Coment le roy Garbus vint à grant ost de Sarrasins en la terre de Garnate, et coment le roy d'Espaigne vint contre luy, et le roy de Portugal, et orent victoire sus Sarrasins. En celle bataille furent occis deux cens mille Sarrasins, et fu occis Picazo, fils au roy de Belle-Marine[500].
Or avint en ce temps que le roy Garbus[501]et les Sarrasins avoient moult grant guerre au roy d'Espaigne ainsi comme vous orrez, si que les nouvelles en vindrent au cardinal d'Espaigne. Le roy Garbus avoit assemblé moult grant ost et vint en la terre de Garnate. Ilecques vint le roy d'Espaigne à l'encontre et le roy de Portugal, la veille de la saint Jehan-Baptiste, l'an mil trois cens quarante, devant un chastel moult noble, que on appelle Gibaltoire: là s'assemblèrent les batailles; mais de première venue le roy d'Espaigne perdi assez de sa gent. Et depuis pristrent vigueur en eux, et se férirent emmi les Sarrasins et se combatirent de si grant povoir que les Sarrasins se desconfirent: et dura l'occision trois jours et deux nuis que onques ne finèrent d'espandre sanc des mescréans; et dist-on qu'il en mourut bien en celle bataille deux cens mille. Et fu occis Picazo[502], le fils au roy de Belle-Marine, qui estoit moult bon chevalier. Quant le roy Garbus fu ainsi desconfit il s'en fouit à toute sa gent qui demouré luy estoit, en une cité que on appelle Gersye[503].
Quant les roys crestiens virent ce, si s'appareillièrent pour asségier la cité. Mais le roy Garbus l'apprit, si fist nombrer ses gens d'armes, et trouva qu'il en avoit encore vint mille à cheval et grant multitude de gent à pié, et si n'avoit mie vivres en la cité pour plus de seize jours. Si manda toute sa gent et leur dist que mieux leur venoit combatre que estre ilecques affamés; et furent d'acort d'issir contre les crestiens, et issirent bien une lieue loing. Quant les crestiens virent ce, si s'arrestèrent et ordenèrent leur batailles; et si tost comme il assemblèrent ensemble, le roy Garbus s'enfui en la cité et ses gens aussi. Et pour ce qu'il doubta le siége, pensa de soy enfuir par mer, car en la cité avoit une rivière portant navie; et y avoit trois galies et une sagitaire[504]. Si entra ens, environ heure de mienuit, et sa femme et ses enfans et grant plenté de trésor avecques luy. Mais ainsi comme Dieu le voult, la navie au roy d'Arragon fu à celle heure arrivée, et vindrent ces galies toutes trois en eux, et se combatirent jusques à grant jour; mais les Sarrasins n'i orent povoir, si furent prises les trois galies et la sagittaire avec très grans trésors. Ilecques fu pris le roy Garbus et ses deux fils et le fils au roy de Thunes, et vint-cinq galies de Sarrasins, et la femme au roy Garbus et moult de femmes sarrasines avecques luy. Quant le pape sceut ces nouvelles, si fist faire grant processions pour la victoire. Et en la nef du roy Garbus fu trouvé un coffre où il y avoit unes lettres que le grant caliphe luy avoit envoiées desquelles la teneur estoit:
La teneur d'unes lettres qui furent trouvées en un coffre que le grant caliphe avoit envoiées au roy Garbus.
«Caliphe de Baudas qui suy une seule loy, et saint, et du linage de saint Mahomet, grant soudan et sire puissant, sage et fort souverain de la-saincte maison du corps saint Mahomet de Mecques, qui suis puissant et croy en sa hauteste et en sa saincte vertu, qui fais justice et confons ceux qui autres voeullent confondre; seigneur du royaume de Turquie et de Perse, et qui possède les terres de la grant Hermenie, sire merveilleux du cours de la mer, juge sur les bons et loyaux qui croient la saincte loy Mahomet, et la forte espée Halye et David, qui tua et decola ceux de la cité d'Acre et destruit et mist au noient; sire du royaume de tout le monde dessous le créateur; sire des parties d'Asie et d'Aufrique et de Europe, vainqueur des batailles de tous les crestiens du monde. A toy, roy de Belle-Marine et de Maroc, salut, aveques crémeur de ma forte espée. Nous te segnefions que nos sages Mores nous ont donné à entendre que ton fils Picazo, enfant honnorable et très fort chevalier en la foy Mahomet, comme Amali et Malefaton qui furent esleus pour garder la saincte loy Mahomet, contre la loy maudite des crestiens maleurés, car ceux qui vivent en celle loy ne sceuvent en quoy il vivent, car il croient en leur alcoran qu'il appellent pape et cuident qu'il leur puet pardonner leur péchiés, et ainsi sont déceus par leur mauvaise loy qu'il tiennent. Et pour ce que Alphons, roy de Gastelle, qui deust estre ton vassal, et» tous les autres roys du monde qui croient la foy crestienne te devraient servir et obéir; noientmoins, il sont venus à l'encontre de nos Mores qui sont les plus nobles du monde et croient en la sainte loy Mahomet; et ont mis à mort si saincte créature comme estoit Picazo, ton fils, qui si noble estoit, qu'il ne peust avoir esté mort en bataille se ne fust par la fraude que crestiens sceurent faire, par laquelle il ont occis ledit enfant. Et croy vraiement que parmi la croiance qu'il avoit en Mahomet, qu'il est en paradis avec luy, et l'acole beneureusement, et là mengue miel, lait et burre; et est resuscité. Et si saincte créature, comme il est, aura soixante femmes vierges en nostre saint paradis.
»Pourquoy nous te mandons, sur la cremeur de nostre espée, que tu y voise à tout le pouvoir deçà la mer et delà la mer, avec tout le povoir de la terre des Sarrasins, de la terre de Caphandes, de la terre de Belle-Marine, de la terre des Rostiens, de la terre des Previlèges, de la terre des Tartars, de la terre de Trisiques, de la terre de Monclers, et tresperce la terre des crestiens et par mer et par terre. Et te commandons sur le povoir de nostre loy que tu ne tarde la besoigne encommenciée, jusques à tant que» toute la terre soit destruite. Et avecques tout ce, nous» ottroions à nos religieux Alphages qu'il puissent préeschier et donner pardon au nom de nous. Et tous ceux qui contre les crestiens iront aront pardon de leur péchiés, chascun pour luy et pour onze personnes de son lignage quiex qu'il voudra eslire. Si en liève ma main au ciel et jure par nostre sainte loy que ceux qui illecques seront mors, résusciteront au tiers jour et demourront permenablement avecques leur femmes et avecques Mahomet, et ilecques mengeront burre, miel et lait, et aura chascun sept femmes vierges et en ceste foy seront sauvés. Et ceux qui seront trouvés fermes en ceste foy, qui contre lesdis crestiens ne pourront aler en propre personne et donront de leur biens à ceux qui vouldront passer, il aront le plein pardon aussi avant comme les autres combateurs. Et recommant à toi, honnorable et puissant, les herbes paissant, beuvant les yeaus de la mer, que tantost te lièves sans délay, avec tout le pouvoir dessus dit, et va à Gibaltoire, nostre honnorable chastel, et delà passe la mer, et te combat au roy de Castelle, sans miséricorde, met tout à l'espée en telle manière que de leur églyses face estables à tes chevaux, et leur crois soient esrachiés; et fais tous les petits enfans escerveler, et les femmes grosses fais ouvrir, et à toutes les autres fais coper la teste, en despit de la loy crestienne. Et fais tant que tes mains ne cessent d'espandre sanc devant ce que toute crestienneté soit destruite et que toutes terres soient sousmises à nostre seigneurie; adoncques aras-tu la grâce de Mahomet et d'Amali et de Malefaton, qui furent sains prophètes, et te seront en aide quant tu les réclameras; car oncques si sains hommes ne furent nés en nostre loy.»
Coment le roy de Belle-Marine et de Maroc rassemblèrent grant peuple de Sarrasins et vindrent en Espaigne, et coment le roy Alphons d'Espaigne les desconfit de rechief, et y ot des Sarrasins mors trente mil hommes à cheval.
