Coment le pape geta sentence de privacion d'empire contre Loys de Bavière.
[367]Comme l'empereur Constantin eust donné à l'églyse de Rome et à Saint-Sylvestre la dignité de l'empire perpétuellement à tenir et posséder ès parties d'Occident, lequiel est establi à estre ordené par un prince séculier, qui doit estre esleu par les électeurs d'Alemaigne qui à ce faire sont ordenés et députés, desquiels l'eslection, combien que elle soit justement faite et célébrée, doit estre offerte à l'examination de la court de Rome, et la personne de l'esleu doit estre examinée en la foy crestienne, et savoir de luy sé il a intention de garder et deffendre de tout son povoir les droits de l'églyse. Et, après ces choses, reçeu du Saint-Père le serement de l'empereur, le pape le doit confermer et luy enjoindre l'office et l'administration de l'empire; lesquielles choses en l'eslection du dit Loys de Bavière furent défaillans et délaissiées; car les esliseurs le eslurent en discort et y ot contradicion; et les uns eslirent Loys duc de Bavière, les autres Federic duc d'Osteriche. Et ainsi chascun voult prendre à soy et usurper le droit de l'empire par force d'armes; dont il avint qu'il se combatirent, si fu pris le duc d'Osteriche, comme dit est dessus, et sa bataille desconfite; et tantost Loys de Bavière s'en va faire couronner et usurper les drois de l'empire, en soy appellant roy des Romainssemper Augustusen ses lettres, et ordenant des choses qui appartiennent à empereur duement ordené et establi et confirmé, au grant préjudice et déshonneur de la court de Rome et de toute saincte églyse; laquielle chose pape Jehan non aiant povoir de ceste chose dissimuler, meu à juste cause et contraint en conscience, fist semondre ledit duc de Bavière qu'il venist à luy respondre sus les choses devant dites. Lequiel au terme qui luy estoit assigné ne vint né comparut; mais envoia tant seulement trois procureurs qui autre chose ne rapportèrent de la court fors que le terme de la citation ou de la semonse fu aloignié jusques à trois mois. Auquiel terme ledit Loys, né par luy né par autre, ne vint à court né ne se comparut né aussi ne donna aucune response; et pour ce le Saint Père voyant saincte églyse estre ainsi desprisiée, commanda, en vertu de saincte obédience, à tous prélas, barons, et à tous autres, que nul en ceste rebellion ne luy prestast aide, conseil né faveur encontre saincte églyse: né ne fust appellé empereur, ainsois absoloit tous les vassaux du serement de féauté, sé aucuns en avoient fait audit Loys de Bavière, ou se aucuns luy en devoient: et quiconques iroit contre le commandement du Saint Père, s'il estoit prélat fust suspendu de son estat, s'il estoit lay qu'il fust escommenié et sa terre mise en entredit. Mais avant que le pape jetast ceste sentence, il attendi encore, comme débonnaire père fait son enfant, l'espace de trois moys, pour veoir s'il retourneroit à obédience de saincte églyse: lequiel Loys de Bavière mettant tout en nonchaloir fist pis que devant, en appelant contre le pape au concile à venir, en le diffamant et en opposant article de hérésie, et luy appellant hérite; et disant que à luy nul n'estoit tenu d'obéir, pour ce qu'il avoit fait une décrétalle en laquelle il condamnoit une hérésie qui maintenoit que Jhésucrist et ses disciples n'avoient riens eu en commun, qui est appertement contre le texte de l'évangile qui dit le contraire en pluseurs lieux. Pour tiex fais désordenés geta le pape sa sentence devant dite de privacion de empire et de serement des barons, comme dit est.
En celuy temps, fist le pape preschier que quiconques iroit combatre conte Galeace et ses frères jadis fils Mahieu le visconte de Milan, lesquiels estoient condampnés comme hérites, il aroit aussi grant pardon et indulgence comme ceux qui vont Oultre-mer contre les Sarrasins et les mescréans. Item pape Jehan condempna, du consentement de tous les cardinaux, l'erreur et l'érésie de ceux qui disoient et dient que Jhésucrist, tant comme il fust en ce monde ça aval en terre devant sa passion, né les apostres aussi n'orent nulle riens terrienne qui fust leur[368]. Et de ceste erreur issoit une autre que nient avoir simplement, en général né en espécial né en propre né en commun, est plus grant perfection de avoir aucune chose en commun; et ceste erreur fu condampnée avec l'autre.
En la fin de cest an, messire Charles conte de Valois, oncle du roy, quant il fu venu en France, après ce qu'il ot donné trièves jusques à Pasques prochaines à venir, le roy tantost s'appareilla pour aler en Gascoigne, pour y faire sa Pasque, et pour commencer la guerre, Pasques passées. Mais sa suer, la royne d'Angleterre, vint à luy en France, et fist tant que les trièves furent esloignées jusques à la feste saint Jehan[369]; afin que on puisse faire aucun bon traitié, et aucun bon accort, par quoy il y eust bonne paix entre les deux roys.
Coment la royne d'Angleterre, suer le roy de France Charles, vint en France et son fils Édouart avecques elle.
L'an de grace mil trois cens vint-cinq, la royne d'Angleterre, suer au roy de France Charles, qui estoit venue en France et avoit amené avec elle Edouart son ainsné fils, fist tant[370]que ambassadeurs furent envoiés au roy d'Angleterre, lesquiels firent tant que le roy d'Angleterre promist à venir prochainement en France, et feroit hommage au roy en la cité de Biauvais de la duchiée d'Acquitaine et de la terre de Pontieu.
En ce temps, estoit la royne de France Jehanne ençainte d'enfant, pourquoy on attendoit à moins de ennui la venue du roy d'Angleterre: car on avoit espérance que les deux roys fussent ensemble au temps de la nativité de l'enfant, et esperoit-on, selon ce que aucuns astronomiens avoient pronostiqué, que ce seroit un fils; et pensoit-on que le roy d'Angleterre en sa venue en auroit grant joie. Mais Dieu qui ordonne des choses si comme il luy plaist, ordena autrement que opinion humaine n'avoit fait; car un pou après elle enfanta une fille, et fu son premier enfant. Et comme le roy d'Angleterre eust dit et mandé pluseurs fois qu'il vendroit au roy de France en certain lieu en son royaume, comme dit est dessus, et feroit tout ce qui sembleroit bon aux pers de France; il mua, ne sçay par quel esprit, son propos, et donna à son aisné fils qui estoit jà en France tout le droit qu'il avoit et povoit avoir en la duchiée d'Aquitaine, en laquielle duchiée est contenue Gascoigne: lequiel en fist tantost hommage au roy de France, à la requeste de sa mère.
Après un pou de temps le roy d'Angleterre manda à la royne sa femme qui estoit en France que elle s'en retournast à luy en Angleterre, mais elle ne s'i voult accorder; car le roy d'Angleterre avoit un conseilleur en son hostel appellé Hue le Despencier[371], au conseil duquiel le roy adjoustoit plaine foy sur toutes choses, lequel Hue n'amoit pas moult la royne: et pour ce elle se doubtoit, sé elle retournoit si tost en Angleterre, qu'il ne luy pourchaçast domage et vilenie, ainsi comme il avoit autrefois fait. Si eslut à demourer en France: et comme elle sceut bien que le roy d'Angleterre ne luy enverroit né délivreroit pas ses despens, tant pour luy comme pour sa famille, elle renvoia tous ses chevaliers en Angleterre et ses escuiers aussi, exceptés aucuns que elle retint avec aucunes demoiselles; et ainsi demeura une partie du temps en France. Mais tant que elle y fu, le roy qui vit bien que elle estoit de sa volenté arrestée et demourée en France, comme bon frère doit faire à suer, luy administra pour luy et pour sa famille, tant comme elle fu en France, toutes ses nécessités de bon cuer et de bonne volenté.
Coment le conte de Flandres pourchaça traïson contre son oncle messire Robert; et coment ledit conte fu pris et mis en prison.
