XLIV.

Coment la grant mortalité commença environ et dedens Paris, et dura un an et demi au royaume de France.

ANNÉE 1348L'an de grâce mil trois cens quarante-huit, commença la devant dite mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou plus pou moins; en tele manière que à Paris mouroit bien jour par autre huit cens personnes. Et commença ladite mortalité en une ville champestre, laquelle est appellée Roissi, emprès Gonnesse, environ trois lieues près de Saint-Denis-en-France. Et estoit très grant pitié de veoir les corps des mors en si grant quantité; car en l'espace dudit an et demi, selon ce que aucuns disoient, le nombre des trespassés à Paris monta à plus de cinquante mille; et, en la ville de Saint-Denis, le nombre se monta à seize mille ou environ. Et jasoit ce qu'il se mourussent ainsi habondamment, toutes voies avoient-il confession et leur autres sacremens[616]. Si avint, durant ladite mortalité, que deux des religieux de monseigneur Saint-Denis chevauchoient parmy une ville, et aloient en visitacion par le commandement de leur abbé; si virent en icelle ville les hommes et les femmes qui dançoient à tambour et à cornemuses et faisoient très grant feste. Si leur demandèrent les devant dis religieux pourquoy il faisoient tiex feste. Adonques leur distrent: «Nous avons veus nos voisins mors, et si les véons de jour en jour mourir; mais pour ce que la mortalité n'est point entrée en notre ville, né n'avons pas espérance qu'elle y entre pour la léesse qui est en nous, c'est la cause pourquoy nous dançons.»

Lors se départirent lesdis religieux pour aller acomplir ce qui leur estoit commis. Quant il orent fait tout ce qui commis leur estoit, si se mistrent en chemin pour retourner, et retournèrent par la devant dite ville, mais il y trouvèrent moult pou de gens, et avoient les faces moult tristes. Lors leur demandèrent lesdis religieux: «Où sont les hommes et les femmes qui menoient n'a guères si grant feste en ceste ville?» Si leur respondirent: «Hé! biaux seigneurs le courroux de Dieu est descendu en gresle sur nous, car si grande gresle est descendue sur nous du ciel et venue sur ceste ville et tout environ et si impétueusement, que les uns en ont esté tués, et les autres, de la paour qu'il ont eue, si en sont mors, car il ne savoient quelle part il deussent aler né eux tourner.»

[617]Item, en l'an dessus dit, furent trièves pluseurs fais entre les deux roys, et à la fin du moys d'aoust d'icel an que trièves faillirent, un chevalier de Bourgoigne, hardi et chevalereux, seigneur de Pierre-Pertuis[618], appellé monseigneur Geffroy de Charny, prist et occupa une place assise aux marois entre Guynes et Calais, appellée l'isle de Couloigne[619]. Et en icelle place fist ledit chevalier bastides et fossés, si et par telle manière que il s'obliga à la garder, mais qu'il eust deux cens hommes d'armes, cent arbalestiers et trois cens piétons. Et par celle isle, le roy de France avoit recouvré le pays de Merque[620]. Et si povoit-on férir des esperons par les pas qui sont entre Calais et Gravelignes pour empescher que les vivres ne venissent de Flandres à Calais, et les marchandises. Et aussi, par icelle isle, povoit-l'en oster, par escluses, à ceux de Calais toute l'eau douce, et la faire tourner par autre costé, malgré ceux de Calais; et par ainsi le havre de Calais fust aterris dedens un an. Mais les dites bastides furent abatues et ladite isle laissiée des gens au roy de France, environ quinze jours devant Noël après ensuivant, par un traictié qui fu fait entre les gens des deux roys. Et furent trièves prises jusques au premier jour de septembre mil trois cens quarante-neuf, par si que, entre deux certaines personnes, dévoient traictier de la paix; et au cas que il ne pourroient estre à acort, les deux roys promistrent eux combatre povoir contre povoir, à certain jour et en certaine place qui seroient ordenées par les traicteurs[621].

[622]Item, en celui an mil trois cens quarante-huit dessus dit, environ la saint Andrieu, entra le conte de Flandres Loys en Flandres par certain traictié fait entre luy et ceux de Bruges et du pays du Franc; et fut une pièce à Bruges, avant ce qu'il eust obéissance de ceux de Gant et d'Ypre. Et fist faire pluseurs justices en ladite ville de Bruges de pluseurs qui ne vouloient estre en son obéissance. Et environ le Noël ensuivant se mistrent ceux d'Ypre en son obéissance.

