne voult en nulle manière délivrer.
En ce temps, Loys, fils le conte de Nevers, vint de Flandres à Paris. Et pour ce qu'il ala en Flandres et reçut les hommages, contre l'inibicion que le roy luy avoit faite, il fu arresté au Louvre, mais un pou après, en donnant caution fu délivré et relaschié. La cause de la conté de Flandres pendoit en ce temps au parlement, assavoir mon qui succéderoit au conte Robert derrenièrement mort et trespassé.
Si fu dit et jugié par arrest, considérées les convenances qui avoient esté faites et confermées par serement, pour Loys fils du conte de Nevers; et fu à la partie inverse imposé silence perpétuel; et ainsi le roy le reçut en hommage, et fu mis en possession paisible de la conté de Flandres. (Quant il fu retourné en Flandres paisiblement, il fist paix à sa mère, laquielle par mauvais conseil il avoit moult courrouciée par avant. Car comme elle fust hoir de la conté de Restel et mise en possession et saisine, il occupa et prist à soy un chastel en la conté de Restel assis qui a nom Chastiau Renaut; pour lequiel ravoir sa mère y envoia gens d'armes à plenté; et à l'encontre le fils envoia contre sa mère monseigneur Jehan de Hainaut, à grant compaignie, pour luy empeschier son propos. Si s'en failli pou que les deux osts n'assemblèrent; mais la mère se départi, c'est à dire fist départir ceux qu'elle avoit envoiés, pour ce que elle ne les vouloit pas mettre en péril de mort.)
Coment Loys fils le conte de Nevers fit receu en hommage de la conté de Flandres.
ANNÉE 1323(Ainsi retint le fils le chastel contre sa mère. Toutes voies luy rendi-il après; mais nulle restitucion ne luy fist des despens que elle avoit fais de son douaire, ainsi que elle devoit avoir par droit: et en la conte de Nevers luy assigna il le moins qu'il pot: c'est assavoir trois mille et quatre cens livres de tournois, comme, selon la coustume du pays, elle deust avoir eu la moitié de la conté. Et ainsi, comme dit est, le dit Loys, fils le conte de Nevers, fu mis en possession de la conté de Flandres.)
Le roy Charles déceu par le conseil d'aucuns qui n'aiment pas le profit commun, si comme son père mua ses monnoies en son temps, ainsi mua-il la seue de fort à foible; dont pluseurs domages s'ensuivirent au royaume et au peuple. En Alemaigne les ducs en controverse esleus pour estre empereur, s'entreguerroioient par feu et par rapines.
Coment Jourdain de Lille fu trainé et pendu au gibet de Paris, pour ses meffais.
L'an mil trois cent vingt-trois, un des nobles hommes de Gascoigne, très noble de lignage mais très désordené en fais et en meurs, appellé Jourdain de Lille, à qui le pape Jehan pour raison de la hautesce de son lignage avoit donné sa nièce à mariage[347], comme commune renommée courust contre luy, fu accusé devant le roy pour ses grans mesfais, desquiels il fu convaincu et ataint, car il ne se pot purgier né excuser. Le roy à la prière du pape Jehan qui luy avoit escript qu'il le voulsist espargnier ceste fois, luy pardonna dix-huit articles qui avoient esté proposées contre luy, pour chascun desquiels il avoit esté jugié digne de mort. Lequiel Jourdain metant en oubli la grace et le bienfait que le roy luy avoit fait, en riens du monde ne s'amenda, mais ainsi comme devant et pis encore commença à maufaire: c'est assavoir roberies, homicides, efforcier femmes, vierges despuceller, estre rebelle au roy. Dont il avint que un sergent du roy qui avoit sa mace esmailliée de fleur de lis, qui sont les armes de France, et la portoit avec soy comme sergent d'armes ont de coustume, il le tua de sa mace meisme[348], et ne tint conte de faire tieux mauvaistiés né tieux fais. Il avoit, si comme on disoit, moult de mauvaise merdaille[349], robeurs, murtriers et telle manière de gens qui roboient et despoilloient les bonnes gens clers et lays, et puis luy apportoient ce qu'il avoient pillié et robé. Longuement mena telle vie, tant que plaintes et clameurs de rechief en vindrent au roy; pour quoy le roy luy manda qu'il se venist excuser devant luy et ses barons. Lequiel quant il entendi le mandement vint à grand arroy à Paris et à grant orgueil; et vindrent avec luy pluseurs contes et barons qui en tant comme il povoient le seurportoient et excusoient. D'autre part vindrent contre luy pluseurs autres nobles hommes: c'est assavoir le marquis d'Ancone[350]qui avoit esté neveu le pape Climent, et ses fils avec luy, et moult d'autres barons et grans seigneurs qui proposoient contre luy moult de mauvaistiés et de forfais, lesquiels il offrirent à prouver sé ainsi estoit qu'il les voulsist nier. Et le dit Jourdain respondi que tout ce qu'il luy metoient sus, le roy luy avoit pardonné. Mais non obstant la response, il fu prouvé que après le pardon et la rémission le roy il avoit fait pluseurs fais par quoy il estoit digne de mort: pour lesquiels il fu mis en prison au chastelet, et puis du chastelet il fu mené devant les seigneurs de parlement, accompaignié de gens d'armes, et ylec selon les mérites de ses fais fu jugié à estre digne de mort. Lors fu pris de rechief et mené en Chastelet, et le samedi, septiesme jour de may, fu trainé à queues de chevaux et pendu au gibet de Paris, au plus haut, vestu des draps du pape Jehan dont il avoit espousée la niepce.