ANNÉE 1325En ce temps avint que le conte de Flandres fu en souppeçon de son oncle messire Robert de Flandres, et l'ot pour souppeçonneux qu'il ne machinast contre luy aucun mal, ou en sa mort. Pourquoy il fist escrire unes lettres ès quielles il mandoit aux habitans d'une ville qui est à trois lieues de Lille en Flandres que on appelle Warneston[372]en laquielle demouroit et faisoit résidence ledit messire Robert, que ces lettres veues, il méissent à mort ledit Robert comme anemi du conte et de tout le pays. Mais il avint que avant que ces lettres fussent scellées, le chancelier du conte segnefia audit messire Robert ce que le conte de Flandres avoit ordené à estre fait de sa personne. Lequiel Robert oï ce que le chancelier luy signifioit, au plus tost qu'il pot se parti de la ville de Warneston, et s'en esloigna tant comme il pot; et ainsi quant les lettres du conte de Flandres furent aportées en la devant dite ville, elles furent de nulle vertu et de nulle effect. Si commencièrent les grans haines et males volentés entre ledit messire Robert et le conte. Et pour ce que ses lettres n'avoient eu nul effect comme dit est, fist prendre son chancelier et luy demanda pour quoy il avoit révélé son secret et descouvert? Il respondit en vérité et dist: «Je l'ay fait afin que vostre honneur ne fust périe, et que vous ne fussiez diffamé perpétuellement.» Nonobstant ceste response le conte fist mettre le chancelier en prison moult apertement et moult estroitement, et ne voult avoir la response agréable, combien que elle fust véritable.
Assez tost après ces choses faites avint un grant meschief au jeune conte de Flandres, duquiel, par aventure, ses peschiés furent cause, et fu en la ville de Courtray. Comme il fust ordené par composition entre le roy de France et les Flamens que pour les despens de guerres qu'il avoit eues, il luy paieroient une grant somme d'argent, avint que le conte ordena que les communes des villes de Flandres, c'est assavoir de Bruges, d'Ypre, de Courtray et des autres villes champestres paieroient celle somme d'argent. Si furent commis à la queillir aucuns des nobles hommes de Flandres, et aucuns des greigneurs et des plus riches des devant dites villes; lesquiels estoient pour la partie du conte encontre toutes les communes devant dites. Toutesvoies, il sembla aux communes que on avoit levé trop greigneur somme de deniers que l'en ne devoit au roy, et si ne savoient aussi sé satisfaction en avoit esté faite par devers le roy; pour quoy les gouverneurs des dites communes requistrent au conte de Flandres que ceux qui avoient esté collecteurs de celle grant somme d'argent, rendissent conte de receptes et des mises; laquielle chose le conte fu refusant de faire, dont grant dissencion et grant descort s'esmut entre eux: car les collecteurs qui se sentoient fors et puissans commencièrent à traitier secrètement avec le conte coment il pourroient humilier, sousmettre et abaissier ceux qui vendroient de par les communes, pour oïr le compte de l'argent qui avoit esté levé; avec ce orent aussi parlement aux riches bourgois et aux greigneurs de Bruges, d'Ypre et de Courtray, et se conseillèrent ensemble: si vindrent à Courtray en la ville et supposoient que ceux des communes venissent à eux pour requérir à oïr leur comptes et leur receptes; et estoit leur entencion, quant il fussent venus, qu'il les eussent pris et puis eussent fait de eux leur volenté. Si avoient eu tel conseil qu'il bouteroient le feu dedens les forbours de la ville de Courtray, afin, quant il venissent, qu'il ne trouvassent ou eux mettre fors en la ville, et ainsi les prendroient plus légièrement. Le conseil fu accordé, si boutèrent le feu ès forbours; mais ce qu'il avoient malicieusement pensé contre leur prochains, Dieu tourna sus eux; car le feu esprist si fort et de tel façon que non mie seulement il ardi les forbours, mais ardi forbours et ville tout ensemble. Laquielle chose voyant les habitans de Courtray, et cuidans que ceste chose eust esté faite par traïson tant du conte comme de sa gent, ceux qui premièrement estoient de son aide et de sa part se vouldrent armer contre luy asprement et viguereusement; et jasoit ce que d'une part et d'autre y eust pluseurs de mors, de tués et d'occis, noient moins le fort de la bataille chéi sus le conte de Flandres et sus les siens, en tant que plusieurs se sauvèrent par fuite. Si y fu tué messire Jehan de Flandres, autrement dit de Neele; le conte de Flandres fu pris et cinq chevaliers et deux nobles damoisiaux, qui tous ensemble furent bailliés à ceux de Bruges et mis en prison. Et les greigneurs de Bruges avec les communes des villes d'entour, exceptés ceux de la ville de Gant, eslurent à souverain seigneur monseigneur Robert de Flandres, anemi mortel du conte de Flandres, si comme il est dit dessus. Lequiel quant il ot la seigneurie, mist hors le chancelier de la prison le conte de Flandres, et l'onnora en tant comme il pot; car par luy il estoit eschappé de mort comme dessus est dit.
En ce temps que les choses aloient ainsi en Flandres, les habitans de la ville de Gant qui estoient de la partie du conte Loys et non pas de celui que les bourgois de Bruges avoient esleu à seigneur, s'armèrent et furent de guerre contre ceulx de Bruges, pour ce que il avoient mis en prison le conte. Si se combatirent ensemble et tant qu'il en y ot occis de ceulx de Bruges près de cinq cens, et toutes voies ne fu pas le conte délivré né mis hors de prison. Dont il avint que, environ ce temps, le roy envoia messages sollempnels à Bruges, en eulx admonestant et priant qu'il voulsissent délivrer et mettre hors de prison le conte de Flandres. Mais nonobstant le mandement du roy, les messages s'en retournèrent sans rien faire.—Entour la feste de la Magdelene, et en tout l'esté devant et après, il fu si grant sécheresce que, par quatre lunoisons, il ne chéi né ne plut yeau du ciel que on deust attribuer à deux jours. Et combien que l'esté fust très chaut et très sec, toutes voies ne furent oïes né vues tonnoires né foudres né tempestes; si furent les vins meilleurs en celle année, mais d'autres fruis y fu pou.
En l'yver ensuivant, les frois furent si grans que Saine gela en brief temps deux fois, et si fort que les hommes et toutes manières de gens aloient par dessus; et rouloit-on les tonniaux de vins par-dessus la glace, tant estoit forte; et que la glace fust forte on le pot bien appercevoir au dégeler, car quant la glace se dessevra et fendi, elle rompi en son descendre les deux pons de fust qui sont sur Saine à Paris: avec ce que yver gela fort; si fu-il plain de noif et neigea grandement, si durèrent les noifs jusques à Pasques, avant que fussent toutes remises né fondues.
Au mois de décembre, accoucha malade griefment messire Charles, conte de Valois; si fu la maladie si griève, qu'il perdi la moitié de luy[373]; et cuidièrent pluseurs que, en celle maladie, il feist conscience de la mort Enguerran de Marigny lequel fu pendu, si comme aucunes gens dient, à son pourchas, par ce qu'on apperceust après. Quant sa maladie engregea, il fist donner une aumosne parmi la ville de Paris, et disoient ceulx qui donnoient l'aumosne aux personnes: «Priez pour messire Enguerran de Marigny, et pour messire Charles de Valois!» Et pour ce qu'il nommoient avant le nom de messire Enguerran que de messire Charles, pluseurs jugèrent que de la mort messire Enguerran il faisoit conscience. Lequel, après longue maladie, mouru au Perche[374], qui est en le dyocèse de Chartres, le dixiesme jour devant Nouel; et fu son corps enterré à Paris aux Frères Prescheurs, et son cuer aux Frères Meneurs.
En cest an, pluseurs personnes de diverses parties du monde qui avoient oï dire et entendu que messire Loys, conte de Clermont (qui puis fu appellé duc de Bourbon), devoit aler, à Pasques prochaines venant, au saint sepulcre et visiter la Sainte Terre, encouragiés et meus de dévocion, désirant d'aler Oultre-mer visiter le saint sépulcre et aorer avec luy, vendirent leur héritages et tout ce de quoy il povoient faire argent, et vindrent à Paris, tous près pour partir la sepmaine peneuse. Et messire Loys regarda qu'il n'estoit pas encore prest pour parfaire son passage, si fist preschier le jour du saint vendredi aouré en plain palais, qu'il n'entendoit pas à faire ce voyage né passer la mer en celle année; mais l'année prouchaine venissent à Lyon sus le Rosne, et ilec leur seroit dit le port où les pélerins devroient apliquier. Lesquelles parolles oïes, pluseurs furent escandalisiés et pluseurs s'en moquèrent. Et ainsi furent défraudés de leur entente ceulx qui avoient vendus leur héritages et autres biens, et s'en retournèrent en leurs contrées dolens et courrouciés.