[623]Item, la sepmaine devant Pasques flouries, l'an dessus dit, fist monseigneur Jehan, ainsné fils du roy de France, duc de Normendie, l'acort entre la contesse de Flandres, femme du conte qui fu mort à Crecy et mère de celuy qui estoit pour le temps appellé Loys, et de la contesse de Bouloigne qui avoit esté femme de monseigneur Phelippe de Bourgogne, fils du duc de Bourgoigne et de là suer de ladite contesse de Flandres; sur ce que ladite contesse vouloit avoir le bail des enfans dudit monseigneur Phelippe et de la contesse de Bouloigne, quant à la conté d'Artois qui appartenoit auxdis enfans. Et aussi fu l'acort de pluseurs autres descors que les dessus dites contesses avoient ensemble. Et furent ces acors fais à Sens[624]. Et en icelle sepmaine là mourut Heudes, duc de Bourgoigne, frère de la royne de France qui estoit venu à ladite ville de Sens pour ledit traictié[625].

Item, en iceluy temps, mourut Henri, duc de Limbourg, lequel avoit espousé au Louvre, à Paris, l'ainsnée fille du duc de Normendie.

Item, en celuy temps, le royaume de Secile fu de rechief acquis.

Item, en celuy temps, messire Imbert, daulphin de Viennois, renonça à la gloire du monde depuis qu'il ot vendu au roy de France son Daulphiné, et prist habit de mendiant à Lyon-sur-le-Rosne, et fu fait Jacobin ou Frère prescheur.

Coment Charles, premier né du roy et duc de Normendie, s'en ala prendre les hommages du Daulphiné.

ANNÉE 1349L'an de grâce mil trois cens quarante-neuf, Charles, ainsné fils du duc de Normendie, s'en ala à Vienne aveques pluseurs barons du royaume de France, et ileques reçut les hommages et fu mis en possession dudit Daulphiné. (Et si prist à femme madame Jehanne, fille du duc de Bourbon.)

Et en ce meisme an, le quart jour d'aoust, le conte de Foix prist à femme la fille de la royne de Navarre, laquelle estoit fille de Loys Hutin jadis roy de France et fils de Phelippe-le-Bel. Et fu la feste faite à Paris, au Temple[626], et fu le service fait par Hue, évesque de Laon.

En ce meisme moys, le onziesme jour, c'est assavoir le vendredi, trespassa madame Bonne, duchesse de Normendie, femme de Monseigneur Jehan, premier né du roy de France et duc de Normendie. Et fu enterrée le dix-huitiesme jour du moys d'aoust, en l'églyse des suers de Maubuisson, emprès Pontoise.

Item, en icest an, c'est assavoir le quart jour du moys d'octobre, lequel fu au lundi, trespassa madame Jehanne[627], royne de Navarre, fille de Loys Hutin, roy de France. Et fu enterrée à Saint-Denis en France, aux piés de son père, et d'encoste messire Jehan, son frère, lequel estoit appellé roy jasoit ce qu'il ne fust onques couronné, le lundi onziesme jour de décembre.

Item, en celui an meisme, le douziesme jour de décembre devant dit, trespassa[628]madame Jehanne, royne de France, jadis fille de monseigneur Robert duc de Bourgoigne, et de madame Agnès, fille de monseigneur saint Loys, et fut enterrée en l'églyse de monseigneur saint Denis, le dix-septiesme jour de ce meisme mois, c'est assavoir au juesdy; et son cuer fu enterré à Cistiaux en Bourgoigne[629].

Item, en ce meisme temps, messire Geffroy de Charny chevalier né de Bourgoigne, si fist une convenance aveques un Lombart[630], par telle manière que ledit Lombart luy devoit baillier la tour qui est emprès la ville de Calais, parmy une certaine somme d'argent. Quant la somme d'argent fu bailliée, si cuida bien ledit messire Geffroy avoir ladite tour, car il vit les banières du roy de France qui estoient sur la tour; mais il ne fist pas bien cautement son marchié, car il n'avoit nuls hostages dudit Lombart. Si s'en vint à la tour, et tantost qu'il approucha, les bannières du roy de France furent trébuchiées par terre; et soudainement va issir une grant compaignie d'Anglois bien armés, encontre ledit messire Geffroy et sa compaignie, en laquelle il avoit moult de nobles hommes. Quant messire Geffroy vit ce, si apperçut qu'il estoit trahi, et lors se commença à deffendre au mieux qu'il pot. Ilecques mourut noblement messire Henri du Bois, chevalier, mais le sire de Montmorency si s'enfuy et sa compaignie avec luy honteusement, si comme l'en disoit communelment. Finablement, ledit messire Geffroy si ne pot plus soustenir les plaies qu'il avoit en son corps, si fu pris[631]et présenté sur une table de fust au roy d'Angleterre qui lors estoit à Calais, et depuis fu envoié prisonnier en Angleterre.