A la Penthecoste ensuivant, la royne Marie, femme du roy Charles et suer du roy de Boesme, fu couronnée en la chapelle du roy à Paris, présens son dit frère et son oncle l'archevesque de Trèves, à grant multitude de nobles hommes d'Alemaigne.
En ceste année meisme, saint Thomas d'Aquin, de l'ordre des frères Prescheurs, noble de lignage selon le monde et excellent docteur en théologie, examinacion faite de sa vie, de ses meurs et des miracles aussi que Dieu par sa débonnaireté avoit fait ou faisoit pour luy; veu le procès et enqueste sur ce diligemment faites et approuvées par le collège de Rome; le pape, par le consentement de ses frères les cardinals, le canonisa; et ordena la solempnité de la feste à certain jour, c'est assavoir le quinziesme jour de juignet.
D'un chat tout noir qui fu mis en un escrin en terre en un quarrefour, par sorcelerie.
En ceste année aussi, avint que un abbé de Cistiaux fu robé de merveilleusement grant somme d'argent. Si fist tant, par la procuracion d'un homme qui demouroit à Chastiau-Landon et en avoit esté prévost, pour quoy on l'appelloit encore Jehan Prévost, que convenance fu faite entre luy et un mauvais sorcier que on feroit tant que on sauroit qui estoient les larons, et coment il seroient contrains à faire restitucion, en la manière qui s'en suit: premièrement, il fist faire, à l'aide du dit Jehan Prévost, un escrin et mettre dedens un chat tout noir, puis le fist enterrer en une fosse aux champs, droit en un quarrefour, et ordena sa viande: et mist dedens l'escrin pour trois jours, c'est assavoir pain destrempé et mouillié en cresme, en huille sainte et en iaue benoicte, et à celle fin que le chat ainsi enterré ne mourust, il y avoit deux pertuis en l'escrin, et deux longues fistules qui seurmontoient la terre que on avoit gettée sus l'escrin, afin que par les fistules l'air peust entrer en l'escrin par quoy le chat peus espirer et respirer. Or avint que bergiers qui menoient leur brebis aux champs, passèrent parmi ce quarrefour si comme il avoient accoustumé: leur chiens commencièrent à flairier et à sentir le chat; tantost trouvèrent le lieu où il estoit, lors se pristrent à fouir et à grater des ongles trop fort pour noyent,[351]feust une taupe, si n'estoit nul qui les peust oster d'ilec. Quant les bergiers virent leur chiens qui ne se vouloient mouvoir d'ilec, si s'approchièrent et oïrent le chat miauler, si furent moult esbahis. Ainsi comme les chiens gratoient tousjours, un bergier qui fu plus sage des autres, manda ceste chose à la justice qui tantost vint au lieu et trouva le chat et la chose, ainsi comme elle avoit esté faite. Si se commença à merveillier trop grandement, et pluseurs aussi qui estoient venus avec lui. Et comme le prévost de Chastiau-Landon fu angoisseux et pensant en soy meisme coment il pourroit l'aucteur de si horrible malefice avoir né trouver, car il savoit bien que ce fait n'avoit esté fait que pour aucun malefice faire; mais à quoy né de qui? il en estoit ignorant. Avint ainsi comme il pensoit en soy meisme et regardoit l'escrin qui estoit fait de nouvel, il appella tous les charpentiers de la ville, et leur demanda qui avoit fait cest escrin? Après la demande faite, un charpentier se mist avant, et dist qu'il avoit fait l'escrin à l'instance d'un homme que on appelloit Jehan Prévost, mais, sé Dieu luy voulsist aidier[352], il ne savoit à quel fin il l'avoit fait faire. Un pou de temps passé, icelui Jehan Prévost fu pris par souppeçon, questioné fu et mis en gehenne, et tantost confessa le fait; puis accusa un homme qui estoit le principal, et qui avoit esté trouveur de faire ce maléfice et ceste mauvaistié, appelé Jehan Persant: après il accusa un moine de Cistiaux qui estoit apostat estre espécial disciple de celuy Jehan Persant, l'abbé de Sarquenciaux de l'ordre de Cistiaux, et aucuns chanoines rieulés[353]qui tous estoient complices de ceste mauvaistié. Lesquiels furent pris, liés et menés à