Coment la royne Jehanne, fille le noble prince Loys jadis conte d'Evreux, fu coronée à Paris en la chapelle du palais; et coment Ysabel, la royne d'Angleterre, prist congié à son frère, et s'en ala vers Angleterre.
ANNÉE 1326L'an de grace mil trois cent vint-six, la royne de France Jehanne, fille de messire Loys jadis conte de Evreux, à grani appareil et moult somptueux fu coronnée à Paris en la chapelle le roy au palais.
En ce meisme an, la royne d'Angleterre Ysabel, suer du roy de France, qui se doubta, sé elle demouroit plus en France, que elle n'encourust la malivolence et l'indignacion du roy d'Angleterre, son seigneur, prist congié à son frère le roy de France et s'en ala vers Angleterre. Quant elle se fu partie de Paris, elle chemina tant que elle vint en la conté de Ponthieu, et ilec attendi nouvelles de son seigneur, et s'ordena à y demeurer une pièce.
En celle saison, vindrent nouvelles au roy de France que le roy d'Angleterre avoit fait commandement par tout son royaume, qu'on méist à mort tous les François qui estoient en Angleterre, et qu'il avoit pris à soy et confisquié tous leur biens; pour laquelle chose le roy de France moult esmeu commanda que tous les Anglois qui estoient en son royaume fussent pris et leur biens aussi; laquelle chose fu faite en un jour et en une heure, c'est à savoir l'endemain de la Nostre-Dame en mie-aoust. Si furent moult esbahis les Anglois, et ne fu pas merveille: car il se doubtoient que ainsi comme il avoient esté pris en un jour, qu'il ne fussent aussi en un jour tous mis à mort; mais Dieu qui scet les choses mal ordenées ordener en miex, ordena tout autrement: car le roy fu infourmé véritablement que tout ce qu'on luy avoit donné entendant estoit faux, c'est à savoir que les François eussent esté pris né mis à mort en Angleterre; et pour ce fist le roy de France tantost délivrer et mettre hors de prison tous les Anglois, mais de ceux qui estoient riches leur biens furent confisquiés. Duquel fait tous les preudeshommes du royaume de France furent courrouciés et troublés et escandalisés: car au roy et en ses conseilliers apparut clerement la mauvaise tache et l'ort vil péchié d'avarice et de convoitise: dont pluseurs disoient et avoient, ce sembloit, cause[375], que les Anglois avoient été plus pris pour prendre leurs eschoites que pour vengier l'injure et la vilennie du royaume.
La royne d'Angleterre, qui avoit séjourné une espace de temps dans la conté de Ponthieu, se pensoit coment elle peust bonnement passer en Angleterre sans dommage et péril que elle y eust eu, né son fils né sa gent aussi; car le roy d'Angleterre, par mauvais conseil, espéciamment par messire Hue le Despensier, estoit trop mal meu contre elle; si avoit mandé le roy par tous les pors d'Angleterre que sé elle y arrivoit, que elle fust prise comme celle qui avoit pechié au crime de lèse-magesté; et pour ce, la royne, sachant la volenté du roy, son seigneur, prist en sa compagnie messire Jehan de Haynau, noble chevalier et puissant en armes, qui avoit trois cens hommes d'armes combatans, et arriva à un port dont nulle personne du monde ne s'en donnoit de garde; mais ce fu à grant meschief et à grant paine: dont une damoiselle enfanta d'angoisse avant son terme. Quant la royne fu arrivée à ce port, les Anglois et ceulx qui le gardoient de par le roy voudrent accomplir ce qu'on leur avoit commandé, et si ordenoient et disposoient tant comme il povoient; mais la royne, comme sage et femme de grant conseil, sans férir cop de glaive né d'espée, les apaisa en ceste manière: elle leur manda par amour et par amistié qu'il venissent parler à elle; il y vinrent: eulx venus, elle prist Edouart son fils entre ses bras, et leur monstra, en disant ainsi: «Biaux seigneurs,» dist-elle, «regardez cest enfant qui est à venir et à estre encore vostre roy et seigneur, sé Dieu plaist. Si ne cuidiez mie que je soie entrée en Angleterre à gent d'armes pour grever né domagier le roy nostre seigneur né le royaume; mais y sui ainsi venue pour oster et estreper aucuns mauvais conseilleurs qui sont entour monseigneur, par lequel conseil monseigneur est aveuglé et afolé et la pais du royaume et le royaume aussi empeschié et troublé; et, au moins, sé je ne les puis oster né estreper, si est-ce bien m'entencion de la compaignie mon seigneur eulx à mon povoir estrangier et esloignier, afin que tous meffais soient corrigiés et amendés, et le royaume d'Angleterre soit tenu et gardé en bonne pais et en bonne tranquillité.» Quant les Anglois oïrent ainsi parler la royne, et il orent aussi veu leur seigneur naturel entre les bras sa mère, toute leur male volenté fu mue en douceur et en débonnaireté, et la reçurent luy et son fils à grant joie et en grant solempnité, et ceulx qui estoient aussi en sa compaingnie. La royne, ainsi receue à grant joie en Angleterre, ceulx qui l'avoient receue signefièrent au roy que sa venue estoit paisible, et pour ce, il luy supplioient que il la voulsist recevoir doucement, débonnairement et bénignement. Le roy, qui estoit obstiné en son courage, ne prist pas en gré la supplication; ainsois manda à la royne, par grant desdaing, qu'il lui desplaisoit en toutes manières de ce qu'elle avoit osé entrer en Angleterre à gent d'armes, meismement comme il la tenist et affermast estre anemie du royaume. Ces choses oïes, la royne se garda miex que devant; et tant comme elle pot, elle acquist l'amour et la faveur des barons et des bonnes villes, espéciamment de la ville de Londres. Si fu le roy si enveloppé de mauvais conseil, qu'il avoit la royne tant abhominable, combien que, comme preude femme, elle se fust aprouchiée de lui pour adebonnairier son courage, sé elle peust, que en nulle chose né en nul lieu ne la voult oïr né voir; dont les barons d'Angleterre orent indignacion contre luy, et si grant qu'il s'armèrent avec monseigneur Jehan de Haynau, et alèrent en guerre contre le roy; meisme entre les autres fu pris messire Hue le Despencier. Et le roy à pou de gent se retraist à un très fort chastel assis ès marches de Galles et d'Angleterre; et comme il alast de chastel en autre ou voulsist aler, il fu pris d'aucuns barons par force et par aguet, et fu baillié au frère au conte de Lancastre qui avoit seurnon de Tort-col, pour ce que Thomas, conte de Lancastre, avoit esté décapité au commandement du roy. Lequel Tort-col le garda sous estroite garde jusques à la fin de sa vie bien et diligeamment. Le roy, ainsi pris et mis en prison, assemblée se fist à Londres des barons et des communes, lesquiex, de commun accort et d'un consentement, jugièrent digne d'estre privé de toute dignité et auctorité royale et avec ce de nom de roy, Edouart n'a guères roy d'Angleterre; et ce fait, il coronèrent à roy son fils Edouart, combien que il refusast la couronne, tant comme il peust, vivant son père. Assez tost après, messire Hue le Despensier, par le jugement des barons, fu traîné à queues de chevaux, puis fu ouvert comme on ouvre un pourcel, et ardi on sa brouaille et ses entrailles devant luy voyant ses iex, puis ot la teste coupée, et de son corps furent faites quatre pièces qui furent pendues aux quatre principaux villes d'Angleterre. Pluseurs autres aussi qui furent de sa sorte furent en diverses manières mis à mort; entre les autres, on coupa la teste à un évesque qui estoit et avoit esté ami dudit messire Hue le Despensier et de son père.
En cest an, envoia le pape en légacion, en Lombardie, messire Bertrand de Poget, cardinal, et un pou après, luy fu adjoint à compaignon messire Jehan Gaytan, cardinal, afin qu'il deffendissent sainte églyse contre les Guibelins, et espéciamment contre ceulx de la cité de Milan; pour rayson desquiex le saint Père avoit la cité et tout le pays mis en entredit lequel il ne gardoient né vouloient garder en aucune manière; et sé aucun, espéciaument de religion, le voulsist garder, il estoit contraint à laissier le pays et à fuir-s'en, où il esconvenoit qu'il souffrist griefs tourmens, par quoy il convenoit qu'il mourust. Si afferment aucuns que pluseurs furent occis qui ne vouloient célébrer devant eulx né à eulx administrer les sacremens de sainte églyse.