ANNÉE 1341L'an de grâce mil trois cent quarante et un, le roy de Belle-Marine et de Maroc assemblèrent grant foison de Sarrasins et vindrent en la terre d'Espaigne, ayant grant volenté de vengier la mort de Picazo, fils du devant dit roy de Belle-Marine. Quant le roy Alphons d'Espaigne et le roy de Portugal l'entendirent, de rechief assemblèrent ost et revindrent à rencontre des Sarrasins, la nuit de la Toussains, l'an devant dit, et commença la bataille moult forte. Mais en la parfin, les Sarrasins se desconfirent, et en y ot bien de mors, de la partie des Sarrasins, trente mil ou environ à cheval, et des gens de pié jusques environ cinquante mil. Et s'en fut le roy de Maroc devant la mer; ilecques trouva une galie où il entra et ainsi s'en fut; et disoit-on que à peine il pourroit recouvrer sa perte[505].
L'an mil trois cent quarante et un, les trieves qui longuement avoient esté continuées entre le roy de France et les Flamens, de rechief furent continuées jusques à la feste monseigneur saint Jehan-Baptiste de l'an ensuivant. Mais, en celle espace de temps, les Flamens ne labourèrent autre chose fors que de eux très puissamment garnir contre le roy de France, tant en son royaume comme en autre lieu.
Coment le duc Jehan de Bretaigne mourut sans hoirs de son corps, pour quoy mut grant descort entre Charles de Blojs et le conte de Montfort, pour la duchié de Bretaigne.
En ce meisme an, un pou après Pasques[506], mourut Jehan, duc de Bretaigne; après la mort duquel grant controversie fu née entre Charles de Bloys, fils du conte de Bloys et neveu du roy de France, de par Marguerite sa seur[507], femme du devant dit conte de Bloys,—lequel Charles avoit espousé la fille Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né du devant dit duc Jehan;—et entre le conte de Montfort[508], frère d'iceluy duc Jehan, tiercement né. Car icelui Charles disoit que, par raison de coustume approuvée et courant par toute Bretaigne, sé aucun, tant noble comme non noble, trespassoit sans hoirs de son corps et eust frère, le premier né, après le mort, posséderoit l'héritage et la seigneurie; mais soit donné qu'il eust pluseurs frères, et encore soit donné que celui qui est secondement né mourut devant le premier né, toutesvoies sé celui secondement né avoit hoirs de son corps male ou femelle, icelui hoir, devant tous les autres frères après la mort du premier né, seroit héritier et joïroit de l'héritage.—Et pour ce, disoit icelui Charles de Bloys, neveu du roy, que, supposée la devant dite coustume, par la raison de sa femme jadis fille de messire Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né de monseigneur le duc de Bretaigne dernièrement mort, la seigneurie du duchié de Bretaigne luy devoit appartenir et luy estoit dévolue.
Jehan, conte de Montfort, affirmant le contraire, disoit que ceste coustume entre les non nobles couroit, toutesvoies entre les nobles et meismement entre princes elle n'avoit nul lieu. Pour laquelle chose la cause vint à l'audience du roy à la seigneurie duquel la souveraineté de l'ommage appartenoit. Et quant la cause fu menée en parlement, à la parfin, par pluseurs sages et expers, et meismement par aucuns évesques dudit pays, la devant dite coustume fu suffisamment prouvée, et fu dist, par arrest, que le roy devoit recevoir et envestir le devant dit Charles à l'ommage du duchié de Bretaigne. Quant le roy ot ce oï, si le fist tantost chevalier nouvel et le investit du dit duchié. Mais avant que ces choses se féissent, Jehan, le conte de Montfort, sentant justice agréable[509]au devant dit Charles, deffoui l'audience et à Nantes, une cité de Bretaigne très forte, se transporta; et en icelle cité s'appareilla de toutes ses forces à résister et obvier au dit Charles.
Quant le roy vit que le conte de Montfort alloit contre son jugié, si mist toute sa terre en sa main et si envoya son fils monseigneur Jehan, duc de Normendie, et son frère messire Charles d'Alencon, pour luy guerroier. Les quels, quant il furent entrés au duchié de Bretaigne, il asségièrent un très fort chastel qui est en une isle de Loyre, lequel est appelé Chastonciaux[510], et le reçurent abandon. Et après alèrent à la cité de Nantes; mais ceux de Nantes si regardèrent que ce ne seroit pas juste chose né seure de résister au roy et au royaume de France. Si se rendirent au duc de Normendie et au conte d'Alençon, et, avecques ce, il reçurent le conte de Montfort qui là estoit sur certaines convenances[511], si comme aucuns disoient; lequel, quant il l'orent reçeu, si le firent présenter an roy. Mais endementres que le roy le fist tenir à Paris au Louvre sus certaine garde, sa femme[512]qui seur estoit au conte de Flandres, et ses complices pour ce ne se désistèrent oncques de faire moult de maux par le duchié de Bretaigne.
Et ce meisme an, le neuviesme jour de décembre, il fu esclipse de souleil, luy estant au signe du Sagittaire, et dura par douze heures et plus.
Et en icest an, messire Henri de Léon, chevalier, homme grant et puissant au duchié de Bretaigne, lequel estoit adhérent à messire Charles de Bloys, comme il voulsist encliner à sa partie deux chevaliers lesquels estoient ses hommes liges; c'est assavoir Tanneguy du Chastel, chevalier, et messire Yves de Treziguidi, mès il ne pot; dont vint une dissencion entre eux; et avint que ledit messire Henri ne se garda pas si sagement comme il deust, et se héberga en un hostel, lequel n'estoit pas moult seur; si le sceurent les deux devant nommés qui estoient ses hommes liges; et s'en alèrent audit hostel, et rompirent les portes et pristrent par force ledit monseigneur Henri[513]. Et afin qu'il ne fust delégier délivré, il l'envoièrent Oultre-mer et le firent présenter au roy d'Angleterre.
Et en cest an, comme ceux qui estoient réputés de la partie au roy de France, lesquels soustenoient la partie Charles de Bloys pour la raison de la sentence du roy et de l'ommage qui luy avoit esté fait à la garde de la terre de Bretaigne, voulsissent envaïr un très fort chastel lequel est appelé Hannebout[514], auquel estoient deux chevaliers pour le deffendre: c'est assavoir messire Yvon de Treziguidi et messire Geofroy de Malestroit; si furent adjoins avecques ceux de la partie du roy de France les Genevois et les Espaignols. Mais endementres que ceux de la partie du roy s'ordenoient, ceux du chastel envoièrent chercher messire Tanneguy qui n'estoit pas présent avecques eux. Si avint que nos gens commencièrent à assaillir forment ledit chastel; toutevoies ceux du chastel se déffendirent par telle manière qu'il tuèrent pluseurs des François; et leur nefs qui estoient au port de Hannebout furent retenues et furent nos gens contrains de eux départir à leur grant honte et dommage.
Et en icest an, le premier jour de février, mourut frère Pierre de la Palu, docteur en théologie, de l'ordre des Prescheurs et patriarche de Jhérusalem, homme de très sainte vie et de grant loenge.
En ce meisme an, au moys de juillet, mourut messire Loys, duc de Bourbon et conte de Clermont, fils du fils saint Loys jadis roy de France, et fu enterré aux frères Prescheurs à Paris.
Coment les trieves furent esloignées entre le roy de France et le roy d'Angleterre et les Flamens; et coment le pape Bénédict mourut, et après fu fait pape Clément VI, et coment les cardinaux vindrent pour traittier de la paix entre les deux roys.
ANNÉE 1343L'an de grâce mil trois cent quarante-trois, les trieves qui estoient entre le roy de France et le roy d'Angleterre et entre les Flamens et leur alliés, c'est assavoir le duc de Breban, le conte de Haynau, le duc de Baldres[515], le prince de Juilliers et aucuns autres, furent esloignées à trois sepmaines, et en après, de terme en terme jusques à la feste saint Jehan-Baptiste. Et aussi fu-il accordé qu'il ne feroient nulles incursions l'un sur l'autre, sé il n'estoit segnefié ou notablement intimé par un moys entier avant.
En ce meisme an, le vint-cinquiesme jour du moys d'avril, environ heure de vespres, mourut à Avignon le pape Bénédict XII, l'an de son pontificat huitiesme. Et le septiesme jour du moys de may ensuivant, environ heure de tierce, fu esleu en pape Pierre Rogier, prestre cardinal, jadis archevesque de Roen, né de Lymosin, et fu nommé Clément le VI. Et oultre, le dix-nuéviesme jour de ce meisme moys, à Avignon fu couronné. Icestui pape Clément fu homme de grant lecture et docteur en théologie; et sus tous autres, en son temps, il ot grâce de preschier et de bien et gracieusement parler; lequel Dieu si esleva par l'espace de seize ans, que, de simple moyne, il fu fait prieur de Sainte Babile, et puis abbé de Fescamp, et puis évesque d'Arras, et après archevesque de Roen. Et furent toutes ces promocions à luy faites par le pape Jehan XXIIe; et au derrain, par le pape Bénédict il fu fait cardinal; lequel pape mort, il fu esleu en pape, jasoit ce qu'il fust des plus jeunes cardinaus.