Paris devant l'official de l'archevesque de Sens et devant l'inquisiteur. Quant il furent devant eux, on leur demanda à quel fin et pour quoy il avoient celle chose faite, et espéciaument à ceux que on savoit par cuidier[354]qui estoient les maistres de l'art au déable. Il respondirent que sé le chat fust demouré par trois jours au quarrefour, après ces trois jours il l'eussent trait hors et puis escorchié; après de la pel il eussent fait corroies, lesquielles il eussent tirées et aloignées tant comme il peussent et nouées ensemble, si que elles féissent et peussent faire un cerne[355], en l'espace duquiel un homme peust estre dedens compris et contenu. Laquielle chose faite, celuy qui seroit au milieu du cerne metroit tout premièrement dedens son derrière de la viande de quoy le chat avoit esté nourri, autrement ces invocations n'auroient point de effet et seroient de nulle value. Et ce fait il appelleroit un déable appellé Berich, lequiel vendroit tantost et sans délai, et à toutes les demandes que on luy feroit, il respondroit et enseigneroit le larrecin, et tous ceux qui seroient principaux du larrecin, et ceux qui ce avoient fait; et plus il enseigneroit tout mal à faire et aprendroit à qui luy demanderoit. Lesquielles confessions et droites diablies oïes, Jehan Prevost et Jehan Persant comme auteurs et principaux de ceste mauvaistié et maléfices furent jugiés à estre ars et punis par feu. Mais comme la chose fu targiée à faire et retardée, l'un des deux c'est assavoir Jehan Prevost va mourir, duquiel les os et tout furent ars en poudre en detestacion de si horrible crime; et l'autre, c'est assavoir Jehan Persant, à tout le chat pendu au col, fu ars et mis en poudre l'endemain de la saint Nicholas. Après, l'abbé et le moine apostat, et les autres chanoines rieulés qui à faire ce maléfice avoient administré le cresme et les autres choses, furent premièrement dégradés, et depuis, par jugement droiturier, furent condampnés et mis en chartre perpétuellement.
[356]Et en cest an meisme, fu un moine de Morigni, une abbaïe emprès Estampes, qui, par sa curiosité et par son orgueil, voult susciter et renouveller une hérésie et sorcerie condampnée qui est nommée en latinars notoria, et avoit pensé à luy donner autre titre et autre nom. Si est cette science telle que elle enseigne à faire figures et empreintes, et doivent estre différentes l'une de l'autre et assigniées chascune à chascune science; puis doivent estre regardées à certain temps fais en jeunes et en oroisons. Et ainsi, après le regart, estoit espandue science, laquielle en ce regart on vouloit avoir et acquérir. Mais il convenoit que on appellast aucuns noms mescogneus, lesquiels noms on créoit fermement que c'estoient noms de déables; pour quoy pluseurs celle science décevoit et estoient déceus, car nul n'avoit oncques esté usant de celle science que aucun bien ou aucun fruit en eust raporté; noient moins icelui moine reprouvoit icelle science, jasoit ce qu'il fainsist que la benoicte vierge Marie luy fust apparue moult de fois, et ainsi comme lui inspirant la science; et pour ce à l'honneur d'elle, il avoit fait pluseurs images paindre en son livre[357]avec pluseurs oroisons et caractères très piteusement, de fines couleurs, en disant que la vierge Marie luy avoit tout révélé. Lesquielles ymages appliquées à chascune science et regardées après les oroisons dites, la science que on requéroit estoit donnée: et plus, car fussent richesces, honneurs ou délices que on voulsist avoir, on l'avoit. Et pour ce que le livre prometoit telles choses, et que il esconvenoit faire invocacions et escrire deux fois son nom en ce livre, et faire escrire le livre proprement pour soy, qui estoit couteuse chose, autrement il ne luy vaudroit riens s'il n'en faisoit un escrire à son coust et à ses despens; à juste cause fu condampné le dit livre à Paris et jugié, comme faux et mauvais contre la foy crestienne, à estre ars et mis en feu.