Le roy d'Angleterre Edouart, qui estoit en prison, mourut en ce temps, et ne fu pas enterré en sépulture des roys[376]. Si fu son fils Edouart confermé à roy d'Angleterre, et fist pais à Robert de Brus, roy d'Escoce, pour luy et pour ses successeurs à tous jours mais. De la mort au roy d'Angleterre sé elle fu avanciée ou non, celui le scet qui de riens n'a ignorance, c'est Dieu.
De la bataille qui fu entre le conte de Savoie et le dauphin de Vienne.
En ceste saison, entre le conte de Savoie et le dauphin de Vienne ot grant et fort bataille; si en y ot moult de tués de la partie du conte et moult qui s'enfuirent avec le conte, et pluseurs qui furent pris, en espécial le frère du duc de Bourgoigne et le conte d'Ancuerre. Et ainsi le dauphin, qui avoit esté autrefois foulé du père au conte de Savoie, ot victoire glorieuse et honorable en sa personne, jà soit ce qu'il semblast que la partie du conte fust greigneur et plus fort.
Loys de Bavière, qui tenoit le duc d'Osteriche et Federic, son cousin germain, en prison, estoit moult oppressé de bataille et de pilleries par Leupold, frère du duc d'Osteriche, et par ses autres frères. Mais Nostre-Seigneur, qui mue les cœurs des hommes si comme il veut, et en la cui puissance sont non-seulement les roys, mais les roiaumes et toutes choses, mua le cœur du devant dit Loys envers le duc son cousin, et inclina à miséricorde, si et en telle manière qu'il luy pardonna tout quanqu'il luy avoit meffait, et de la prison où il estoit luy et pluseurs nobles qui estoient prisonniers et chaitis, sans prière, sans argent et sans raençon délivra et renvoia; receu premièrement son serment fait sus le corps Jésus-Crist, dont il receu une partie et Loys de Bavière l'autre, que des ore en avant il luy porteroit foy et loyauté tant comme il vivroit: et ce fait, le duc d'Osteriche s'en retourna franc et quite avec sa compagnie en son pays; dont trop de gent se merveillèrent coment ceste chose avoit été faite, car ceulx de son propre conseil n'en savoient riens né personne vivant excepté son confesseur.
En ce temps, se départirent de Paris deulx clers moult renommés, maistre Jehan de Gondun et maistre Martin de Padoue Lombart, anemis de sainte églyse, adversaires de vérité et fils d'iniquité; et vindrent en une ville d'Alemaigne appelée Norembergh. Les quiex, comme il furent là venus, aucuns qui estoient de la famille au duc de Bavière et les avoient veus à Paris et oï dire de leur renommée, firent tant que, à leur relacion, il furent retenus en la court du duc, non pas seulement retenus, mais receus en la grâce du duc très familièrement; dont il avint qu'il leur demanda moult amiablement: «Pour Dieu, dites-moy quelle cause vous a meu à venir de la terre de pais et de gloire, en ceste terre plaine de batailles, d'angoisses et de tribulacions?» Il respondirent: «L'erreur que nous voions et regardons en sainte églyse nous fait ici venir comme essiliés; et pour ce que nous ne povons plus soustenir en conscience, nous sommes venus à vous à garant, comme à celui à qui l'empire est deu de droit, et à qui il apartient à corrigier les défaus, les erreurs, et les choses désordonnées mettre et ramener en estat deu. Si devez savoir que l'empire n'est pas sougiet à l'églyse, quar il n'est pas doubte que l'empire estoit avant que l'églyse eust puissance né seigneurie; né l'empire aussi ne se doit pas rieuser par les rieules[377]de l'églyse; comme on trouve pluseurs empereurs qui l'élection de pluseurs papes ont confermée, si ont fait assemblée par manière de senne, et ottroié deffinicion en ce qui appartenoit à la foy crestienne. Et sé par aucun temps l'églyse avoit prescrit aucune chose contre les franchises et libertés de l'empire, nous disons que c'est injustement fait et malicieusement, et que l'églyse l'a usurpé à tort et frauduleusement. Et ce que nous disons et tenons pour vérité, nous sommes tous près de deffendre contre tout homme, et sé mestier est, quelque tourment souffrir et endurer, néis la mort.» Aux paroles desquiels Loys de Bavière ne s'accorda pas du tout; ainsois trouva par les sages en droit que ceste persuasion estoit fausse et mauvaise, à laquelle sé il se consentoit, comme elle sentoit hérésie, ce fait, il priveroit soy du tout en tout du droit de l'empire, et ainsi donroit au pape voie par quoi il procéderoit contre luy. Pourquoy il luy fu conseillé qu'il les punisist, comme il appartient à empereur non pas seulement deffendre la foy et les crestiens, mais les hérites effacier et estreper. Lequel respondi ainsi si comme on dit: «Ce ne seroit pas humaine chose de mettre à mort ceulx qui nous servent, espéciamment ceulx qui ont pour nous laissié leur pays et leur fortune.» Si ne crut pas leur conseil; ainsois les tint près de soy en eulx honnorant de dons et d'autres choses, et leur commanda qu'il fussent en tout temps près de luy. Ces choses ainsi faites vindrent à la cognoissance du pape, lequel, après pluseurs procès par voie de droit fais contre eulx, geta sentence d'escommeninient sur eulx et sur ledit messire Loys; laquelle sentence il envoia à Paris et autres lieux solempniex pour publier et dénoncier.
En ce temps envoia le saint Père grant quantité de soudoiers en Lombardie contre Galeace de Milan et les Guibelins qui estoient excomeniés. Et quant il furent assemblés en guerre, tous ceux du pape furent mis à l'espée et s'en eschapa à paine celui qui estoit capitaine: si fu moult courroucié le pape, jasoit ce que pluseurs disent que à bon droit estoit ceci advenu au pape. Car l'églyse ne use pas contre ses anemis de glaive matériel, et meismement que le pape avoit ce empris à faire sans parler à ses frères les cardinals. Et quant le pape se vit ainsi apoinctié[378], si envoia par toutes les provinces du royaume de France, afin que les églyses et les personnes d'églyse luy aidassent à parfaire ses guerres. Laquielle chose le roy de France deffendit à faire, car oncques mais n'avoit esté fait en son royaume. Mais le pape luy rescript; après, le roy considérant:Donne m'en je t'en donrai, il octroia de légier, dont le pape luy donna la dixiesme des églyses à deux ans ensuivans; et ainsi saincte églyse quant l'un la tont, l'autre l'escorche.
En cest an meisme, gens nobles de Gascoigne qui estoient bastars, commencièrent forment à envaïr le royaume de France. Contre eux fu envoié messire Alfons d'Espaigne, cousin du roy, qui de chanoine et archediacre de Paris s'estoit fait chevalier. Et combien qu'il despendist moult, il fist pou ou noient, et s'en retourna en France pour une quartaine qui le prist, dont assez tost après il mourut. Les bastars, quant il sorent ceci, avec aucuns Anglois vindrent jusques à la cité de Saintes qui est en Poitou dont le chastel est très fort et est au roy d'Angleterre; auquiel il entrèrent et le défendirent longuement contre le conte d'Eu et pluseurs autres nobles qui estoient en sa compaignie. Et comme il eussent eu pluseurs assaux, il se mistrent aux champs un pou loing de la cité, et mandèrent au conte d'Eu jour et lieu assigné de bataille, qui volentiers l'acorda et vint au lieu qui leur estoit assigné au plus tost qu'il pot. Et quant les Anglois virent que le conte d'Eu s'estoit esloignié de la cité, il entrèrent dedens et la mistrent toute en feu et en flambe sans espargnier à églyse né à moustier. Lors le conte d'Eu et messire Robert mareschal de France, voyant qu'il estoient décéus, les poursuirent jusques en Gascoigne en sousmelant avant eux terres et villes au roy de France; et tant alèrent que oncques puis ne s'osèrent monstrer né apparoir leurs anemis.
En cest an la royne de France qui estoit ençainte d'enfant et reposoit au Chastiau-Neuf[379]d'encoste Orliens, enfanta une fille; et assez tost après sa première fille mourut.