Item, en ce meisme an, le onziesme jour de janvier, lequel fu au mardi, le roy de France Phelippe espousa sa seconde femme, c'est assavoir Blanche[632], jadis fille de la royne de Navarre derrenièrement au moys d'octobre trespassée et à Saint-Denis enterrée, et suer de la femme au conte de Foys; et fu la feste à Braie-Conte-Robert, privéement plus que en appert.

En ce meisme an, le mardi neuviesme jour du moys de février, Jehan, ainsné fils du roy de France, duc de Normendie, espousa sa seconde femme Jehanne, contesse de Bouloigne, en la chapelle de madame saint Jame, près de St-Germain-en-Laye; et fu la feste faite à une ville qui est appellée Muriaux, près de Meulent[633]. Laquelle contesse de Bouloigne avoit esté femme de monseigneur Phelippe, fils du duc Heudes de Bourgoigne, lequel monseigneur Phelippe avoit esté mort de sa mort naturelle devant Aguillon, lorsque ledit duc de Normendie y estoit à siège l'an mil trois cens quarante-six. Laquelle contesse avoit esté fille du conte de Bouloigne Guillaume et de la fille de Loys, conte d'Evreux; et tenoit ladite contesse de Bouloigne tant de son héritage que de l'héritage de deux enfans qu'elle avoit dudit Phelippe de Bourgoigne, le duché de Bourgoigne et les contés d'Artois, de Bouloigne et d'Auvergne, et autres terres pluseurs.

Incidence de ceux qui se batoient.—Item, en celuy an mil trois cens quarante-neuf dessus dit, au moys d'aoust, s'esmut au royaume de France en aucunes parties, des gens qui se batoient de courgies de trois lanières, en chascune desquelles lanières avoit un neu; auquel neu avoit quatre pointes ainsi comme d'aiguilles; lesquelles pointes estoient croisiées par dedens ledit neu, et pairoient dehors en quatre costés dudit neu; et se faisoient seingnier en eux batant, et faisoient pluseurs sérimonies tant comme il se batoient avant et après; et ce faisoient en place commune en chascune ville où il estoient, deux fois de jour, par trente-trois jours et demi; et ne demouroieht en ville que un jour et une nuit, et portoient croix merveilles en leur chapeaux de feustre, et en leur espaules, devant et derrière. Et disoient qu'il faisoient toutes les choses qu'il faisoient par la revelacion de l'angle. Et tenoient et créoient que leur dite penance faite par trente-trois jours et demi, il demourroient purs, nés, quictes et absous de tous leur péchiés, ainsi comme il estoient après leur baptesme. Et vindrent ceste gent en France premièrement de la langue thioise, comme de Flandres, de Brebant et de Hainaut, et ne passèrent point Lille, Douay, Bethune, Saint-Omer, Tournay, Arras et ès marches d'environ les frontières de Picardie. Mais assez tost après s'en esmurent pluseurs, et par pluseurs tourbes, de Lille, de Tournay et des marches d'environ, et vindrent en France jusques à Troies en Champaigne, jusques à Rains et ès marches d'environ, mais il ne passèrent point plus en avant, car le roy de France Phelippe si manda par ses lettres que l'en les préist par tout son royaume ou l'en les trouverait faisant leur sérimonies. Mais non obstant ce, il continuèrent leur folie et multiplièrent en celle erreur, en telle manière que dedens la Noël ensuivant qui fu l'an mil trois cens quarante-neuf, il furent bien huit cens mille et plus, si comme l'en tenoit fermement: mais il se tenoient en Flandres, en Hainaut et en Brebant; et y avoit grant foison de grans hommes et de gentilshommes[634].

Du grant pardon de Rome que le pape Clément ottroia; et de la mort du roy Phelippe de Valois.

ANNÉE 1350L'an de grace mil trois cent cinquante, le pape Clément ottroia plaine indulgence à tous vrais confès et repentans qui, de cinquante en cinquante ans, visiteroient en pèlerinage à Rome les glorieux apostres saint Pierre et saint Pol.

En ce meisme an, le treiziesme jour du moys de juing, furent trièves données à un an, et endementres devoient estre messages envoiés de par le roy de France et le roy d'Angleterre à la court de Rome pour traictier de la paix et proloingnier les trièves. Ces choses furent faites ès champs devant Calais; présens, de par le pape, deux arcevesques de Bracherantes et de Brindis; de par le roy de France, l'évesque de Laon et Gille Rigaut, abbé de Saint-Denis en France, aveques aucuns nobles; et de par le roy d'Angleterre, l'évesque de Norwic, aveques aucuns autres d'Angleterre de par ledit roy envoiés.

Item, en icest an, une ville qui est appellée Loudun si fu prise des Anglois en la feste monseigneur saint Jehan-Baptiste.

Item, en l'entrée du moys d'aoust ensuivant (se combati monseigneur de Caourse et pluseurs autres chevaliers et escuiers, jusques au nombre de cent vint hommes d'armes ou environ, contre le capitaine pour le roy d'Angleterre, en Bretaigne, appellé messire Thomas Dagorn, Anglois, devant un chastel appelle Auroy; et) fu ledit mesire Thomas desconfit à mort et toutes ses gens, jusques au nombre de cent hommes d'armes ou environ.

En ce meisme an, le dimenche vint-troisiesme jour dudit moys d'aoust, ledit roy Phelippe mourut à Nogent-le-Roy, près de Coulons, et fu aporté à Notre-Dame de Paris, le juesdi ensuivant, et le samedi ensuivant fu enterré le corps à Saint-Denis, au costé senestre du grant autel[635], et les entrailles en furent aux Jacobins de Paris, et le cuer fu enterré à Bourfontaine en Valois.

Au temps de ce roy Phelippe fu moult de exactions et de mutations de monnoies moult grièves au peuple, lesquelles n'avoient onques esté veues au royaume de France.

A iceluy roy fu pluseurs seurnoms de diverses personnes imposés[636]. Premièrement il fu appellé Phelippe-le-Fortuné. Car si comme aucuns disoient, fortune[637]l'avoit eslevé au royaume, et estoit grant admiracion à pluseurs coment trois roys si très biaux estoient, en l'espace de treize ans, mors l'un après l'autre[638]. Secondement, il fu appellé Phelippe-l'Heureux, car, au commencement de son royaume, il ot glorieuse victoire des Flamens. Tiercement, il fu appellé Phelippe-le-Très-bon-Crestien, car il aimoit et doubtoit Dieu, et si honnoroit à son povoir sainte églyse. Quartement, il fu nommé Phelippe-le-Vray-Catholique, car, si comme de luy est escript, il le monstra par fait et par dit en son vivant; premièrement par dit, comme monseigneur Jehan, son ainsné fils et duc de Normendie, fust moult griefment malade en la ville de Taverny, en l'an mil trois cens trente-cinq, et par telle manière que tous les médecins qui là estoient ne savoient plus que faire né que dire, fors seulement attendre la volenté de Notre-Seigneur. Lors le bon roy, comme bon catholique et vray, mist toute son espérance en Dieu, et dist ces paroles à la royne et à ceux qui là présens estoient: «Je vous prie que s'il muert, que vous ne l'ensevelissiez pas trop tost: car j'ay ferme espérance en Notre-Seigneur et ès mérites des glorieux sains qui tant dévotement en ont esté requis, et ès prières de tant de bonnes gens qui en prient et ont prié, que sé il estoit mort, si seroit-il ressuscité.» Si puet-on veoir, par dit, coment il avoit ferme foy en Jhésucrist et en ses sains. Après, parfait, comme en son temps, c'est assavoir en l'an mil trois cens trente-un, le pape Jehan XXII eust preschié publiquement à Avignon une très grant erreur de la divine vision; et finablement ceste erreur eust esté preschiée en la ville de Paris par deux maistres en théologie, l'un Cordelier et l'autre Jacobin, envoiés de par ledit pape, si comme l'en disoit, l'an mil trois cens trente-trois, de laquelle prédication ou opinion il sourdi très grant murmure, ainsi comme par toutes les escolles de Paris;—si avint que le bon roy oï parler de ceste chose: si luy en desplu moult, et manda tantost dix maistres en théologie et aucuns en droit et en décrés, et leur demanda leur opinion de celle nouvelle prédicacion qui avoit esté publiée ès escolles. Lors luy respondirent que ce seroit grant péril et mal fait de la souffrir, car ce estoit par erreur et contre la foy. Assez tost après, le bon roy fist une convocacion moult grant au bois de Vinciennes, en laquelle convocation il y ot maistre en théologie en grant quantité et aucuns autres en décret. Et si ot pluseurs évesques et abbés. Et fu le maistre appellé qui celle erreur avoit preschiée à Paris, auxquels le roy, en sa propre personne, comme désirant de la foy deffendre, fist deux questions; la première fu telle, à savoir mon sé les âmes des sains voient, dès maintenant la face divine? la seconde si fu, à savoir mon sé ceste vision, de laquelle il voient présentement la face de Dieu, faudra au jour du jugement qu'il en doie venir une autre vision. Lors, fu déterminé de tous les maistres que la benoîte vision que les sains ont à présent est et sera perdurable. A laquelle déterminoison ledit maistre s'acorda et non pas de très bon gré, mais ainsi comme contraint. Adonques fist faire le roy trois paires de lettres de ladite déterminoison et furent scellées de trente sceaux de maistres en théologie qui là présens estoient, desquelles le roy en envoia une partie au pape et luy manda qu'il corrigast tous ceux qui tendroient l'opinion contraire de ce qui avoit esté à Paris par les maistres déterminé.

Si povoit-on veoir, par fait, coment le bon roy Phelippe fu vray catholique, et non pas seulement pour les deux choses dessus récitées, mais par pluseurs autres. Pourquoy Notre-Seigneur voult que il eust paine et tribulacion en ce monde, afin qu'il peust aveques luy régner après la mort pardurablement. Amen.

Cy finent la vie et les fais de Phelippe-de-Valois.

Je me suis trompé gravement dans cette note, en faisant un crime aux auteurs de glossaires d'avoir enregistré le motgehinedans le sens de prison, chartre. Il appartient réellement à la bonne vieille langue françoise. On a dit aussigaainedans le même sens.

Cette note renvoie à une parenthèse que le correcteur a jugé à propos de supprimer dans le texte; elle devoit partir du commencement de la phrase de la ligne septième, et se poursuivre jusqu'à la ligne ante-pénultième de la même page.

Si l'origine que je donne au proverbeattendez-moi sous l'ormene paroît pas bonne, on n'en conviendra pas moins que cette façon de parler dût venir de l'usage de planter un ou deux ormes à chacune des entrées de la ville. Quiconque arrivoit trop tard aux portes, soit pour répondre à un rendez-vous, soit dans l'espérance d'entrer promptement dans la ville, se voyoit forcé d'attendre sous l'orme et, le plus ordinairement, en pure perte.

Voici les paroles de M. Michelet:

«Louis à son avènement fit étrangler sa femme, afin de pouvoir se remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien malheureuse.—Elle fut, dit brutalement le moine historien,engrossée par son geolier ou par d'autres. Il passe outre avec une cruelle insouciance. Peut-être aussi n'ose-t-il en dire davantage. D'après ce qu'on sait des princes de ce temps, on croirait aisément que la pauvre créature, dont la première faiblesse n'était pas bien prouvée, fut mise à la discrétion d'un homme chargé de l'avilir.»

Cette citation offre, il faut l'avouer, le résumé des défauts du travail de M. Michelet. Toutes les sources historiques sont employées, mais arbitrairement interprétées et parfois inexactement citées. Certes, lemoine historienest bien loin de parleraussi brutalement; j'ai reproduit ses expressions page 221. D'ailleurs, pour se remarier, Louis X n'avoit pas plus besoin de faire étrangler sa femme que Charles-le-Bel de déshonorer la sienne.—Lequidam serviens custodiœ deputatone signifie pas le geôlier de Blanche, mais l'un des gentilshommes chargés de sa garde. Supposer qu'oneût besoin d'avilir Blanche, déjà condamnée et suffisamment avilie par sentence du parlement, c'est confondre les époques et rappeler bien mal à propos l'anecdote que Tacite a contée de la fille de Séjan. Charles-le-Bel, devenu roi, obtint la nullité de son premier mariage: mais pour l'obtenir il se garda bien d'alléguer des motifs de ce genre.

Au reste, les défauts que je ne crains pas de signaler n'empêchent pas que le travail de M. Michelet ne soit le plus précieux et même le plus remarquable que l'on ait entrepris de notre temps sur l'histoire de France. Cet habile écrivain a du moins le courage de trouver dans nos annales quelques beaux endroits, quelques nobles faits et quelques grands caractères. On lui doit de la reconnaissance pour n'avoir pas systématiquement déprécié les anciennes mœurs, les anciennes lois, les anciens héros de la patrie. J'oserai même ajouter que si, nouveau Niebuhr, M. Michelet revient un jour avec sévérité sur sa première inspiration, il pourra doter la France d'une véritable histoire. Déjà dans ce qu'il a publié on reconnoît plusieurs beaux fragmens d'un monument national: puisse-t-il un jour les réunir, les coordonner et surtout les séparer de tout ce qui les dégrade et les déshonore!

Il faut d'abord ajouter que cet important passage et l'alinéa suivant étoient restés inédits. Puis, dans cet endroit de la deuxième ligne de la page suivante:Receu fu des Flamens, il faut retrancher lefu.

On a tant disputé sur les droits respectifs de Philippe de Valois et d'Edouard III à la succession de Charles-le-Bel, que nous croyons devoir ajouter ici le début de l'histoire de Philippe de Valois, tel que les éditions gothiques l'ont imprimé. Il offre quelques circonstances de plus que le texte que nous avons préféré d'après les meilleurs et les plus nombreux manuscrits:

«Après la mort du roy Charles qui bel fu appellé, lequel avoit laissé la royne Jehanne sa femme grosse, furent assemblés les barons et les nobles à traicter du gouvernement du royaulme. Car, comme la royne de France fust grosse, et on ne savoit quel enfant elle devoit avoir, il n'y avoit celluy qui osast à soy appliquer le nom de roy. Mais seullement estoit question entr'eulx, auquel comme au plus prochain devoit estre commis le gouvernement du royaulme; mesmement comme au royaulme de France femme ne succède pas personnellement en royaulme.

«Si disoient les Anglois qui présens estoient pour le roy d'Angleterre tant comme le plus prochain et nepveu du roy Charles à luy devoit venir le gouvernement du royaulme. Et mesmement le royaulme, sé la royne n'avoit hoir male, et non pas à Phelippe de Valois qui n'estoit que cousin germain. Dont plusieurs docteurs en droit canon et en droit civil qui présens estoient, disoient que à Edouart appartenoit le gouvernement comme au plus prochain. Adoncqucs fu argué à l'encontre de ceux qui pour le roy d'Angleterre là estoient et contre l'oppinion d'aucuns docteurs et leur fu dit que la prochaineté que le roy d'Angleterre devoit avoir ou soy disoit avoir ou royaulme de France ne luy venoit, fors que de par sa mère, laquelle avoit esté fille du roy Phelippe-le-Bel. Et la coustume de France toute commune est que femme ne succède pas au royaulme de France, nonobstant qu'elle soit la plus prochaine en lignaige. Et encore fu argué qu'il n'avoit oncques esté veu né sceu que le royaulme de France eust esté soubmis au roy d'Angleterre né à son gouvernement. Et mesmement que ledit roy d'Angleterre est vassal du roy de France et tient de luy grant partie de la terre que il a pardessa la mer. Ces raisons oïes et pluseurs autres par lesquelles le roy d'Anglelerre ne devoit pas venir au gouvernement du royaulme, nonobstant qu'il fust le plus prochain de par sa femme au roy Charles; il fu conclu par aucuns nobles et mesmement par messire Robert d'Artois, si comme l'en disoit, que à messire Phelippe de Valois, fils de messire Charles de Valois, devoit venir le gouvernement du royaulme de France, comme plus prochain par ligne de hoir male. Et lors fu appelle régent du royaulme de France et de Navarre. Et receut les hommages du royaulme de France et non pas de Navarre. Car Loys, conte d'Evreux, à cause de sa femme, fille du roy Loys Hustin, ainsné fils du roy Phelippe-le-Bel, disoit à luy appartenir ledit royaulme de Navarre, pour la cause de la mère de sa femme. Laquelle avoit esté femme du roy Phelippe-le-Bel. Mais la royne Jehanne de Bourgoigne disoit le contraire, et que à sa fille, femme du duc de Bourgoigne, devoit appartenir. Car son père estoit vestu de tous les drois dudit royaulme quant il mourut. Semblablement la royne Jehanne d'Evreux disoit que à sa fille appertenoit par plus forte rayson. Et là eut moult grant altercation de l'une partie contre l'autre et demoura ainsi la chose une pièce de temps en suspens.»

FIN DU CINQUIÈME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE.


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