Coment le seigneur de Partenay fu accusé de hérésie.
En cest an avint en Poitou que le sire de Partenay, noble homme et puissant fu accusé par devers le roy sus pluseurs cas de hérésie de par l'inquisiteur[358]qui estoit frère de l'ordre des Prescheurs. Lequiel seigneur quant il fu accusé, le roy, à petite délibéracion, toutes voies comme bon crestien[359]le fist prendre et arrester tous ses biens, et mettre en prison au Temple à Paris. Après, en la présence de pluseurs prélas, clers de droit, et grant multitude de gent, ledit frère qui estoit breton appellé frère Morise, proposa en la présence du dit seigneur de Partenay moult d'articles touchans hérésie, et requist qu'il respondist et jurast de la vérité. Lequiel seigneur, au contraire, proposa moult de choses contre le dit frère pour lesquielles il affirmoit luy non estre digne de l'office d'inquisiteur; né ne voult respondre né jurer, ainsois appella à court de Rome de son audience, sé aucune estoit.
Lors le roy, quant il entendi ce, et non voulant au dit seigneur clorre la voie de droit, ses biens premier restitués, il l'envoia à la court de Rome bien acompaignié de bonne garde; et comme il fu venu en la présence du saint père, et le dit inquisiteur eust proposé contre le dit seigneur les articles autrefois proposés, le pape luy assigna autres auditeurs et commanda à l'inquisiteur que sé aucune chose autre il vouloit proposer avec, il le proposast devant eux: et ainsi selon la coustume de Rome, la cause demoura à court bien et longuement.
En la fin de cest an, Loys le conte de Flandres fu receu très noblement en la ville de Bruges et donna aux bourgois pluseurs franchises et libertés, pour quoy il firent très grant joie en la réception de sa personne. Mais entre les autres choses, souverainement leur desplaisoit que, le conseil des Flamens mis arrière, il usoit du conseil à l'abbé de Verzelay, fils jadis de Pierre Flote qui fu occis à Courtrai avec le bon conte d'Artois Robert, l'an mil trois cens deux; lequiel abbé, pour la mort de son père, il reputoient estre anemi des Flamens, en telle manière que sé aucune chose estoit ordenée en la conté de Flandres, combien que elle fust justement et bien ordenée, s'il sceussent que elle fust ordenée par le dit abbé et la chose ne venist à leur désir et à leur volenté, il disoient que faussement et mauvaisement avoit esté faite et ordenée. Dont il convint que le conte comme contraint et contre sa volenté, renvoiast l'abbé en son abbaïe.
En ce meisme temps fu et ot grant dissencion en la ville de Bruges: car comme le conte eust assise une taille assez griève ès villes champestres d'entour Bruges et à Bruges aussi, et les collecteurs l'eussent levée trop plus grande que elle n'avoit esté assise, avint que les païsans et les bonnes gens forains furent merveilleusement esmeus et courrouciés: si s'assemblèrent et orent parlement à ceux de Bruges du moien estat; lesquiels avoient esté grevés meismement par les hommes riches de Bruges. Et quant il se furent conseilliés ensemble, il ordenèrent que par toutes les villes à certaine heure il sonneroient la cloche, et seroient près et appareilliés sans nul deffaut et bien armés. Ainsi furent comme il avoient ordené; et quant il furent tous près, il entrèrent soudainement en la ville de Bruges avec un chevetaine qu'il avoient fait entre eux, et occistrent et mistrent à mort des gens au conte et pluseurs des gros et des riches de la ville de Bruges.