En ce temps meisme le conte de Flandres qui estoit en prison à Bruges fu délivré par ceux de Bruges meismes, en prenant premièrement son serement, c'est assavoir: que les drois, les libertés, les franchises et les coustumes de Flandres il garderoit loyaument sans enfraindre; et que, pour l'occasion de la prison, il ne feroit ou feroit faire mal à eux né autre; car ce qu'il avoient fait il avoient fait pour son très grant profit. Après il jura, mais mauvaisement tint son serement, que en toutes ses grosses besoignes il useroit spécialement du conseil des Flamens.
Coment le roy de France Charles trespassa de ce siècle.
ANNÉE 1327L'an de grace mil trois cens vint-sept, manda le roy Charles au roy d'Angleterre que il venist faire hommage de la duchiée d'Aquitaine; si se excusa le roy que bonnement n'i povoit venir pour la mort son père qui estoit mort nouvellement; si l'ot le roy de France ceste fois pour excusé.
En cest an furent à Paris pluseurs barons assamblés pour mettie acort entre le conte de Savoie et le dauphin de Vienne: et comme il ne peussent trouver matière de paix, il s'en alèrent sans riens faire.
Messire Loys de Clermont, voulant monstrer l'affection qu'il avoit à la terre sainte d'Oultre-mer, prist congié à Nostre-Dame de Paris, et jura que jamais n'entreroit à Paris jusques à tant que il auroit parfait son voiage.
En ce temps fu accordé entre les roys crestiens que tous marchéans portassent seurement leur marchandises du royaume en autre, et marchandassent les uns aux autres. Et fu ceci crié et publié en chascun royaume. Messire Alfons d'Espaigne, dont nous avons fait mencion l'an devant, mourut de la quartaine qu'il prist en Gascoigne, et fu enterré aux frères Prescheurs à Paris.
Environ la fin d'aoust, Loys de Bavière qui se faisoit empereur des Romains, combien qu'il fust escomenié du pape Jehan, et tous ceux qui pour empereur le tenroient, vint à Rome et fu receu à grant sollempnité; si le couronnèrent à empereur les Romains contre la volenté du pape.
Le jour de Noel environ mienuit acoucha au lit malade le roy Charles, et la veille de la Chandeleur mourut au bois de Vincennes. Si fu son corps enterré emprès son frère à Saint-Denis, et son cuer aux frères Prescheurs à Paris. Et ainsi toute la ligniée du roy Phelippe-le-Bel en moins de treize ans fu deffaillie et amortie, dont ce fu très grant domage.
Cy fenissent les chroniques du roy Charles de France.
Coment Phelippe, conte de Valois ot le gouvernement du royaume, et de son coronnement.
Après la mort du roy Charles-le-Bel, qui avoit laissiée la royne Jehanne sa femme grosse, furent assemblés les barons et les nobles à traitier du gouvernement du royaume. Car comme la royne fust grosse et l'en ne sceust quel enfant elle devoit avoir, si n'i avoit celui qui osast à soy appliquier le nom de roy: mais seulement estoit question auquiel tant comme plus prochain devroit estre commis le gouvernement du royaume[380]. Si fu délibéré que audit Phelippe appartenoit ledit gouvernement, lequiel estoit cousin du roy Charles et fils de monseigneur Charles de France, jadis conte de Valois, secont frère germain de père et de mère du roy Phelippe-le-Bel. Lequiel Phelippe ot le gouvernement du royaume depuis la mort dudit roy Charles jusques au vendredi aouré que ladite royne Jehanne enfanta une fille. Et pour ce que une fille ne hérite pas au royaume, luy vint ledit royaume et en fu coronné par raison; combien que le roy d'Angleterre et autres ennemis du royaume tenissent, contre raisonnable opinion, que le royaume appartenist mieux audit Anglois comme neveu du roy Charles, fils de sa suer, que audit roy Phelippe qui ne luy estoit que cousin germain.
Environ ce temps, Pierre Remy, principal trésorier du roy Charles derrenier mort, fu accusé qu'il n'avoit pas bien loalment dispensé né administré les biens du royaume, si comme pluseurs nobles et non nobles l'affermoient; et disoient que la valeur de ses biens montoit à plus de deux cens mille livres. Si fu ledit Pierre requis de rendre compte, lequiel ne sceut pas bien rendre compte de ce que l'en luy demandoit, si fu jugié à estre pendu. Lequiel Pierre, quant il fu emprès le gibet, il confessa qu'il estoit traitre en Gascoigne encontre le roy; pour laquielle cause il fu traisné, et puis pendu au gibet qu'il avoit fait faire tout le premier, le jour de la saint Marc évangéliste, l'an mil trois cens vint-huit, jasoit ce qu'il eust esté pris l'an mil trois cent vint-six.
Item, le premier jour d'avril, qui fu le vendredi aouré, la royne Jehanne d'Evreux ot une fille au bois de Vincennes appelée Blanche. Depuis Phelippe, conte de Valois, appellé régent, fu nommé roy: dont il appert clèrement que la droite ligne des roys de France fu translatée en ligne transversale, c'est assavoir de germain en germain.
Coment Loys de Bavière fu coronné à empereur, et coment les Romains firent un autre pape à Rome.
ANNÉE 1328L'an mil trois cens vint-huit, Loys de Bavière qui avoit esté coronné à Milan de coronne de fer prist son chemin à Rome[381]. Quant les Romains oïrent nouvelles de sa venue, il orent très grant joie, et alèrent à rencontre de luy, et le coronnèrent en l'églyse Saint-Père, et après ce que il fu coronné, il le menèrent au palais royal; et après ce qu'il ot demouré en la cité de Rome par un moys ou environ, aucuns s'apparurent, lesquiels estoient fils du déable et d'iniquité, et distrent ces paroles:
«Puisque Dieu nous a donné empereur, ce seroit bon que nous eussions un père espirituel, lequiel nous administrast les choses espirituelles, ainsi comme ont fait les pères précédens?» Laquielle chose plut moult au peuple; et ainsi s'assemblèrent à faire un pape, et non pas vraiement pape mais antipape, contre Dieu et contre saincte églyse; et eslirent un frère Meneur lequiel estoit appellé Pierre Ranuche[382], et le consacrèrent en la manière de la consécration du pape. Et après ce que ledit Pierre fu ainsi consacré et en la cité mené, il eslurent cardinals presque tous de l'ordre des mendians, jasoit ce que aucuns disoient que ceste ordenance ne venoit pas de la conscience dudit Loys duc de Bavière nouvellement fait empereur. Et fu nommé ledit frère Pierre de Ranuche Nicholas le quint. Si avint que ledit antipape commença à estre avecques ledit Loys en la cité de Rome, et là estoient à très grans frès et despens pris sus le peuple; lesquiels le peuple ne pot ou ne voult plus soustenir; si furent contrains à issir hors de la cité, et commencièrent à aler vagant par le royaume d'Italie et par diverses autres cités.
Après ces choses avint que le pape Jehan appella frère Michiel général de toute l'ordre des frères Meneurs; lequiel frère Michiel estoit à Avignon pour le temps: et commanda audit frère Michiel en vertu de saincte obédience que les choses qui sont à la déclaracion de la rieule et meismement de la povreté de l'évangile il gardast fermement, et aussi à tous ses sougiés la commandast estre gardée sans nul deffaut. Lequiel frère Michiel respondi au pape Jehan moult arrogamment, si comme l'en dit, et luy demanda huit jours de espace, afin que mieux en respondist; si luy fu octroié. Lesquiels huit jours durans, ledit frère Michiel, avec un autre frère appellé Bonnegrace, et un docteur en théologie appellé François, s'enfui par nuit en Marseille et entra en la mer et s'en ala jusques à Jennes, et de Jennes s'en ala vers l'antipape et Bavière, et se mist en leur compaignie. Quant le pape sceut ces choses, il procéda contre eux comme hérites et les condampna; et ledit frère Michiel de toute administration priva, et commanda aux frères Meneurs que il se pourveussent d'un autre général. Mais sus tous les procès fais par le pape contre le dit frère Michiel, l'en dit que ledit frère Michiel voult appeller du pape mal conseillié au pape bien conseillié.
Item, le roy de France Phelippe, approuvant le bon conseil des barons et des anciens sus l'ordenance du royaume de Navarre et de la conté de Champaigne, il restitua ledit royaume de Navarre à Loys conte d'Evreux pour la cause de sa femme fille de Louis Hutin: et pour la cause de la conté de Champaigne, il luy assigna autres rentes en la conté de la Marche emprès Angolesme.