Et environ ce temps que le siège du pape vacoit, Jehan, duc de Normendie, fils du roy de France, et le duc de Bourgoigne, son oncle, furent de par le roy de France envoiés à Avignon, à procurer l'ellection et meismement la promocion de Pierre Rogier, prestre cardinal, jadis archevesque de Roen. Si leur vindrent nouvelles, endementres qu'il estaient en chemin, que à leur souhait et entencion le message estoit parfait pour lequel il estoient en chemin; noientmoins il ne désistèrent point d'aler à Avignon. Mais quant il furent là, le pape nouvellement créé les reçut et tout le collège des cardinaus très honnorablement. Si avint que quant le pape nouvel créé aloit à son couronnement, les deux ducs, l'un d'une part et l'autre d'autre, tous à pié tenoient le frein et gouvernoient le cheval du pape. Et, au disner, du premier mès il le servirent. Et après les solempnités qui appartiennent à telles besoignes, et leur messages fais, il pristrent congié du pape et s'en retournèrent en France.
Et en icest an, messire Robert d'Artois, du commandement du roy d'Angleterre, si comme il feignoit, quant il sceut que le conte de Montfort estoit emprisonné, si luy voult aidier contre Charles de Bloys, et passa la mer d'Angleterre en Bretaigne, et prist avecques luy Tanneguy du Chastel et Yvon de Trezeguidi devant nommés, et fist moult de maux en la duchié de Bretaigne. Et en ce meisme an, assez tost après le coronnement du pape, vindrent en France deux cardinaux envoiés de par le pape, c'est assavoir le cardinal de Penestre[516], vichancelier du pape, et messire Hannibal de Neapole, à segnefier aux roys de France et d'Angleterre et à leur aliés, sa volenté sus la composition de pais entre eux. Et premièrement, il vindrent au roy de France et orent de luy ceste response: «Que, sauve la majesté» royale et la convenance et le serment qu'il avoit à ses aliés,» il se consentoit de plaine volenté à toute bonne pais» Quant les cardinaus orent oï sa response, il envoièrent leur messages au roy d'Angleterre, assavoir que s'il vouloit traittier à aucune manière de pais avecques le roy de France, il passeroient la mer. Si orent en response que en Angleterre il n'entreroient jà, mais il entendoit prochainement visiter son royaume de France, et ilecques, pour la révérence du siège de Rome, les oroit volentiers. Et puis vindrent lesdis cardinaus aux Flamens; si leur respondirent ainsi comme hommes désespérés, que jamais il n'enclineroient à aucune pais s'il n'estoient premièrement absous. Et après que lesdis cardinaus furent venus aux Brebançons et aux Hanoiers, si leur donnèrent ceste response: Que, sauve l'aliance qu'il avoient faite au roy d'Angleterre, il s'accorderoient tousjours au bien de pais. Et jasoit ce que par l'administracion et services des devant dis cardinaus, trieves fussent entre le roy de France d'une partie et les Flamens et aucuns aliés d'autre partie; toutes voies, quant au roy d'Angleterre, il n'estoit nule mencion. Mais estoient les gens du roy de France en Gascoigne avecques l'évesque de Biauvais qui combatoient forment les gens au roy d'Angleterre. Et partout l'esté, ceux qui soustenoient la partie de Charles de Bloys contre le conte de Monfort estoient hommes qui mouteplioient moult batailles.
Et en ce meisme an, au moys de septembre, vint derechief messire Robert d'Artois et le conte de Salebruge avec luy en Bretaigne, pour aidier à ceux qui soustenoient la partie du conte de Montfort, auquel advènement leur gens firent moult de dommage aux gens qui estoient au pays, tant de par le roy de France comme de par Charles de Bloys, et meismement en navire, comme galies et autres vaissiaux, lequel navire avoit esté acheté de par le roy de France. Car il y ot un très grant assaut en mer, auquel ledit messire Robert fu navré et fu au lit; et le prist un flux de ventre duquel il mourut assez tost avecques la navreure qu'il avoit. Et fu porté en Angleterre, dont il n'estoit pas né, pour le enterrer.
Et en ce meisme moys de septembre, vint le roy d'Angleterre en Bretaigne; et disoit que ce n'estoit pas pour guerroier qu'il estoit venu, mais pour garder, deffendre et aidier Jehan, fils du conte de Montfort, lequel il appelloit son fils, pour la cause qu'il avoit fiancé sa fille. Si avint et apparut assez tost après le contraire du fait; car il amena avecques soy une partie de son ost, et ala tenir siège devant la cité de Vannes; et l'autre partie des Anglois ala devant Nantes et ilec firent siège et destruirent et ardirent les fourbours et démoulèrent là jusques à tant que le roy de France y fu. Et après, quant il vint à la cognoissance du roy de France que le roy d'Angleterre entendoit au siège de Vannes, il se parti de la cité de Tours et assembla son ost et s'en ala à Rezons[517], et laissa la roy ne qui estoit avecques luy en l'abbaye de Noiremoustier. Et endementres que le roy ala à Rezons, il ot les cardinaus à rencontre de luy, lesquels, selon le commandement du pape, traittièrent avecques luy de la pais. Quant les Anglois qui tenoient siège devant Nantes sceurent la venue du roy, il levèrent le siège et s'en départirent. Si avint après que les deux roys approchièrent l'un de l'autre qu'il n'avoit de l'un à l'autre que six lieues. Adoncques commencièrent les cardinaus à chevauchier de l'un roy à l'autre, et autres preudeshommes messagers. A la fin, les deux roys furent d'une volenté à acort, à ceste fin et conclusion que d'iceluy jour qu'il commencièrent à traittier jusques à la feste de saint Michiel ensuivant, sé il povoient concorder, trieves et induces seront données entre eux; et s'il ne povoient concorder dedens ledit terme, les trieves seront aloignées jusques à trois ans, à commencier à la feste saint Michiel prochaine avenant. Et encore est acordé que, à la feste de la Nativité Nostre-Dame de Tannée ensuivant, chascun des roys envoiera à Avignon, pour soy, certains messages devant le pape pour traittier de la pais. Et ainsi les cardinaus s'en retournèrent à Avignon et le roy d'Angleterre se parti de Bretaigne premièrement et s'en ala en Angleterre. Et le roy de France demoura une pièce en Bretaigne jusques environ le commencement du moys de janvier; et lors s'en retourna en la terre de France. Toutes voies, ceux qui estoient de la partie Charles de Bloys menoient tousjours guerre en Bretaigne contre l'autre partie qui estoit pour le conté de Montfort.
De la forme des trieves, et du traitié fait entre le roy de France et le roy d'Angleterre par les cardinaus.
La forme des trieves est telle: «Vez-ci les choses acordées et jurées entre le roy de France et le roy d'Angleterre, c'est assavoir, par monseigneur le duc de Bourbon et le duc de Bourgoigne pour le roy de France, et par le conte de Derby, le conte de Noyrentonne et par autres nobles pour le roy d'Angleterre; en la présence des cardinaus Penestre et Tusculain, traitteurs de la paix, en la ville de Malestroit.