Coment Galeace conte de Milan desconfit la gent du pape en bataille, et coment la royne de France mourut.
Après la mort de Mahieu[360]le visconte de Milan, succéda et ot la visconté Galeace son fils, chevetaine des Guibelins. Encontre ce Galeace envoia le pape, le roy Robert, le cardinal de Poget et monseigneur Henri de Flandres, (frère du conte de Namur), lequel fu chevetaine de moult de gent d'armes: lequiel chevetaine Henri assembla et ajousta aux gens d'armes qu'il avoit, les Guelphes, lesquiels entre Plaisance et Milan assemblèrent encontre icelui Galeace en champ de bataille: forte fu et aspre la bataille, si fu occis le frère au cardinal, et le cardinal s'en fui tost et isnellement quant il vit la desconfiture: ainsi monseigneur Henri qui estoit chevetaine se retrait honteusement, et fu grant pièce que on disoit qu'il estoit mort; mais après il apparut qu'il s'estoit sauvé cautement. Si fu la victoire de celle bataille aux Guibelins, et furent mis à mort des Guelphes mil et cinq cens personnes.
Environ la mi-karesme, comme le roy retournoit des parties de Thoulouse et il fust venu à Yssoudun, une ville qui est en Berry, la royne qui le suivoit et qui estoit grosse, avant qu'il fust temps d'avoir enfant enfanta un fils, un moys avant son terme ou environ: lequiel tantost après qu'il fust baptisié, mourut; et aucuns jours aussi passés mourut la royne, et fu enterrée à Montargis en l'églyse des frères Prescheurs[361].
De la dissencion qui fu entre le duc de Bavière et Federic pour l'empire; et après, d'une grant dissencion qui mut entre les gens du roy de France et les gens du roy d'Angleterre en Gascoigne.
ANNÉE 1324En l'an après mil trois cens et vingt-quatre, moult de roberies, pilleries, rapines et arsures furent faites entre les électeurs de l'empire de Rome pour la cause de l'eslection faite en descort et célébrée. En la fin fu assignée, d'une partie et d'autre, jour de bataille à plains champs[362], c'est assavoir le derrenier jour de septembre. Si ot le duc de Bavière de sa partie le roy de Boesme, et le duc d'Osteriche Federic avoit d'autre part grant multitude de Sarrasins et de Barbarins, lesquiels il mist au front de la bataille; et estoit ducteur de celle compagnie Henri frère du duc d'Osteriche. Encontre eux fu le roy de Boesme et ot la première bataille, quant il furent assemblés, si ot trop grant estour, et trop fort chapleis de une part et d'autre, trop merveilleusement: tant que en la fin les Barbarins et les Sarrasins furent tués et occis: le roy de Boesme emporta glorieuse victoire et une honnorable journée. Si fu pris en celle bataille Henri le frère du duc d'Osteriche et le jour ensuivant qui fu le premier jour d'octobre se combati le duc de Bavière encontre le duc d'Osteriche Federic, lequiel il prist avec pluseurs autres nobles barons; et occist avec ce grant partie de la gent le duc d'Osteriche. Henri se délivra tantost de sa raençon: il donna au roy de Boesme pour sa dite raençon onze mille mars d'argent fin esprouvé; et avec ce luy restitua une terre laquielle le père de ce Henri, c'est assavoir Aubert le roy des Romains, avoit osté par violence au roy de Boesme. En celle terre estoient seize bonnes forteresces, que cités que chastiaux bien fermés, avec pluseurs autres villes champestres qui ne sont pas mises au nombre. Ceste terre reçut le roy de Boesme avec le nombre d'argent dessus dit de Henri frère le duc d'Osteriche, et puis le délivra de sa prison franchement. Mais non obstant la prise de Federic duc d'Osteriche, Leopol son frère et ses autres frères ne cessèrent de guerroier le duc de Bavière par pluseurs guerres et batailles continuels; si n'osta mie la prise du devant dit Federic la guerre, mais agreva et acrut de jour en jour.
En icest an meisme, le roy Charles, après la mort de la royne Marie qui estoit suer du roy de Boesme, prist à femme Jehanne sa cousine germaine fille du noble prince jadis conte d'Evreux, messire Loys de France, frère au père du roy Charles, et par conséquent son oncle: si fu requise dispensacion au Saint-Père pour affinité du lignage, laquielle fu donnée et ottroiée.