Item, environ ce temps, le conte de Flandres Loys fist hommage au roy de France; et après il luy dit et exposa les rebellions et fais importables de ses sujets, c'est assavoir de Bruges, d'Ypre et meismement de Cassel, et qu'il ne povoit obvier à leur malice né extirper la matière de leur rebellion. Et lors pria au roy très humblement qu'il luy voulsist à son besoing aidier. A laquielle supplicacion le roy enclina très bénignement, mais en quel temps et quant ce seroit il le feroit par le bon conseil de ses barons. Endementiers faisoit-on à Rains très grant appareil pour le coronnement du roy et de la royne, et tant qu'il n'estoit mémoire de homme qui oncques tel eust veu. Adoncques quant les choses furent prestes, se partirent le roy et la royne pour aler à Rains, et là furent coronnés tous deux ensemble par la main de Guillaume de Trie archevesque de Rains, le jour de la Trinité; et dura ladite feste cinq jours continus[383].
Coment le roy Phelippe mut pour aler sus les Flamens tantost après son coronnement.
Après le coronnement et ladite feste passée, le roy s'en retourna à Saint-Denis son patron, et là fu honnorablement receu; et après ala à Nostre-Dame de Paris, et depuis s'en retourna au palais où le diner fu appareillié très sollempnelement, et là disna le roy et avecques luy pluseurs barons de son royaume.
Après ce que il fu à Paris retourné, il ot délibération avecques ses barons sur la besoingne des Flamens; dont pluseurs distrent au roy que bonne chose seroit qu'il demourast en France jusques à un an. Laquielle parole desplut moult au roy, et meismement qu'il disoient que le temps n'estoit pas convenable pour batailler. Dont aucuns distrent que le roy dut dire à messire Gauchier de Creci son connestable: «Et vous Gauchier qu'en dites?» et jasoit ce qu'il fust un pou refusant, si respondi en tel manière: «Qui bon cuer a à batailler tousjours treuve il temps convenable.»
Quant le roy ot oïe ceste parole, il ot très grant joie, et se leva et l'acola en disant: «Qui m'aimera si me suive!» Et adonques fu crié que chascun selon son estat fust appareillié à Arras à la feste de la Magdaleine. Toutesvoies les bourgois des bonnes villes ne s'armèrent pas; mais lesdis bourgois et les bonnes villes aidèrent au roy d'argent, et demourèrent pour garder leur cités et leur bonnes villes de par le roy.
Après ce, le roy si prist aucuns de ses familliers, et s'en ala par la ville de Paris à pié, et visita une grant partie des églyses de ladite ville; et depuis il visita les maisons Dieu, et là fist-il moult de euvres de miséricorde: comme de baisier les mains des povres, de leur administrer viandes et de leur donner grans aumosnes. Toutes lesquielles choses faites moult dévotement, assez tost après il se parti de Paris et s'en ala à Saint-Denis; là fu en très grant dévocion, et fist ouvrir le lieu où les corps de monseigneur de saint Denis et de ses compagnons reposent. Et quant ledit lieu fu ouvert, ledit roy Phelippe meu de grant dévocion, osta son chaperon et sa coeffe, et ala querre les dis corps saints de monseigneur saint Denis et de ses compagnons, et les apporta l'un après l'autre sur leur autel, et semblablement fist-il du corps monseigneur saint Loys, et le mist emprès les corps saints devant. Puis fist chanter la messe devant lesdis corps saints par l'abbé de ladite églyse Guy: laquielle chantée, le roy fist beneir l'oriflambe audit abbé Guy, et la reçut ledit roy de la main dudit abbé, en la présence des barons et des prélas; laquielle oriflambe fu bailliée à messire Mile de Noyers[384]à porter, par la main dudit roy, et à garder. Après ces choses, ledit roy Phelippe prist lesdits corps saints de monseigneur saint Denis et de ses compaignons, et les rapporta en leur lieu; laquielle chose l'en ne treuve pas avoir esté communément faite par la personne du roy quant au raporter. Et après il se départi et s'en ala à Arras, et passa légièrement oultre, et prist son chemin vers Cassel, et ilecques fist fichier ses tentes, et fu le pays d'entour moult gasté.
Adoncques quant les Flamens virent l'ost du roy, si firent faire un grant coc de toile tainte, et en ce coq avoit escript:
Quant ce coq ci chanté araLe roy trouvé[385]ça entrera.
Et le mistrent en haut lieu. Et ainsi se moquoient du roy et de sa gent, et l'appelloientle roy trouvé, laquielle parole et moquerie leur tourna à la parfin à grant meschief et domaige.
Lors le roy manda monseigneur Robert de Flandres et le fist sermenter avecques luy, et puis luy commanda qu'il préist deux cens hommes d'armes et alast à Saint-Omer, et ilecques tenist la frontière contre les Flamens; et commanda au conte qu'il alast vers Lille et tenist la frontière entre le Lys et l'Escaut.
Quant les Flamens virent que le roy avoit fait si grant semonse, si s'assemblèrent, et virent qu'il n'avoient point de seigneur de qui il peussent faire chevetaine, car tous les gentils hommes du pays leur estoient faillis; et ne savoient de quel part le roy les devoit assaillir, né de quel part il devoit à eux venir. Et pour ce ordenèrent ceux de Bruges et d'Ypre que tous ceux du terrouer de Furnes et des communes de Bruges, de Cassel et de Poperinge se traisissent tous sus le mont de Cassel: et ceux de Bruges et du Franc[386]tendroient le pays devers Tournay; et ceux d'Ypre et de Courtrai à rencontre de Lille. Et le roy de France estoit entré à un samedy bien matin luy et son ost en la terre de Flandres entre Blaringuehem et le pont Hasquin parmi le Neuf fossé[387], et s'en alèrent le conte d'Artois et sa compaignie logier dessous une forest que on appelle Ruhout sus un vivier que on appelle Scondebrouc et est de l'abbaïe de Clermarès.
De l'ordenance des batailles du roy de France.
Et orrois coment les batailles[388]passèrent: la première bataille menèrent les deux maréchaux et le maistre des arbalestriers, et avoient en leur route six bannières, et tous les gens de pié suivirent celle bataille et tous les charrois. Quant les mareschaux vindrent au champ, il baillèrent places aux fourriers pour leur maistres. Après passa la bataille au conte d'Alençon où il avoit vint et une bannières: celle bataille prist son tour jusques emprès le mont de Cassel, et ilecques s'arresta jusques à tant que les tentes fussent dréciées.
Après passa la tierce bataille où il avoit treize banières, et la conduisoit le maistre de l'ospital d'Oultre-mer, et le sire de Biaugeu et tous ceux de la Languedoc.
La quarte bataille mena le connestable de France Gauchier de Chastillon, et avoit huit banières.
La quinte fu du roy qui contenoit trente-neuf banières, et estoit le roy armé de ses plaines armes. Et estoit en sa bataille le roy de Navarre, le duc de Lorrayne et le conte de Bar[389], et avoit une aile de six banières que messire Mile de Noyers conduisoit qui portoit l'oriflambe.
La sixiesme conduisoit le duc de Bourgoigne où il avoit dix-huit banières.
La septiesme mena le dauphin de Vienne où il ot douze banières.
La huitiesme le conte de Hainau avecques dix-sept banières, et avoit une aile de messire Jehan son frère qui menoit les gens du roy de Behaigne[390].
La neuviesme mena le duc de Bretaigne, et avoit quinze banières: tous ceux-ci s'alèrent logier ès places que les mareschaux leur avoient bailliées à deux lieues du mont de Cassel.
Quant tous furent logiés, si vint l'arrière garde qui estoit la dixiesme bataille, et la conduisoit monseigneur Robert d'Artois, et là avoit vint-deux banières: et se traist devers le mont de Cassel, et avironna tout l'ost et passa par devant la tente du roy, et ala à une abbaïe assez près que l'en appelle la Wastine[391]et s'i loga.
L'endemain vint le duc de Bourbon en l'ost et toute sa bataille à quatorze banières.