«Premièrement est acordé, pour la révérence de l'églyse et à secourre au mauvais estat de crestienneté et à espargnier aux dommages des sougiés des deux roys, et pour l'honneur des cardinaus traiteurs de la pais des deux roys, que sur toutes discordes et dissentions meues entre les deux roys, soient envoiées à court de Rome aucuns du sanc des deux roys avec aucuns autres qui aient puissance de concorder, de ottroier et de afermer sur toutes lesdites discordes, selon le traittié de nostre saint père le pape et des devant dis traitteurs; et pourront proposer leur raisons devant le pape, non à décision de cause né pour donner sentence définitive, mais afin de meilleur traitié et de faire pais. Et si est ordené que ceux qui seront envoiés à la court oïs seront dedens la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste prochainement venant, afin que dedens la nativité de Nostre-Seigneur les choses dessus dites soient, par nostre sire le pape à l'aide de Dieu, expédiées et délivrées j et s'il avenoit que du consentement desdis nobles le temps fust esloigné, et aussi que le pape fust empeschié ou qu'il ne peust concorder les deux roys, toutes voies les trieves durront et seront gardées jusques au temps déterminé. Et afin que les choses dessus dites puissent avoir meilleur effect, sont trieves ottroiées jusques à la feste saint Michiel du moys de septembre prochain venant, et de ladite feste jusques à trois ans continuement ensuivant, entre les roys de France, d'Angleterre et d'Escoce, et le conte de Haynau, et les Flamens et les aliés devant nommés des roys en toutes les terres de eux et de leur aliés; pour lesdites trieves tenir pour le temps dessus dit de la date de ces lettres présentes. Et si est ordené que le roy d'Escoce et le conte de Haynau et lesdis aliés envoieront leur messages en la court de Rome dedens la feste saint Jehan dessus dite, lesquels aient puissance de consentir et de avoir estable tout quanques il leur pourra touchier, selon le traitié du saint père le pape. Et sé aucuns de eux sont négligens ou qu'il ne leur chaille de envoier leur messages comme dit est, pour ce ne sera point retardé né empeschié la négoce devant dit. Et que les ordenances faites devant Tonrnay, des trieves, seront exprimées dedens et des deux roys confermées, excepté des emprisonnés. Et que lesdites trieves seront des deux roys en Bretaigne gardées, et de leur adhérens, jasoit ce qu'il se dient avoir droit au duchié. Et que la cité de Vannes, en la main des cardinaus sera receue et teneue en la main du pape par l'un des cardinaus, sé l'autre se départoit ou sé il ne la vouloit recevoir par tout le temps des dites trieves.
«Et en la fin des trieves fassent les cardinaus leur volenté de la cité de Vannes. Et que les cardinaus labourront curieusement, afin que la voie plus convenable puisse estre trouvée par laquelle l'en procède à l'absolucion des Flamens, et les sentences èsquielles il sont encourus oster. Et que le conte de Flandres, tant comme seigneur sans moien[518]et non pas tant comme souverain, demourra en Flandres durant lesdites trieves; mais qu'il plaise au peuple dudit pays. Et que ce qui fu ottroié ou acordé en la cité de Nantes au conte de Montfort, de quoy il apparu, sera loyaument envers ledit conte gardé. Et sé aucuns, en Gascoigne ou en autre lieu, meuvent guerre l'un contre l'autre, voisin contre voisin, anemis contre anemis, lesdis roys ne s'entremettront point de leur partie, né pour autres envoiés né autrement par quelque manière; et pour ce les trieves ne seront point enfreintes. Et encore est acordé que les deux roys labourront bien et diligeamment et sans fraude, que les sougiés d'une partie ne fassent guerre aux sougiés de l'autre partie en Gascoigne et en Bretaigne durant lesdites trieves. Et que nul qui maintenant soit en obédience d'une partie puisse venir, les trieves pendans, en l'obédience de l'autre partie à laquelle il ne fu pas au temps que lesdites trieves furent données. Et que durant lesdites trieves à aucuns ne soit donné ou souffert à donner aucune chose en la guerre menée. Et que lesdites trieves soient gardées en mer et en terre. Et qu'elles soient acordées et concordées par le serement de l'une partie et de l'autre. Et que lesdites trieves seront publiées en l'ost de l'une partie et de l'autre, c'est assavoir, en Bretaigne et en Gascoigne dedens quinze jours; en Flandres, en Angleterre et en Escosse, dedens quarante jours. Et encore est acordé que tous les prisonniers d'une partie et d'autre, et tous biens pris durant la souffrance par les devant dis cardinaus nouvellement faite, c'est assavoir du dimenche devant la feste saint Vincent prochaine venant jusques à ce présent jour, seront mis hors de prison et seront franchement laissié aler, rachetés ou rançonnés en tant que Tordre de droit donra.»
En ce meisme an, par tout l'yver, furent les messages du roy de France à la court, à procurer l'absolucion Loys, duc de Bavière; car le roy luy avoit promis, à la fin que ledit Loys fust alié avecques ledit roy de France, et que l'aliance que ledit duc avoit au roy d'Angleterre fust anichilée; mais les devant dis messages ne firent riens à la court, pour cause que ledit duc ne demandoit pas sa réconciliation vers l'églyse, par manière deue, si comme il devoit. Toutes voies, les messagiers du roy, tant comme il estoient à la court du pape, firent convencions et traittiés devant le pape, avec messire Ymbert, dauphin de Vienne, lequel n'ayoit nul hoir né il n'estoit pas en espérance qu'il en deust nuls avoir de quelque femme que ce fust, coment messire Phelippe, fils du roy de France, succéderoit au Dauphiné.
En ce meisme an, mist le roy une exaction au sel, laquielle est appellée gabelle; c'est-à-dire que nul ne povoit vendre sel en tout le royaume s'il ne l'achetoit du roy. Et qu'il fust pris es greniers du roy. Dont le roy acquist l'indignacion et la male grâce tant des grans que des petis et de tout le peuple. Et si fist par telle manière sa monnoie empirier et de jour en jour amoindrir que devant la feste de la nativité Nostre-Dame, l'an ensuivant, un denier valoit cinq deniers parisis, et le flourin de Florence valoit quarante sous parisis. Et pour ceste cause il fu grant chierté de toutes choses par tout le royaume de France, et valoit le sextier de blé soixante-seize sous parisis et avoine quarante sous parisis.
Coment mut dissencion entre les barons de Normendie; et coment ceux d'Orliens pristrent blés qui estoient sur la rivière de Loire et les mistrent en vente.
L'an de grâce mil trois cens quarante-trois, avint, par l'énortation du déable, que une grant dissencion s'esmut entre aucuns nobles du duchié de Normendie. C'est assavoir, entre messire Jehan conte de Harecourt, et messire Robert dit Bertran mareschal de France, pour convenances de mariages contraitiés d'une partie avecques le fils dudit messire Robert, et avecques la fille de messire Robert dit Bacon, chevalier, et de l'autre part avecques messire Geoffroy, frère dudit conte. Et y ot mains mises[519]et glaives trais, et vindrent jusques en la présence du roy. Mais le roy, pour le bien de pais et pour justice faire, enjoignit à chascune partie que l'une partie ne courust sus l'autre né se combatist contre l'autre; mais tous deux fussent semons à venir à Paris en son parlement. A laquielle journée ledit messire Geoffroy ne vint né comparut, né n'envoia pour soy procureur suffisamment fondé. Mais nonobstant l'inhibicion du roy, ledit messire Geoffroy asségia en un chastel messire Guillaume dit Bertran, évesque de Lizieux, frère du devant dit messire Robert; et depuis, si comme l'en disoit communément, se commença ledit messire Geoffroy à aerdre[520]avec le roy d'Angleterre, et avecques les anemis du roy de France.
Item, en ce temps, Phelippe de Navarre, frère de la royne Jehanne femme du roy Charles derrenièrement trespassé, assez tost après la Pasque, prit sa voie pour aler à l'aide du roy de Castelle contre les Sarrasins; lequel, quant il fu parti de France, s'en ala à Avignon, et là fu par une espace de temps avec le pape et les cardinaus.
Item, en ce meisme an, comme le roy, à la requeste du duc de Bourgoigne, luy voulsist aucunement aidier;—car en sa terre avoit très grant deffaute de vivres, et eust le roy ordené que sur les terrouers d'Orliens, de Biauce et de Gastinois ceste manière d'ayde seroit levée pour aidier au pays du devant dit duc;—dont il avint que les clercs estudians à Orliens, avec les bourgois et le commun, portèrent ceste chose moult griefvement et disoient que les marchiés de vivres en seroient moult aménuisiés et empeschiés; si convindrent tous d'un acort à procéder en l'offense du roy et de tout le conseil par telle manière: car de fait il vindrent au fleuve de Loire là où estoient aucunes nefs plaines de vivres pour estre menées au duc de Bourgoigne et en son dit pays, lesquelles, sans aucune discrécion et sans arroy, mistrent tous lesdis vivres en vente au commun à tous ceux qui avoir en vouloient. Et adecertes aucuns d'iceux s'en découroient par les forbours et par les villes voisines, et rompoient les huis et exposoient les biens des povres à larecin. Quant le prévost d'Orliens vit ce, si considéra que de légier il ne pourroit pas obvier à si grans forseneries, toutesvoies il fist ce qu'il pot; car par ses sergens il fist prendre douze ou quatorze des malfaiteurs, et les fist mettre en prisons diverses. Quant les autres de la ville oïrent dire que le prévost en avoit mis aucuns en prisons, si s'esmurent ainsi comme hors du sens et forsenés, et s'en alèrent aux prisons et les rompirent, et mistrent hors ceux que le prévost y avoit mis; et non pas seulement ceux, mais tous autres prisonniers et meismement aucuns qui estoient condampnés à mort pour leur mesfais. Quant ces choses furent venues à la cognoissance du roy, il envoia là deux chevaliers, et avecques eux grant quantité de gens d'armes, et leur commanda bien que tout acertes ceux qu'il trouveroient coupables de ceste dissencion que tantost et sans délay il les fissent pendre, et meismement ceux que le prévost d'Orliens leur nommeroit. Lesquiex, quant il furent venus à Orliens, il en firent prendre pluseurs et tantost pendre, si comme commandé leur avoit est; entre lesquiex il ot un pendu, lequiel estoit dyacre, si comme l'en disoit; et tantost après cessa toute celle sédicion[521].
En ce meisme an, en la ville de Paris et meismement environ Paris et au bois de Vincennes, là où la royne vouloit que une grant feste fust faite pour la cause que elle avoit eue un fils nouvellement, il vint une très forte tempeste, laquelle tresbucha un très fort mur, et rompit et abati pluseurs arbres audit boys.
En ce meisme an, l'abbé de Saint-Denis en France, messire Guy de Chartres[522], lequel s'estoit moult sagement porté au gouvernement de sa maison, c'est assavoir de l'églyse de monseigneur saint Denis, afin que il péust mieux vacquer à Dieu et à contemplacion, envoia procureur en la court de Rome souffisamment fondé; lequel procureur, en la présence du pape en plain consistoire, de par ledit monseigneur Guy abbé, résigna au gouvernement et à l'honneur de la devant dite églyse de monseigneur saint Denis. Et assez tost après, frère Gille Rigaut[523], moyne de celle meisme églyse, bachelier en théologie et prieur d'Essone emprès Corbueil, à la subjection du roy de Navarre qui estoit présent à la court de Rome, et par le bon tesmoing de son devancier, c'est assavoir ledit monseigneur l'abbé Guy, lequel avoit escript de luy à la cour de Rome et audit roy de Navarre, fu ledit frère Gille Rigaut subrogé au gouvernement de ladite églyse; et en ladite court de Rome, avant qu'il partist, fu benéi et consacré. Un pou après la bénédicion de Gille Rigaut en abbé de Saint-Denis en France, Phelippe, roy de Navarre, prist congié au pape; et empétra, tant pour luy comme pour ceux qui estaient avecques luy, du pape, plaine indulgence de peine et de coulpe, et se mist en chemin pour aler en l'ayde du roy de Castelle, contre les Sarrasins. Icestui roy de Castelle se combatoit contre les Sarrasins et avoit guerre continuement contre eux; et espéciaument pour le temps, il avoit moult à faire contre le roy de Garnate et contre le roy de Belle-Marine, car il avoit asségié et mis siège contre une très noble et très forte cité, laquelle est appellée Algésire, et est divisée en deux parties, et court une rivière parmi; et y a un pont par lequel on va d'une partie à l'autre, dont l'une partie est appellée Algésir la neuve, et l'autre Algésir la vielle. A ce siège vint le roy de Navarre au moys d'aoust, et fu receu du roy de Castelle à très grant joie et grant honneur. Et jasoit ce que ledit roy de Navarre eust moult grant désir de soy combatre contre les Sarrasins, toutes voies, assez tost après qu'il fu arrivé au devant dit siège, il luy prist une forte passion[524]que l'en appelle flux de ventre, et se parti du roy de Castelle et de l'ost des Sarrasins[525], environ trois lieues loing, et ilec mourut comme bon chevalier de Jhésucrist[526], duquel le corps fu enterré en l'églyse Nostre-Dame à Pampelune, et le cuer aux frères Prescheurs, à Paris, et ses entrailles à une ville qui est appellée la Noe, emprès Evreux. Et après la mort dudit roy, la royne de Navarre, sa femme, par le conseil du roy de France, renonça à toutes ses debtes et à tous meubles[527].
Coment les faux séelleurs orent les poings copés; et coment monseigneur Olivier de Clisson ot la teste copée ès hales de Paris, et pluseurs autres chevaliers et escuiers de Bretaigne et de Normendie; et coment il fu chier temps en France pour les changemens de monnaies.
ANNÉES 1343/1344En ce meisme moys d'aoust, un noble chevalier de Bretaigne[528]qui avoit à nom messire Olivier de Glisson, pour cause de traïson qu'il avoit commise contre son seigneur le roy de France qui avoit fait ledit messire Olivier chevalier et moult l'avoit aimé, fu pris moult cautement à une jouste à Paris; lequel, quant il fu pris, confessa sa traïson et fu par luy-meisme prouvée. C'est assavoir, qu'il avoit laissié son seigneur le roy de France et s'estoit allé aveques le roy d'Angleterre par foy bailliée, lequel estoit adversaire du roy de France. Assez tost après, fu amené du Temple, là où il tenoit prison en Chastellet, la teste toute nue et sans chapperon, et puis fu sentence donnée contre luy, et fu mis hors de Chastelet; et d'ilecques, si comme l'en dit, fu traîné tout vif jusques en Champiaux[529], et depuis fu monté ou monta en un grant et haut eschaufaut, là où il povoit estre veu de tous, et là ot la teste copée[530]. Duquel le corps fu trainé jusques au gibet et puis fu pendu par les esselles au plus haut lieu du gibet, et son chef, du commandement du roy, en espoentement des autres, si fu porté en la cité[531]de Nantes à laquelle il avoit fait moult de maux et s'estoit efforcié de la traïr, si comme l'en disoit. Sa femme qui estoit appellée dame de Belleville, tant comme coupable des devant dites traïsons, fu semoncée en parlement, laquelle n'osa comparoir; pour ce, fu elle condampnée par jugement et bannie.
En ce meisme an, Geoffroy de Harecourt[532]qui avoit esté semons en parlement, si comme devant est dit et n'estoit point venu, mais avoit fait une très grant desloyauté contre son seigneur, car il s'estoit aers[533]avecques le roy d'Angleterre et le servoit eu ses fais de guerre, si fu de rechief semons en parlement devant le roy ou ses gens; et comme il ne venist né pour soy souffisamment il n'envoiast, le roy le fist bannir solempnellement et du royaume de France estre osté, et tous ses biens estre confisqués.
Ce meisme an, au moys d'aoust, le conte de Montfort qui, depuis le temps qu'il avoit esté pris en Bretaigne, avoit tenu prison à Paris au Louvre jusques à maintenant, fu délivré de prison pour certaines seurtés et convenances qu'il n'iroit pas en Bretaigne[534].
En ce meisme an, au moys de septembre, les deux roys de France et d'Angleterre envoièrent messagiers à Avignon pour traitier de la pais, si comme il estoit acordé entre eux c'est assavoir en la feste de la nativité Nostre-Dame.
En ce meisme an, il vint une très grant guerre et dissencion entre le roy d'Arragon et le roy de Maillorgues, pour causes d'aucunes redevances que le roy d'Arragon disoit avoir en la ville de Perpignan: et assemblèrent ensemble en bataille; mais le roy de Maillorgues fu vaincu tantost et mis ainsi comme tout au noient: mais après il furent par le pape mis à pais.
Et environ ce temps, sept faux scelleurs et composeurs et simulateurs du scel du roy de France furent extrais et mis hors de Chastellet, et furent menés aux champs hors de Paris emprès Saint-Laurent, et en la terre et justice de monseigneur saint Denis par don du roy. Et là, fu levé un grant eschaufaut par le prévost de Paris du congié de ladite églyse de monseigneur saint Denis, et de ce orent bonnes lettres dudit prévost, présent maistre Jehan Pastourel qui les reçut au nom de ladite églyse; et quant il furent audit eschaufaut montés par degrés de fust[535]que l'en y avoit fais, l'en leur copa sus ledit eschaufaut les poins, et après furent traînés au gibet et pendus.
En ce meisme an, le roy fist cheoir sa monnoie par telle condicion que ce qui valoit[536]douze deniers de la monnoie courant ne vaudroit que neuf deniers, c'est assavoir, l'escu qui valoit soixante sous ne vaudroit que trente-six sous et le gros tournois ne vaudroit que trois sous, le treiziesme jour de septembre. Et en la Pasques prochaine, l'escu ne vaudroit que trente-quatre sous, et le gros deux sous, et la maille blanche six deniers jusques emmi septembre, l'an quarante-quatre et plus ne dureroit. Dont il avint que blés et vins, et autres vivres vindrent à grant deffaut et à grant chierté, pour laquelle chose le peuple commença à murmurer et à crier, et disoient que celle chierté estoit pour la cause que chascun attendoit à vendre ses choses jusques à tant que bonne monnoie courust. Et fu la clameur du peuple si grant que le roy, ce meisme an, c'est assavoir l'an mil trois cens quarante-trois, le vingt-huitiesme jour d'octobre, fist cheoir du tout les monnoies devant dites par telle manière que le gros vaudroit douze deniers, la maille blanche trois tournois, le flourin à l'escu treize sous quatre deniers, le flourin de Florence neuf sous six deniers. Jasoit ce que par avant il eut osté le cours aux autres monnoies, excepté les bruslés qui valoient deux deniers, lesquels vindrent à une maille tournoise. Et nepourquant, considéré la forte monnoie, non obstant la clameur du peuple devant dite, les vins, les blés et autres vivres estoient plus chièrement vendus que devant.
En ce meisme an, au moys de novembre, la vigile de saint André l'apostre, aucuns nobles de la duchié de Bretaigne qui avoient conspiré contre le roy de France, et en moult de lieux du royaume de France subgiés, et meismement en Bretaigne, avoient moult de maux perpétrés, en faisant destructions, occisions et rapines, et lesquels avoient presté aide, conseil et faveur au roy d'Angleterre et à messire Robert d'Artois très grans anemis du roy de France; et espéciaument audit messire Robert d'Artois, quant il vint en Bretaigne, si comme devant est noté; furent mis hors du Chastellet de Paris et traînés ès haies, tant comme très mauvais traitres; et tous les uns après les autres orent les cous copés et puis furent trainés jusques au gibet, et après, au plus haut lieu du gibet pendus par les esselles, et leur testes après eux. Et estoient tous nobles, c'est assavoir, six chevaliers et six escuiers, desquels les noms sont après nommés, un excepté duquel je ne sçay pas le nom. Premièrement les chevaliers: Messire Geoffroy de Malestroit, messire Jehan de Malestroit, son fils, messire Jehan de Montalban, monseigneur Guillaume d'Evreux[537], monseigneur Alain de Calilac[538], messire Denis du Plessie. Les escuiers: Jehan de Malestroit, Guillaume d'Evreux-Rollant Jean de Sene David[539].
En ce meisme an, le samedi veille de Pasques, c'est assavoir le troisiesme jour d'avril, trois chevaliers normans lesquels se portoient traîtreusement contre le roy, en tant qu'il entendoient Geffroy de Harecourt, banni du royaume de France ce meisme an si comme dessus est escript, faire duc de Normendie, et duquel duchié ledit messire Geffroy avoit jà fait hommage au roy d'Angleterre, si comme l'endisoit communément, furent pris et détenus; et sus les devant dis fais accusés et convaincus[540]: finablement furent mis hors du Chastellet là où il avoient esté longuement, et furent jugiés par telle manière comme les devant dis de Bretaigne, et exécutés ladite veille de Pasques, ce excepté que les trois chiefs desdis trois chevaliers normans, du commandement du roy, furent tantost portés à Saint-Lo en Coustantin, en détestacion de leur grant traïson qu'il avoient faite, et en espoentement des autres. Et après sont les noms desdis trois chevaliers: premièrement messire Guillaume[541]Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson, messire Richart de Persy. Et furent tous les biens desdis chevaliers, tant meubles comme immeubles, appliqués au fié royal; car il avoient conspiré contre le roy, et si avoient envers luy leur loyauté brisiée, pourquoy il avoient encouru crime de lèse majesté[542]; et pour ce, sans aucune injure et de droit, furent leur biens confisqués à la royal majesté. Si avint que le roy qui vit tant de traïsons estre faites et de toutes personnes et en toutes parties de son royaume, si fu mout troublé en luy-meisme, et commença à penser et soy à merveiller, et non pas sans cause, par quelle manière ces choses pooient estre faites: car il véoit au duchié de Bretaigne et de Normendie ainsi comme tous rebeller, et meisme moult de iceux nobles qui luy avoient promis et juré garder perpétuellement loyauté jusques à la mort. Adonques il quist par son povoir conseil tant de princes comme de barons de son royaume, par quelle manière il pourrait à si grant fraude et à si grant iniquité obvier, afin que de son royaume tout inemistié fust du tout ostée, et que l'en usast de ferme et loyal pais.
Coment Henry de Malestroit, cler du roy, fu mis en l'eschielle au parvis devant Nostre-Dame, et puis mourut en l'oubliette.
ANNÉE 1344En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent quarante-quatre, Jehan, fils de Phelippe roy de France, duc de Normendie, par l'ordenance et volenté du pape s'en ala à Avignon à grant et noble compaignie, là où le roy d'Angleterre devoit convenir. Et quant il ot attendu longuement pour ce que le roy d'Angleterre ne venoit point, mais envoioit messagers solempnels qui n'estoient mie fondés souffisamment à expédier la besoigne de laquelle il devoient traittier, tout ainsi comme il estoit alé il s'en retourna vuide et sans riens faire. Mais tandis qu'il attendoit à Avignon le roy d'Angleterre, grant contencion fu meue entre les gens du cardinal de Pierregort et les gens du conte d'Aucerre, lequel estoit de la famille monseigneur le duc de Normendie, en tant qu'il y ot sept personnes tuées et aucuns de ceux qui estoient de la partie dudit cardinal. Et tant en força la sédicion, que le duc commenda que toutes ses gens s'armassent; mais ladite sédicion fu tost et hastivement par le pape apaisiée et pacifiée.
En celuy an, fu pris maistre Henri de Malestroit, clerc et diacre, et frère jadis de monseigneur Geffroy de Malestroit, chevalier lequel avoit esté décapité l'an derennièrement passé. Yceluy Henri avoit esté en office du roy que l'en dit seigneur des requestes de l'hostel le roy; mais après la mort de son frère, il s'en ala au roy d'Angleterre et estoit son adhérent contre nostre seigneur le roy de France, en tant que en la ville de Vannes en Bretaigne il se portoit comme capitaine pour la partie du roy d'Angleterre. Lequel fu pris des François et amené à Paris hastivement. Et quant il fu mis en prison, à la parfin il pria à grant instance que il fust mené devant le roy, et il luy diroit merveille et s'excuseroit loiaument de ce que l'en luy imposoit. Adoncques puis qu'il fu présenté au roy et l'en ot escouté et oï paciamment tout ce qu'il avoit voulu dire, noient moins il fu envoié en prison à la maison du Temple là où il avoit esté paravant et dont l'en l'avoit amené. Et quant il ot demouré un petit temps, à la parfin au moys d'aoust il fu mis hors de prison, en cote et sans chaperon, lié par le cou et par les mains et par les piés de chaiennes de fer, et assis en un tomberel sus un bois grant et large, mis de travers afin que tous le peussent véoir, et ainsi fu pourmené par la ville de Paris, dès le Temple jusques au parvis devant l'églyse de Nostre-Dame, et là fu baillié et laissié à l'évesque de Paris. Après ces choses, par vertu d'une commission du pape empêtrée par le roy qui moult s'efforçoit que ledit Henri fust dégradé de l'ordre de diacre et de tout autre ordre, il fu mis, par le jugement de l'églyse, en eschielle, et monstré à tout le peuple par trois fois, en laquelle eschielle il souffrist et soustint pluseurs reproches, blasphèmes et vitupères très grans et vilains, tant pour l'orde boe que l'en luy gettoit, comme par autres choses puantes qui luy estoient gettées par les menistres du diable, les sergens du Chastelet qui estoient présens, et espécialement en ce qu'il fu navré jusques au sanc d'une pierre que l'en luy getta, contre la deffense des commissaires et de l'official de Paris; lesquels, sus peine d'escommeniement, avoient fait crier que, contre ledit Henri mis en l'eschielle, nul ne gettast plus d'une fois. Et iceulx trois jours accomplis, assez tost après il mourut[543], et selon ce qu'il est acoustumé, il fu mis tout mort au parvis; et finablement, afin que pluseurs le véissent, il fu porté au palais[544].
Après ces choses, le roy d'Angleterre envoia messagers à la court de Rome, en soy complaignant du roy de France; et disoit qu'il ne gardoit mie raisonnablement les trieves mises entre eux, meismement pour la mort de monseigneur Geffroy de Malestroit, chevalier, et d'autres mis à mort, à Paris, par le roy de France[545].
Le mardi dix-huitiesme jour de janvier, Phelippe[546], fils du roy de France, estant âgé de dix ans, prist à femme madame Blanche, fille de Charles roy de France, qui estoit trespassé derrenièrement; estant ladite Blanche en aage de dix-huit ans. Et fu faite très grant feste à Paris au palais le roy, présente madame la royne Jehanne, mère de ladite espouse, à tout grant compaignie de nobles. Et l'endemain de ladite feste, la compaignie des nobles dessus dis firent joustes et grant appareil, esquelles joutes monseigneur Raoul conte d'Eu, connestable de France, fu mis à mort et occis de un cop de lance.
[547]Le dernier jour de février furent conjonction des trois planètes plus hautes, c'est assavoir de Mars, de Jupiter et de Saturne; et selon le jugement des sages astronomes qui pour le temps demouroient à Paris, ladite conjonction, selon leur dit, valoit trois conjonctions, c'est assavoir conjonction grant, très grant et moienne, et ne povoit à venir que en...........[548]du moins; et pour ce, elle demonstroit et ségnéfioit choses grans et merveilleuses et qui n'aviennent que trop pou et tart, si comme sont mutations de lois, de siècles, de royaumes, et avènemens de prophètes. Et doivent avenir ces choses espécialement vers les parties de Jhérusalem et de Surie.
En celui an, le roy d'Arragon prist le roy de Maillorgues et luy osta son royaume pour ce qu'il ne luy vouloit faire hommage.
Coment les Gascons et les Bourdelois brisièrent les trieves entre les deux roys; et coment toute la baronie de Haynau fut desconfite en Frise.
ANNÉE 1345L'an de grâce mil trois cent quarante-cinq, environ la Penthecouste, les Gascons et les Bourdelois commencièrent à brisier les trieves en faisant pluseurs courses sus le royaume et les gens de France. Mais environ la Nativité Saint-Jehan-Baptiste, le roy d'Angleterre envoia lettres au pape, disant que le roy de France avoit rompues les trieves et que, pour ce, il le deffioit. Lesquelles lettres, quant le pape les ot leues, il les enyoya au roy de France afin qu'il les leust. Dès lors il s'apresta pour garder le pays et les frontières du royaume, et fist sa semonce par lettres aux nobles, en mandant à tous que, hastivement après quinzaine de la Magdalaine, il comparussent solemnelment et en armes à Arras.
Et en celuy temps que ces choses se faisoient en France, le roy d'Angleterre, à tout grant multitude de gens, entra en mer et vint à l'Escluse en Flandres, en espérance de recevoir l'hommage que les Flamens, par l'instigacion de Jaques d'Artevelle[549], avoient pourpensé piéça de luy faire; mais il ne parfist mie ce qu'il cuidoit, ains avint tout autrement; car au moys de juillet, quant il vint à la cognoissance de ceux de Gant que ledit Jaques d'Artevelle, capitaine des Flamens, se portoit traîtreusement et faussement emmi ceux de Gant, d'Ypre et de Bruges, en tant que quant il venoit à Gant, il leur donnoit à entendre que ceux de Bruges et d'Ypre estoient à acort de faire hommage au roy d'Angleterre, et quant il venoit à Ypre, il leur disoit semblablement de ceux de Gant et de Bruges, et parloit à ceux de Bruges par semblable manière de ceux de Gant et d'Ypre. Et le quinziesme jour de juillet, quant si grant traïson fu apperceue, il fu cité à Gant personnellement au mardi ensuivant, lequel vint à Gant le dix-septiesme jour de juillet dimenche, environ souper. Et quant il vit le peuple si troublé contre luy, il se bouta en sa maison le plus tost qu'il pot. Et ceux de Gant le suivirent assambléement et entrèrent en sa maison efforciement. Finablement, si comme il fuioit de sa maison, il fu suivi du peuple et fu occis moult vilainement, environ soleil escouchant. Et combien que l'en l'eust enterré en une abbaye de nonnains, au dehors de Gant, toutes voies par après, il fu gettié à estre mengié et dévoré des oyseaux.
Quant le roy d'Angleterre oï ces choses, il se parti de l'Escluse et retourna en Angleterre, et envoia gens d'armes et sergens aux archiers de Bordiaux pour estre à rencontre et au devant du duc de Normendie, fils du roy de France, lequel, avecques grant compaignie de combateurs, avoit esté envoié en Gascoigne de par le roy.
En celuy an, au moys d'aoust, Jehan de Bretaigne, conte de Montfort, avecques la plus grant armée qu'il pot assembler, vint en Bretaigne et mist siège devant la cité de Quimpercorentin. Mais les gens au duc de Bretaigue firent lever ledit siège et enclostrent ledit conte eu un chastel auquel il estoit retrait. Mais ne demoura gaires après que ledit conte issi dudit chastel et s'en ala; et disoit-l'en communément que ceux qui devoient veiller et guettier par nuit en l'ost du duc de Bretaigne luy avoient fait voie.
En celuy an, fu le temps d'esté si froit, si moistie et si pluvieux, que blés, avoines, orges et prés et autres biens qui estoient ès champs ne peurent venir à meurté, et à peine porent estre cueillis; ainsois en fu laissié grant quantité perdre parmi les champs. Les vins aussi et autres fruits des arbres furent moult vers et aigres.
Au mois de septembre, le dix-septiesme jour, Audri, fils du roy de Hongrie, cousin germain du roy de France et successeur de Robert, roy de Sécile, à heure qu'il aloit à son lit pour dormir et reposer, et après qu'il fu despoillé de ses vestemens et qu'il vouloit entrer au lit, ses propres chambellans qui estoient députés à garder son corps et sa chambre, l'estranglèrent à cordes dures et rudes; et après sa mort fu son corps porté à la cité de Naples et ilecques sans sépulture, sans grant sollempnité et sans ce que nuls des royaulx né de son lignage y fussent présens.
Guillaume, conte de Haynau, neveu du roy de France, au moys d'octobre environ la Saint-Denis, luy, avecques son oncle monseigneur Jehan de Haynau, chevalier, à grant compaignie de nobles s'en ala en Frise dont il se disoit estre roy et seigneur, afin que il la peust conquerre à force d'armes. Mais pour ce que les Frisons ne lui voudrent obéir et luy résistèrent viguereusement, et il estoit moult convoiteux de les conquerre et de les guerroier et mettre au bas, il apresta armes et nefs, et quant il furent issus des nefs et mis à terre, et son oncle luy conseilloit qu'il s'en retournast, il ne volt avoir le conseil de son dit oncle; lequel luy disoit bien, comme expert en guerres et en batailles, que s'il aloit oultre il mettroit en péril luy et tout son ost; et ainsi fu-il par après. Car comme le dit conte qui trop présomptueusement se fioit de sa force, se fu mis et gettié entre les Frisons, tantost et sans demeure luy et sa noble compaignie qu'il a voit mené avec soy furent occis des Frisons. Et sont les noms des personnes nobles et notables qui furent occises, le seigneur de Floreville, le seigneur de Duras, le seigneur de Hermes, le seigneur de Maigny et son frère le seigneur d'Arques, et le seigneur de Buelincourt; le seigneur de Walincourt, monseigneur Jehan de Lissereules, monseigneur Gautier de Ligne et son frère monseigneur Michiel, monseigneur Henri d'Aucourt, monseigneur Girart à la Barbe, monseigneur Haso de Broucelle[550], monseigneur Thiéri de Vaucourt mareschal de Haynaut, monseigneur Jehan de Bruiffe, monseigneur Gilles Grignart. Monseigneur Jehan de Haynau, oncle dudit conte, s'en retourna tout seul en Haynau de ladite bataille en laquelle il avoit esté navré en la cuisse.
En celuy temps, monseigneur Jehan de Bretaigne, conte de Montfort, mourut tout désespéré, si comme pluseurs disoient; et disoit l'en aussi que à son trespassement il avoit vu les mauvais espris. Et avint grant merveille, car à l'eure de sa mort, si grant multitude de corbiaux s'assembla sus sa maison que l'en ne cuidoit mie que en tout le royaume de France il en peust avoir autant.
En celuy an, le roy envoia son ainsné fils Jehan, duc de Normendie, en Gascoigne, contre le conte Derbi pour luy résister et pour garder le droit du roy, lequel conte y estoit venu à grant armée, de par le roy d'Angleterre. Mais avant que le duc de Normendie peust venir en Gascoigne, ledit conte Derbi prist la ville et le chastel de Bergerac, là où estoit, de par le roy de France, monseigneur Aymart de Poitiers, conte de Valentinois, qui fu ilec occis. Et y estoit aussi le conte de Lille qui, en l'assaut de la ville, avoit esté pris et grandement navré[551]. Et si avoit pris encore avecques ledit conte Derbi la ville de la Riolle. Et disoient pluseurs que ces deux villes avoient esté prises du consentement à ceux du pays. Et quant le duc de Normendie fu venu en Gascoigne, et il vit que pou ou noient il y povoit faire, il s'en retourna en France; pour quoy, quant il vit que le roy, son père, en fu indigné contre luy, si s'en retourna le fils arrière et mist siège devant Aguillon, et y demoura jusques au moys d'aoust. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre guerroioit son père et le royaume, si s'en retourna en France.
Coment le conte de Norenton, principal capitaine des Anglais en Bretaigne, vint à grant force de gens d'armes d'Angleterre, et fu prise la Roche-Derian, en l'évesché de Triguier en Bretaigne.
En celuy an, le mardi avant la saint Nicholas d'yver, le conte de Norenton[552], en Angleterre, qui pour le temps estoit principal capitaine de tous les Anglois qui estoient en Bretaigne, vint devers la ville de Karahais[553], en Cornouaille, et environ heure de prime, luy et sa gent assaillirent la ville de Guengamp, en l'éveschié de Triguier; et ne savoit mie la force né la constance des habitans. Car pour ce que la ville se sentoit bien garnie, elle doubta trop pou ledit conte. Ainsi fu-il moult esbahi, grevé et troublé de ce qu'il luy gettoient à fondes[554]et autres engins. Et quant il vit qu'il n'avoit force contre eux, il s'en parti moult confus et bouta le feu ès forbours de la ville. Après, le jour meisme, il s'en vint à cinq lieues de Guengamp; et, un pou après midi, fu devant la ville de la Roche-Derian, laquelle ville ne se doubtoit point des anemis, tant pour ce qu'il n'avoient point encore esté en ces parties comme pour ce qu'il n'estoient mie garnis pour résister aux anemis. Et combien qu'il y ait fort chastel, toutesvoies, les habitans estoient despourveus, car il ne cuidoient point que les anemis venissent en ces parties, par nulle manière. Et si tost que ledit conte approcha de ladite ville, il l'assaillist moult forment et asprement, car il avoit grant compaignie et grant force de gens; et dura l'assaut jusques à soleil couchant, pour ce que ceux de la ville leur résistoient de leur povoir. Lors, il demandèrent trièves au conte, et il leur donna jusques à l'endemain seulement, afin qu'il regardassent et délibérassent s'il luy rendroient la ville ou s'il se deffendroient contre luy. Toutes voies, pluseurs de la ville avoient si grant doleur en leur cuer que plus volentiers deffendissent la ville sé il eussent puissance et garnisons, qu'il ne la rendissent aux anemis. Et noientmoins il distrent aux anemis en audience, qu'il deffendroient; pourquoy les anemis furent si iriés que il assaillirent la ville dès le mercredi matin jusques au juesdi à vespres, par pluseurs reposées. Et à celles vespres, il ardirent la porte de la ville qui est nommée la Porte du cimetière. Mais tandis que ladite porte ardoit, ceux de la ville firent par leur soutilleté un mur par dedens à l'endroit et en lieu de ladite porte; puis après baillèrent trieves l'une partie à l'autre, jusques à l'endemain. Et ceux de la ville adonques s'assemblèrent à conseil et disoient qu'il ne pourroient mie résister longuement aux anemis. Lors monseigneur Hue de Carrimel[555], chevalier, se fist mettre hors de la ville et dévaler en un panier par une corde, et ala parler au conte de Norenton, et firent convenances telles que dès le samedi prochain jusques à huit jours ensuivans, ceux de la ville s'en partiroient et iroient hors du chastel et de la ville, sauf leur corps et leur biens. Et ceci fait, les Anglois entrèrent en la ville et au chastel, dès icelui samedi, et ceux de la ville s'en départoient communément jusques à l'autre samedi, selon la forme de la convenance.
Aucuns Anglois pillars roboient et pilloient ceux qui de la ville s'en issoient: toutes voies, quant on le povoit prouver, il en estoient punis incontinent de leur capitaines. En ceste ville estoient habitans, pour le temps, l'évesque de Triguier, diocésain d'icelle ville; monseigneur Raoul de la Roche, et ledit monseigneur Huon de Carrimel, chevalier, qui la ville gardoit avec pluseurs grans et nobles. Puis, après ce que ceux de dedens avoient rendu la ville et que les Anglois y habitoient et avoient les clefs de toutes les entrées, ledit conte Norenton y fu, celuy samedi et le dimenche ensuivant. Au lundi s'en parti, luy et son ost, et laissa gardes en garnison, pour la seurté et deffense du chastel; et le povoit bien faire, car il avoit avec soy tant de gens que c'estoit ainsi comme sans nombre. Quant le conte fu parti de la Roche-Derian, si s'en vint à une ville close qui est nommée Lannyon, et l'assaillit si fort comme il pot; mais ceux de la ville ne doubtoient guères ledit conte né son ost, pour ce que par avant il s'estoient garnis bien et sagement; si se deffendoient contre luy bien et viguereusement en tant qu'il ne pot riens contre eux, en quelque manière que ce fust. Le lundi malin s'en parti et vint en l'éveschié de Léon, là où ses hommes tenoient jà pluseurs chastiaux et garnisons; car en l'éveschié de Triguier il ne tenoient encore forteresce né ville fors la Roche-Derian qu'il avoient prise la sepmaine devant, laquelle ville et le chastel de la Roche-Derian il tindrent par deux ans et tous les habitans d'entour et d'environs il subjuguèrent et firent leur serfs et tributaires. Et ycelle année il baillèrent pluseurs assaus à la ville de Lannyon, mais riens ne leur profitoit. Toutes voies, quant les Anglois vindrent à la Roche-Derian, il trouvèrent pluseurs Espagnols delès les murs de la ville par dehors, à un port de mer qui est ylec, et avoit bien mil et trois cens tonniaux de vins d'Espaigne parmi les rues, et encore onques n'avoient entré ès maisons de la ville, mais estoient hors les murs, si comme dit est. Et les Espaignols qui cuidoient bien deffendre leur vins pour ce que il estoient pluseurs, firent bataille aux Anglois; mais il furent ainsi comme tous occis et ne porent résister à eux: ains orent les Anglois ces mil et trois cens tonniaux de vin d'Espaigne, et en trouvèrent dedens la Roche-Derian bien autres trois cens tonniaux de vin, et avoient assez vin et habondance pour toute l'année. Si en furent moult aises et en beuvoient très volentiers, selon le dit commun lequiel je ne tiens né pour faux du tout né du tout véritable: Le Normant chante, l'Anglois si boit, et l'Allemant mengue. Par iceluy temps donques que les Anglois tenoient la Roche-Derian et qu'il y demourèrent, il destruirent en partie l'églyse cathédral de Lantreguier moult vilainement, en laquelle le corps du glorieux confesseur monseigneur saint Yves reposoit pour le temps; toutes voies à son monument il n'aprochièrent onques par la volonté de Dieu; et la cause pour quoy les Anglois destruirent ladite églyse si fu pour ce que les François n'i peussent mettre garnison contre eux de gens d'armes; car les Anglois n'avoient environ eux né cité né églyse à plus près une lieue; et quant les Anglois vouldrent destruire l'autre églyse cathédral de Triguier la cité, qui est nommée Ste-Trugual, jadis patron de la cité, n'i ot celui qui premier y osast commencier, pour révérence de pluseurs saints desquels les reliques y souloient estre, et par espécial de monseigneur saint Yves duquiel il y avoit encore de ses ossemens, de sa char, de ses nerfs et de ses poils. Si y ot un prestre plus outrageux que les autres qui commença à la destruire par sa grant présumpcion: mais puis qu'il en ot destruit et dilapidé grant partie, luy et pluseurs autres qui estoient tous aprestés à ceste besoigne, voiant tous ceux qui estoient présens, ledit prestre mourut moult vilainement en mangant sa langue et en criant comme un chien.
En celuy an, le roy voult avoir subside des advocas de parlement et de chastelet. Et environ la Tiphaine, vindrent deux cardinaus au roy à Saint-Ouen, près de la ville de Saint-Denis en France, qui estoient envoiés de par le pape, pour les guerres qui estoient entre les roys de France et d'Angleterre. Le jour de la Purificacion Nostre-Dame fu assemblé le conseil en la maison des Augustins à Paris, et y ot la plus grant partie des abbés et autres prélas du royaume, pour avoir conseil et ordener du subside que le roy vouloit avoir, et que incontinent pour ses guerres l'en luy féist.