En ce temps, fu en Gascoigne grant dissencion entre les gens du roy de France et les gens du roy d'Angleterre: car le sire de Monpesat édifia une bastide de nouvel en la seigneurie du roy de France, laquielle il disoit estre de la seigneurie du roy d'Angleterre; et comme question en fust mue et débat entre les gens du roy de France et les gens du roy d'Angleterre, à la parfin sentence fu donnée pour le roy de France, et fu celle bastide garnie des gens du roy de France et appliquiée à son droit et à sa seigneurie. Dont il avint que le seigneur de Monpesat, comme triste, dolent, despit et courroucié de ce fait; appella en son aide le seneschal au roy d'Angleterre, et assaillirent à grant force de gent icelle bastide, et firent tant qu'il entrèrent dedens par violence; et eux entrés, tous ceux qui estoient de la partie au roy de France mistrent à l'espée, et pendirent des greigneurs, et destruirent la bastide et acraventèrent jusques à terre; tous les biens qu'il trouvèrent pristrent et emportèrent au chastel de Montpesat. Ce fait et ces choses venues à la cognoissance du roy, jasoit ce que par soy meisme, sans requerir autre, il se peust bien estre vengié de l'injure et de la vilennie qui luy avoit esté faite, noient moins, luy voulant toutes ces choses faire par raison, segnifia au roy d'Angleterre que l'injure qui luy avoit esté faite en sa terre luy fust amendée. Adonc le roy d'Angleterre envoia en France Aymes cousin germain au roy de France de par sa mère[363], avec noble chevalerie d'Angleterre, et luy donna povoir d'accorder, de traitier et de confirmer tout entièrement, sur le fait de l'amende que le roy de France requeroit à avoir. Lors quant il furent venus, le roy de France voult et requist, pour l'amende, que le seneschal et le sire de Montpesat, avec aucuns autres qui avoient à ce fait esté et donné conseil à ce maléfice et mauvais fait faire et perpétrer, luy fussent bailliés et, avec ce, le chastel de Montpesat rendu. Les Anglois oïrent la requeste du roy: et quant il virent que le courage du roy ne se vouloit à autre amende fléchir né accorder, se consentirent faintement à la volenté du roy; et comme il s'en voulsissent retourner en Gascoigne, il envoia avec eux un de ses chevaliers appellé messire Jehan d'Erbley[364], afin que en sa présence fust faite, au nom du roy de France, l'exécution de l'amende. Mais avant qu'il venissent au terme où il devoient aler, les Anglois distrent au dit messire Jehan, qu'il s'en retournast, sé il ne vouloit perdre la teste. Lequiel s'en retourna au roy et luy conta et dist coment les Anglois l'avoient moquié, et coment il garnissoient les forteresces et les chastiaux et s'appareilloient de tout leur povoir à guerroier. Quant le roy ot oï ces nouvelles, il reputa Gascoigne estre forfaite, et à luy par droit et justice devoir estre appliquiée, tant pour ce qu'il avoit cité le roy d'Angleterre et semons à certain lieu et jour où il devoient tous deux estre, et l'avoit le roy d'Angleterre accepté, mais il ne vint né envoia; tant aussi pour ce que la composicion de l'amende dessus dite, laquielle Aymes, frère du roy, avec pluseurs nobles de sa compagnie avoient accordé, ne voult mettre à exécution. Et pour ce le roy envoia en Gascoingne son oncle messire Charles de Valois conte, avec Phelippe et Charles fils du dit conte, et messire Robert d'Artois conte de Biaumont le Rogier, à grant multitude de gens d'armes esleus, environ la feste de la Magdaleine; lequiel messire Charles, quant il fu venu à Agien, la cité se rendi tantost sans bataille et sans cop férir, (combien que le roy d'Angleterre les eust grandement encouragié à eux tenir fort contre le povoir du roy de France. Mais il ne firent riens especiaument pour deux causes: la première qu'il leva une taille d'argent en la cité qui merveilleusement les greva; la seconde qu'il en mena avec soy une fille de la ville qui estoit très gracieuse et très belle, dont les bonnes gens furent tous mal meus contre luy).
Après vint le devant dit Aymes à une grant ville et fort qui est appellée la Riole, et comme il les eust encouragiés de eux forment tenir contre le povoir de France, il s'en voult aler à Bourdiaux; mais les habitaus de la Riole luy distrent, que sé il s'en aloit il en seroient moins fors encontre l'ost de France qui venoit sur eux. Si ne s'en osa aler, ainsois demoura, à fin que par son absence la ville ne fust plus légièrement prise.