Les Flamens qui sus le mont de Cassel estoient virent le roy, à tout le povoir de son royaume, qui estoit logié à deux lieues d'eux; mais oncques pour ce ne se effroièrent, ains mistrent leur tentes hors de la ville et s'alèrent logier sur le mont, pour ce que les François les peussent veoir; et ainsi furent trois jours les uns contre les autres sans riens faire. Et au quatriesme jour se desloga le roy, et s'ala logier de une lieue près sus une petite rivière que on appelle la Pienne; adonc vint monseigneur Robert de Flandres à toute sa bataille, où il ot cinq banières.
Lors le roy de France prist conseil à ses barons coment il les pourroit avoir au bas du mont, car sur le mont il n'avoit mie jeu parti[392]; et pour ce envoia par un mardy, veille saint Barthelemi au point du jour, les deux mareschaux, et messire Robert de Flandres par devers le terrouer de Bergues et boutèrent le feu; et pour ce les cuidièrent traire jus hors du mont; mais oncques n'en firent compte, ains vindrent toute jour au pié du mont paleter aux gens du roy, et les chevaliers montèrent sus leur roncins, en leur purs auquetons[393]pour veoir les paleteis; et quant il véoient aucun blescié qui bien avoit fait la besoigne si en rioient et moquoient.
Quant les mareschaux furent venus de fourrer, si s'alèrent aaisier; car il avoient le jour grant peine soufferte, né oncques en l'ost du roy on ne fist guet, et les grans seigneurs aloient d'une tente en l'autre pour eux déduire en leur belles robes.
Coment les Flamens descendirent estoutiement[394]et cuidièrent seurprendre le roy, et coment les Flamens furent desconfis et occis environ dix-neuf mille et huit cens personnes.
Or vous dirons des Flamens qui estoient sus le mont de Cassel qui s'avisèrent que les mareschiaux estoient moult lassés, et les autres chevaliers s'esbatoient à jouer aux dés et en autres déduis, et le roy estoit en sa tente avec son conseil pour ordener des besoignes de sa guerre[395].
Les Flamens firent trois grosses batailles, et vindrent avalant[396]le mont à grans pas devers l'ost du roy, et passèrent tout outre sans faire cri né noise, et fu à l'eure de vespres sonnans. Tantost que on les apperceut, si pot l'en voir toutes manières de gens fuir de l'ost du roy vers la ville de Saint-Omer. Et les Flamens ne s'atargèrent mie, ains vindrent le grant pas pour seurprendre le roy en sa tente; mais, ainsi comme Dieu voult, les mareschaux et leur gens qui n'estoient mie encore tous désarmés, tantost que il oïrent le cri montèrent sus leur chevaux et vindrent ferant des esperons vers les anemis.
Quant les Flamens les virent aprochier, un pou s'arrestèrent, mais quant il virent que si pou de gens estoient, si murent pour aler avant; et tantost vint messire Robert de Flandres au secours des mareschaux. Tantost qu'il le virent si s'arrestèrent et se mistrent en conroy; et avoient jà tant esploitié qu'il estoient jà à trois arbalestes près du roy de France; mais par l'arrest qu'il firent furent tous les haus hommes armés. Et alèrent[397]avecques toutes leur batailles vers leur anemis et leur coururent sus, et à grant paine les entamèrent; mais il navrèrent moult de haux hommes avant que l'en les peust conquerre.
Or, vous dirons du roy qui s'armoit en sa tente, et n'avoit entour luy que deux jacobins et ses chambellans: et vindrent ceux qui estoient pour son corps, et le montèrent sus un destrier, couvert de ses armes, et avoit une tunique des armes de France et un bacinet[398]couvert de blanc cuir: et à sa destre estoit messire Flastres de Ligny, messire Gui de Baussay et messire Jehan de Cepoy; et à senestre, estoit messire Froullard de Usages et messire Sanses de Baussay; et par derrière estoit Le Borgne de Sency, qui portoit son hyaume à tout une couronne et la fleur de lis dessus; et par devant estoit messire Jehan de Biaumont, qui portoit son escu et sa lance, et messire Mile de Noiers, monté sur un grant destrier couvert de haubergerie, et tenoit en sa main une lance en laquelle l'oriflambe estoit attachié, qui estoit d'un vermeil samit à guise de gonfanon à deux queues, et avoit entour houpes de soye vert. Et ainsi ala vers la bataille.
Quant les Flamens virent tant de gens venir sur eulx, il ne porent plus soustenir le fer, si se desconfirent: là pot-on veoir maint homme tresbuchier et mètre à mort, et les nobles de France crier à haute voix:Mont joie Saint-Denis!Et le conte de Hainaut qui s'estoit trait vers le Mont de Cassel, trouva une bataille de Flamens qui s'estoient trais en un clos: tantost courut à eux, mais tant estoient entrelaciés que dessevrer ne les povoit; si descendi à pié et sa chevalerie, puis prist l'escu et la lance au poing, et leur courut sus, criant à haute voix:Hainaut!Et les Flamens se deffendirent viguereusement, mais en la parfin la force ne dura guères; si se desconfirent, et furent ilecques tous tués. Puis monta le conte de Hainaut, et se trait sur le Mont de Cassel, et tous ceulx qu'il y pot trouver ou encontrer il les fist mettre à mort. En celle bataille fu tué Colin Zanequin, qui estoit capitaine des Flamens. Les gens du roy qui chaçoient les anemis vindrent en la ville du Mont de Cassel, et boutèrent le feu par tout, de quoy tout le païs fu resjoïs quant il virent le feu. Et puis retourna le roy en ses tentes, loant Dieu de sa victoire. Mais aucuns qui s'en estoient fuis quant il virent les Flamens venir, comme dessus est dit, retornèrent et firent les bons varlés et faisoient entendant qu'il avoient tout vaincu. Or vous dirai des haus hommes qui furent mors et navrés en celle bataille: il y ot mort un chevalier de Champaigne qui estoit à banière que on appeloit monseigneur Regnaut de Lor, et fu enterré à Saint-Bertin; et si y mourut un banneret de Berri, lui sisiesme de chevaliers, qui fu appellé le visconte de Bresse, et furent tous enterrés aux Cordeliers. Des navrés qui vindrent à Saint-Omer, il y fu le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Bouloigue qui furent malades de fièvres et d'autres maladies. Messire Loys de Savoie fu navré en la main; messire Bouchart de Montmorency fut navré au pié; messire Henri de Bourgoigne ot un œil crevé; et tout plain d'autres haus hommes des quiex je ne sais les noms. Ceste bataille fu faite la veille de monseigneur saint Barthélemi, l'an de grace mil trois cent vint-huit; en laquelle y ot mors des Flamens, si comme en aucunes chroniques est contenu, dix-neuf mille et huit cens personnes de la partie des Flamens[399]. Et après que ceste bataille fu faite, le roy de France fu par quatre jours aux champs où la bataille avoit esté faite, et atendi la garison de ses gens qui estoient malades et navrés; et puis s'en parti, et passa Cassel à la main destre, et toute la basse Flandres s'en vint rendre à luy. Puis se traist vers Ypres et s'ala logier près de la ville; et tantost se rendirent à luy par condicion, et luy baillièrent des malfaiteurs, les quiex le roy fist tantost pendre. Et puis envoia en la ville le conte de Savoie et le connestable de France à tout deux mille hommes d'armes; et commandèrent que tous leur aportassent leur armeures, et il le firent; puis abatirent leur cloche qui pendoit au beffroy, et laissièrent capitaine en la ville un chevalier de Flandres que on appeloit messire Jehan de Bailleul.
Adonc vint le conte de Flandres devers le roy et amena avecques luy ceux de Bruges, et du Franc qui avoient entendu la desconfiture de Cassel, et pour ce s'estoient-il rendus au conte. Si considéra le roy que le temps commençoit à refroidir, si les reçut à merci et à sa volenté; lesquiels il condampna les uns par banissement, les autres par mort, les autres à estre trois ans oultre Somme. Et restabli le conte en sa conté, en lui disant ces paroles: «Conte, gardez-vous des ore en avant que par deffaute de justice ne nous faille plus par deçà retourner[400].» Et puis vint le roy à Lille, et départi son ost et s'en revint en France. Le pape Jehan, qui avoit donné au roy Charles, luy vivant, deus disiesmes, luy mort, ledit pape de nouvel les donna et ottroia au roy Phelippe.
Item, les Anglois et les Escos qui par lonc temps estoient à descort furent ensemble racordés, si comme l'en dit, sus cette forme, c'est à savoir: que le fils au roy d'Escoce prendroit à femme la fille du nouviau roy d'Angleterre; et que ledit roy d'Escoce seroit tenu perpétuelment au roy d'Angleterre aidier en toutes ses guerres, et contre tous, le roy de France excepté.
Item, en ce temps mourut Jehan, duc de Calabre, chevalier très puissant, fils seul du roy Robert de Secile, lequel Jehan avoit esté capitaine principal des Guelphes.
Item, en cest an meisme, au moys de décembre l'an mil trois cent vint-huit, trembla la terre moult forment, et meismement en Ytalie, environ la cité du Perruse, dont aucunes villes fondirent en abisme, et aucuns chastiaux furent trébuchiés. Et en France, la veille de la feste monseigneur saint Denis ensuivant, les vens furent si grans, qu'il abatirent entre les autres choses, le clochier de l'églyse Saint-Père-de-Chaumont en Vauquessin.
Item, cel an et de nuit, lettres furent attachiées aux portes de Nostre-Dame de Paris, aux portes des frères Prescheurs, et aux portes des frères Meneurs de Paris, de par les trois, c'est assavoir l'antipape, Loys de Bavière et frère Michiel[401]dessus nommés. Esquelles lettres entre les autres choses estoit contenu que les trois dessus nommés, avecques leur complices, tenoient le pape Jehan pour hérite et de sainte églyse parti, meismement qu'il s'efforçoit de destruire la povreté de l'évangile; et pour ceste cause il appeloient de par l'antipape au concile général en la cité de Milan.
Item, encore unes autres lettres closes furent envoiées à l'évesque de Paris et à l'université; lesquelles lettres il envoièrent au pape toutes closes, pour savoir que desdites lettres il vouldroit ordener.
En ce temps, vint le roy Phelippe à Saint-Denis en très grant dévocion visiter monseigneur saint Denis son patron, et le mercier de la glorieuse victoire que Dieu luy avoit donnée par les prières Nostre-Dame et de monseigneur saint Denis, et des autres saints de Paradis. Et luy rendi sus son autel l'oriflambe qu'il avoit prise quant il s'estoit parti à aler contre les Flamens. Et puis s'en ala à Nostre-Dame de Paris[402], et quant il fu là il se fist armer des armes qu'il avoit portées en la bataille des Flamens; et puis monta sur un destrier, et ainsi entra en l'églyse de Nostre-Dame de Paris, et très dévotement la mercia, et luy présenta ledit cheval où il estoit monté et toutes ses armeures.
Item, en l'an dessus dit, c'est assavoir le treiziesme jour d'octobre, la royne Climence femme jadis au roy Loys Hutin trespassa, et en l'églyse des frères Prescheurs de Paris fu enterrée.
Item, en ce temps, Loys le conte de Flandres, à la requeste duquel en partie le roy Phelippe avoit entrepris la guerre des Flamens derrenièrement finée, n'oblia pas les paroles que le roy Phelippe luy avoit dites, quant il parti de la Flandre, si comme dessus sont escriptes, c'est assavoir qu'il gardast justice. Et si fist-il; car dedens troys mois ou environ, il extirpa de ceulx qui avoient esté conspirateurs et détracteurs contre le roy et contre luy, et en mist et fist metre à mort jusques au nombre de dix mille ou environ, si comme l'en maintenait communément. Mais le principal capitaine des Flamens, qui estoit appellé Guillaume de Cany[403]de Bruges, quant il vit que le conte de Flandres faisoit justice, si ot paour et s'enfui[404]au duc de Breban, et luy requist aide contre le conte de Flandres lequel avoit fait mettre à mort pluseurs preudeshommes, si comme il disent, né encore ne désistoit-il point de jour en jour. Et promist ledit Guillaume de Cany audit duc de Breban, chevaux, armeures, et très grant somme d'argent; auquel ledit duc respondi que ceste chose ne feroit-il pas sans le conseil du roy de France né sans son assentement; mais que ledit Guillaume iroit par devers le roy et de sa gent avec luy, et ce que le roy ordoneroit à la requeste dudit Guillaume, ledit duc le feroit à son povoir. Lequel chut au las qu'il avoit tendu; car il fu amené à Paris au roy, et fu faite enqueste sur luy, pour laquelle il fu trouvé moult coupable, et pour ce fu moult honteusement condamné: premièrement il fu tourné au pilori, puis luy furent les deux poings coppés, puis fu mis en une haute roue et ses poings emprès luy; mais quant l'en vit qu'il s'inclinoit à mourir, l'en l'osta de ladite roue, et fu lié à la queue d'une charete et fu traîné; et puis après il fu pendu au gibet de Paris et ses poings emprès luy.
Item, au temps ensuivant et en ceste présente année, messire Jehan de Cherchemont, chancelier du roy de France, très sage ès choses séculières, et très convenable en court du pape et du roy, en vivre très délicieux, en port et en manière au jugement de pluseurs très orgueilleux, avint qu'il volt partir pour aller veoir une chapelle de chanoines, laquelle il avoit fait édifier là où il avoit esté né, c'est assavoir en la dyocèse de Poitiers; et aloit là plus pour son nom magnifier que pour le nom de Dieu honnorer, si comme pluseurs disoient et le creoient. Mais Dieu juge des cuers des hommes, et ce à luy seul apartient et non à autre. Si avint, de par la permission de Dieu, que ledit messire Jehan de Cherchemont, très ce qu'il fu entré en la dyocèse de Poitiers, à laquelle il avoit espérance d'avoir très grans honneurs, sans parler à aucune personne, mourut soudainement[405]. Le scel du roy fu porté au roy, et le corps fu enterré par la main de l'évesque de Poitiers en la chapelle que ledit messire Jehan avoit fondée.
Item, en ce meisme an, le roy de France Phelippe envoia par devers le roy d'Angleterre certains messages entre lesquiels fu maistre Pierre Rogier, abbé de Fescan, docteur en théologie, afin qu'il ajournassent le roy d'Angleterre pour faire hommage audit roy de France de la duchiée d'Aquittaine. Lesquiels messages demourèrent longuement en Angleterre et attendoient pour parler au roy; mais il ne porent oncques parler à luy, si parlèrent à sa mère, laquelle leur donna responses non convenables, en manière de femme[406]; et quant il virent que autre chose ne povoient faire, si retournèrent en France, et disrent au roy tout ce qu'il avoient fait et oï.
Item, en ceste meisme année, le pape Jehan fist publier à Paris aucuns procès fais contre Pierre Ranuche, lequel se faisoit appeller Nicolas-le-Quint; èsquiel procès il estoit contenu ledit Pierre avoir esté marié avant qu'il eust esté religieux; et depuis qu'il fu entré en religion, sa femme l'avoit fait semondre par pluseurs fois; et avoit à nom sa dite femme Jehanne Mathié. Lequel Pierre, en désobéissant au commandement de sainte églyse, ne voult oncques retourner avecques sa dite femme; et pour ceste cause ledit pape comme contumace le dénonça pour escomenié par la vertu desdis procès fais encontre luy à la requeste de ladite femme.
Item, en ce temps, ot le roy de France délibéracion avecques son conseil, assavoir mon sé pour le deffaut du roy d'Angleterre qui estoit son homme de la duchié d'Aquitaine, et lequel estoit refusant de en faire hommage audit roy de France, sé ledit roy de France la devroit appliquier à sa seigneurie? Si luy fu respondu que non; mais seulement durant le temps que l'ommage n'a pas esté fait, supposé que la citation ait esté faite duement, le seigneur puct faire endementres les fruits de la terre de son vassal siens, jusques à tant que son dit vassal retourne à l'ommage de son seigneur. Et pour ceste cause furent envoies en Gascoigne l'évesque d'Arras et le seigneur de Craon, afin qu'il méissent tous les émolumens et revenus de la duchié d'Acquitaine en la main du roy de France, jusques à tant que le roy d'Angleterre luy eust fait hommage deu. Item, derechief et d'abondant, le roy de France envoia autres messages en Angleterre audit roy d'Angleterre, afin qu'il fust cité une fois pour toutes pour ledit hommage faire; et par tele manière que s'il estoit négligent de faire le dit hommage, l'en procéderoit contre luy par la force et par la manière que droit le donroit.
Item, en celui temps, la royne de France enfanta un fils: mais il mourut assez tost après, et fu enterré en l'églyse des frères Meneurs à Paris.