Quant le conte de Valois entendi que le frère du roy d'Angleterre avec ses Anglois estoit à la Riole, il aproucha de la ville pour la asségier; si en ot aucuns de l'ost, desquiels le seigneur de Saint-Florentin estoit chevetaine et ducteur, qui estoient desputés à garder les issues et les entrées; si se combatirent à ceux de la Riole et ceux de la Riole à eux, mais il furent chaciés et embatus arrière en la ville, et s'approchièrent plus près des portes. Ceux de la ville qui apperceurent leur anemis entalentés de eux mal faire, issirent à greigneur nombre et quantité qu'il n'avoient fait devant; et nostre gent françoise viguereusement les reçurent, si les enchacièrent comme devant: mais pour ce qu'il s'approchièrent trop près des portes, il furent surpris et vaincus. En celle bataille, fu occis le seigneur de Saint-Florentin et pluseurs autres nobles et non nobles, dont le conte de Valois, messire Charles, fu merveilleusement irié. Si fist drescier ses engins et ses perrières, et asségia la ville de toutes pars, et en telle manière que ceux de dedens ne povoient bonnement issir né entrer sans grant péril de leur corps et de leur vies: car il faisoit geter à ses engins grosses pierres dedens la ville qui quassoient les murs et abattoient et froissoient les maisons. Aussi avoit-il fait faire eschafaus qui joignoient aux murs, par quoy on se povoit combatre à ceux dedens, main à main. Et quant ceux de la ville se regardèrent et virent en si grant péril comme de perdre corps et biens, il envoièrent ambassadeurs pour traiter de pais; laquielle fu ordenée en telle manière: premièrement, la ville seroit rendue, et des habitans de la ville ceux qui vouldroient estre encore sous la seigneurie du roy d'Angleterre s'en iroient ailleurs querre habitacion, sauf leur corps et leur biens; secondément, ceux qui vouldroient demourer en la ville feroient serement de loyauté à tenir du roy de France, et d'obéir aux gardes que on y metroit. Des choses accordées le frère du roy d'Angleterre, neveu du conte de Valois messire Charles de par sa mère, fu laissié aler en Angleterre parler au roy pour savoir s'il voudroit tenir les convenances qu'il avoient promises au roy à Paris; et sé le roy d'Angleterre les tenoit, paix seroit tenue et fermée, sé non il devoit retourner à son oncle messire Charles pour le présenter[365]au roy de France, et en faire sa volenté. Et afin que on eust seurté de luy et qu'on fust seur de sa retournée, on retint en hostage quatre chevaliers d'Angleterre, en telle condicion que s'il ne retournoit, on leur coperoit les testes et seroit la guerre comme devant. Et, avec ce, furent trièves données jusques à la Pasque ensuivant. Ainsi se parti le frère du roy d'Angleterre et vint à Bordiaux; puis passa en Angleterre. Dont aucuns murmuroient contre messire Charles de Valois grandement, et disoient qu'il le deust premièrement avoir amené au roy ou atendu la volenté du roy avant qu'il luy eust donné congié de passer en Angleterre. Toutes voies par la bonne proesce et chevalerie du dit messire Charles fu prise la Riole, et le chastel de Monpesat abatu et arrasé par terre, dont le seigneur estoit n'avoit guères trespassé, selon ce que aucuns créoient, de doleur et de tristesce. Et ainsi fu ramenée toute Gascoigne en la seigneurie du roy sans moien[366], excepté Bordiaux, Baionne et Saint-Sever qui se tindrent et demourèrent sous la seigneurie du roy d'Angleterre. Depuis, à la femme et aux enfans du seigneur de Montpesat furent rendus tous leur héritages, par telle condicion qu'il les recognoistroient perpétuellement au temps à venir à tenir du roy de France. Si manda le roy que la bastide que les Anglois et le seigneur de Monpesat avoient destruite fust toute neuve refaite et repairiée.
En cest an commanda le pape en vertu d'obédience, aux prélas, évesques et à tous autres religieux qui ont office et povoir de preschier, que le procès qu'il avoit fait contre Loys de Bavière, il preschassent et publiassent en leur sermons; desquiels procès la cause fu ceste: