XXXVII.

Coment les Anglois prisrent par traïson Lannyon.

ANNÉE 1346L'an de grâce mil trois cent quarante-six, comme les Anglois orent demouré près d'un an à la Roche-Derian, et, l'année paravant, eussent fait pluseurs assaus à la ville de Lannyon[556], tant que ceux de la ville par pluseurs fois estoient issus de leur garnisons pour eulx combattre en plain champ aux Anglois et avoient eu pluseurs victoires contre eulx. Si avint qu'il y ot deux traîtres principaux en celle ville qui estoient nommés Henri Quiguit et Pringuier Alloue[557], escuiers, auxquels les Anglois vindrent parler un dimenche avant l'aube du jour, pour ce qu'il devoient gaittier celle nuit. Et par le conseil et la traïson de ces deux faux traîtres, les Anglois entrèrent en la ville de Lannyon, si pristrent pluseurs riches hommes et de grant richesse, et pluseurs autres mistrent à mors et tuèrent. Et quant monseigneur Geffroy de Pont-Blanc[558], chevalier, qui à celle heure estoit couchié tout nu en son ost, oï dire que la ville estoit ainsi traye et que les anemis estoient dedens, si se leva et cria aux armes! et n'oublia mie sa lance né le glaive[559]de ses deux mains; et issi hors de sa maison moult courageusement. Et quant il fu en la rue et il trouva les anemis, le premier et le secont qu'il encontra de sa lance il tresperça. Au tiers, brisa sa lance. Et prist son glaive, si fèroit à destre et à senestre, tellement que par sa vertu et par la force de ses bras, il recula tous les Anglois jusques au dehors de la rue. Et par le grant courage de luy issi tout seul après eux, les persécutant hors de la rue en plaine place. Lors les Anglois le vont de toutes pars environner; mais quant le noble chevalier vit ce, si mist son dos contre le paroy d'une maison, et tourna le visage contre ses anemis, et se deffendoit si fort que tous ceux qu'il féroit d'un grant glaive qu'il tenoit, à terre il les trébuchoit et sans remède tous mors les mettoit. Et quant les Anglois virent qu'il ne le povoient vaincre né seurmonter, si firent voie à un archier qui traist une sajette contre luy et le féri si fort en la jointure du genoil qu'il ne pot onques puis démener son corps né soy mouvoir si légièrement. Adonques les Anglois s'assemblèrent contre luy et luy firent pluseurs playes, et finablement l'occistrent. Lequel chevalier noble et vaillant ainsi mort noblement et occis pour la deffense du pays, il ne souffist mie aux Anglois: ainsois les dens luy rompirent ens la bouche à cops de pierres, et traisrent les ieux à son escuier. Quant monseigneur Richart Toutesliam[560], capitaine de la Roche-Derian, oï sa mort, si en mena grant dueil par semblant, espéciaument pour ce qu'il avoit esté si vaillant de corps et de volenté, et pour ce qu'il ne l'avoient pris vif. Celle matinée il tuèrent monseigneur Geffroy de Kaermel, et pluseurs autres non mie si notables né si puissans. Il pristrent aussi le seigneur du chastel de Qoettrec, et monseigneur Geffroy de Quoettrevan, chevalier, et Rolant Phelippe, souverain sénéchal de Bretaigne, et maistre Thibaut Meran, docteur en droit canon et en droit civil, auquel il firent porter les charges de vin à la Roche-Derian, en cotte, nus piés, sans chaperon et sans broies. Il emportèrent des meubles de Lannyon sans nombre, et emmenèrent tous les prisonniers qu'il porent nobles, desquels nul ne sceut le nombre fors Dieu seulement. Toutes voies, les hommes ruraux de la Roche-Derian et des villages d'entour jusques à trois lieues de toutes pars qui estoient en la servitude des Anglois, avoient grant compassion de leur gent, si comme il monstrèrent par après; mais il ne savoient autre chose faire que labourer leur terres né autrement vivre. Adonques quant il virent que la plus grant partie des Anglois qui estoient au chastel de la Roche-Derian estoient issus pour aler à la liaison et à la prise de Lannyon que les traîtres dessus dis avoient jà vendue, si le mandèrent et le firent savoir à grant force de Bretons qui estoient pour le temps en la ville de Guengamp. Lors ceux de Guengamp ordenèrent un grant ost, sous monseigneur Geffroy Tournemine, chevalier, pour prendre le chastel de la Roche-Derian; mais que avint-il? Les Anglois de ladite Roche apprirent que les ruraux avoient descouvert et notifié leur fait aux Bretons de Guengamp, si mandèrent ayde à ceux qui traîtreusement avoient prise la ville de Lannyon. Lors les Anglois de Lannyon vindrent en ayde à ceux de la Roche et amenèrent avant eux leur prisonniers et les meubles qu'il avoient pris en la ville de Lannyon, et la laissièrent vuide et despoilliée de tous biens. Et quant il approchièrent de la Roche, le duc de Guengamp et ses gens estoient jà venus au devant jusques à la Roche. Lors les Anglois laissièrent la droite voie qui va de Lannyon à la Roche, et passèrent une yaue qui est nommée Jaudi, par un gué qui est dit le Gué du prévost, et se mistrent entre la Roche et les gens au duc de Guengamp, et ylec orent bataille ensemble; et furent pris pluseurs d'une partie et d'autres, mais plus en y ot pris de la partie au duc de Guengamp; par quoy il convint retourner les autres à leur ville de Guengamp. Et ainsi les Anglois à tous leur prisonniers entrèrent tantost à la Roche-Derian. Noient moins, les habitans de Lannyon qui s'en estoient fuis et dispersés à la venue des Anglois, quant il sceurent de certain que les Anglois estoient partis du tout de Lannyon, si retournèrent à leur ville et se deffendirent des anemis, et tindrent leur ville close jusques au jour d'uy. Et quant les Anglois de la Roche virent que les ruraux qui estoient en leur servitude et subjection avoient ainsi révélé aux Bretons leur fait et leur estat, si les tindrent en plus dure et aspre servitude que devant.

En celuy an, le samedi premier jour de juillet, fu fait à Paris une horrible justice,—né onques mais n'avoit esté faite semblable au royaume de France. Combien que nous lisons que l'empereur Henri en fist une autèle, et en Angleterre aussi, une autre fois en avint une autre semblable, toutes voies à Paris onques mais n'avoit esté telle,—d'un bourgois de Compiègne appelle Symon Pouilliet, assez riche, qui fu jugié à mort et mené aux halles de Paris; et fu estendu et lié sur un estai de bois, ainsi comme la char en la boucherie, et fu ylec copé et desmembré, premièrement les bras, puis les cuisses et après le chief; et après pendu au gibet commun où l'en pent les larrons. Et tout pour ce qu'il avoit dit, si comme l'en luy imposoit, que le droit du royaume de France appartenoit mieux à Edouart, roy d'Angleterre, que à Phelippe de Valois. De laquelle mort tout honteuse, France pot bien dire la parole de Jhésucrist qui disoit: «Ci sont les commencemens des douleurs,» si comme il sera monstré par après.

Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment le roy de France le poursuivait tousjours de l'autre part de Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et coment les Anglais passèrent le pont de Poissi.

En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nés pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que le roy faisoit faire à Harefleur en Normandie, de laquelle on disoit que onques mais si belle n'avoit esté armée né mise en mer, demoura tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant multitude de nefs que l'en estimoit bien à douze cens[561]grosses nefs, sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendi en Normendie au lieu que l'en dit la Hogue-St-Waast[562]; et fu le mercredi douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[563]qui le menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[564]à laquelle il ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en parti et vint d'ilec à Montebourg[565]où il s'arresta par aucun temps; et endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit par tout le pays de Coustantin. Après, le roy d'Angleterre vint à la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun, chevaliers.

Et quant le roy d'Angleterre se parti de Carentan, aucuns Normans, avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.

Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et fist enterrer solempnelleinent les testes de trois chevaliers[566]qui pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la ville qui estoit toute plaine de biens et garnie[567]. D'ilec s'en passa par la ville de Thorigny[568], ardant et gastant le pays; et manda par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit communément, aux bourgois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit loyaument et leur donroit pluseurs grans libertés, et, en la fin des lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains. Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage, en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il oï la response des bourgois de Caen, si leur assigna jour de bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine vint-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan[569]de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur archiers aussi menu que sé ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit tant qu'il povoit, meismement ès près, sus la boucherie et au pont aussi, pour ce que ylec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si comme l'en dit, pour faire secours, portaient à leur maris les huis et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent plus fors à eux combatre. Toutes voies, pour ce que les archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy retraire en la ville et se combatirent du matin jusques aux vespres. Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en Angleterre[570].

Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de Roen et pluseurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux. Entre deux, les Anglois cherchoient[571]moult diligeamment la ville de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en Angleterre, et ardi grant partie de la ville de Caen en soy issant; mais au fort de la ville ne fist-il onques mal né n'i arresta point, car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en parti tantost, et s'en ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui tout le pays ardoit et gastoit.

Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et quant il fu entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre s'il vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir; lequel respondi que devant Paris il se combatroit au roy de France.

Quant le roy de France oï ce, si s'en retourna à Paris et s'en vint mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés[572]. Ainsi, comme le roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida prendre la ville, mais l'en luy résista viguereusement. Si s'en partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent à Mantes, et quant il oit dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y voult faire point de demeure, mais s'en vint a Meullenc là où il perdi de ses gens; pour laquelle chose il fu tant irié que, en la plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[573], il fist mettre le feu et la fist tout ardoir.

Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de Saine, tellement que en pluseurs fois l'ost de l'un povoit voir l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fu à Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent le feu par pluseurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient si estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au royaume de France et aussi comme traïson évident, comme nul des nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant par l'espace de six jours es propres maisons du roy, et ainsi comme au milieu de France si comme est Poissi, St-Germain-en-Laie et Montjoie[574], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car les nobles faisoient afondrer les bastiaux et rompre les pons par tous les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les bastiaux, pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimenche et s'en vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour estre à rencontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant Paris, si comme dit est[575].

Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain contre luy jusques à Poissi, il luy fu donné à entendre que le roy d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oï les nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui s'en estoit fui, si en fu moult dolent et s'en parti de Paris, et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps Charles-le-Chauve qui fu roy et empereur, le roy de France venist à Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.

Quant le roy fu à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de l'Assomption moult humblement et très dévotement, et manda au roy d'Angleterre, par l'arcevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondi frauduleusement, si comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il adresceroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie bien sain; car en vérité, il n'est nulle pestilence plus puissant de grever et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier[576].

Si s'en parti le roy de Saint-Denis et passa de rechief par Paris dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le Bourc-la-Royne, et ilec se loga le mercredi; et endementres le roy d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit appertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité. Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un povre homme. Hélas! adonques fu bien vérifié cele parole qui dist ainsi: «Le povre a parlé, et l'en luy dit: Qui est cestui? par moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.»

Finablement, quant il fu sceu véritablement que l'en refaisoit le pont, l'en y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne, laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les Anglois traioient, et fu toute mise à mort. Et tandis que le roy estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.

Coment le roy d'Angleterre se parti de Poissi et mist le feu par tous les manoirs royaux et s'enfui vers Picardie. Et coment le roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris, disant à grans souspirs qu'il estoit traï. El poursuivit tousjours à grant diligence son anemi le roy d'Angleterre.

Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce, le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières desploiées, s'en ala sans ce que nul ne le poursuist; dont grant doleur fu à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel du roy, sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle Phelippe-le-Bel, père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait édifier. Et si fu aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à Montjoie[577], et briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy de France avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fu touchié de grant doleur, jusques dedens le cœur et moult irié se parti d'Antongny et s'en retourna à Paris; et en alant par la grant rue, n'avoit pas honte de dire à tous ceux qui le vouloient oïr qu'il estoit traï; et se doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust esté ainsi mené et ramené. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manière d'aler et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy pluseurs plouroieut et non mie sans cause. Ainsi le roy se parti de Paris et vint derechief logier à Saint-Denis, avec tout son ost.

En celui an, le duc de Normendie qui estoit alé en Gascoigne asségier le chastel d'Aguillon, et rien n'i avoit fait, oï des nouvelles que le roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit ars les maisons du roy; si en fu moult troublé et laissa toute la besoingne et s'en parti. Et quant le roy d'Angleterre se parti de Poissi si s'en vint à Biauvais la cité. Et pour ce que ceux de Biauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité, les Anglois plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours de la cité et toute l'abbaye de Saint-Lucien[578]qui tant estoit belle et noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en Picardie.

Après ce, le roy de France se parti de Saint-Denis, ensuivant son anemi le roy d'Angleterre, jusques à Abbeville en Picardie moult courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[579]; mais le roy de France qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son adversaire, chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre, quant il ot oï ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient estans en la court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en desparti et s'en ala à Saigneville[580], au lieu qui est dit Blache-Tache[581], et ilec passa la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une forest qui est appellée Crecy se loga. Et les François mengièrent et burent les viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le disner. Après ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour assembler son ost et pour fortifier les pons de ladite ville, afin que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journée de vendredi à Abbeville, pour la révérence de monseigneur saint Loys, duquel le jour estoit. L'endemain à matin, le roy vint à la Braye[582], une ville assez près de la forest de Crecy, et ilec luy fu dit que l'ost des Anglois estoit bien à quatre ou cinq lieues de luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient, car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des Anglois, lequiel fu espris de grant hardiesse et de courroux, désirant de tout son cuer combatre à son anemi. Si fist tantost crier: A l'arme! et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le conseillast, dont ce fu grant doleur; car l'en luy conseilloit que celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult riens faire. Ains s'en ala à toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels Anglois giettèrent[583]trois canons: dont il avint que les Génevois arbalestiers qui estoient au premier front tournèrent les dos et laissièrent à traire; si ne scet l'en sé ce fu par traïson, mais Dieu le scet. Toutes voies l'en disoit communément que la pluie qui chéôit avoit si moilliées les cordes de leur arbalestes que nullement il ne les povoient tendre: si s'en commencièrent les Génevois à enfuir et moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy en péril, si le laissièrent et s'enfuirent.

De la dolente bataille de Crecy.

Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et meismement[584]les Génevois, le roy commanda que l'en descendist sur eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traîtres les assaillirent moult cruellement et en mistrent pluseurs à mort. Et le roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre; mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que c'est pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéi sus les nos et fu contre eux.

En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit onques-mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire à présent[585]; car par pou de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir, archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur; le conte d'Alençon, frère du roy de France; le duc de Lorraine, le conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[586], le conte de Sancerre, le conte de Samines[587]et moult d'autres nobles compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir merci!

En celui lieu de Crecy, la fleur de la chevalerie chéi[588]. la nuit devant, le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de Haynau, chevalier, s'en ala gesir à la ville de la Braye[589]. Le dimenche matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy, aveques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à la cité d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, pluseurs des nostres tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les banières du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimenche, les Anglois en tuèrent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant, pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les desertes de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil estoit moult grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesses et en deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui couroient communément par le royaume de France, car les uns avoient robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[590], et quant il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur braies et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux; et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au despoillier, et sembloit que l'en les escorchoit quant l'en les despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sus les rains comme femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en tour; et si avoient une chauce d'un drap et l'autre d'autre; et si leur venoient leur cornettes et leur manches près de terre, et sembloient mieux jugleurs[591]que autres gens. Et pour ce, ce ne fu pas merveille sé Dieu voult corriger les excès des François par son flael, le roy d'Angleterre[592].

Après ces choses, se départi le roy anglois moult joieux de la grant victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer à Monstereul et Bouloigne, et vint jusques à Calais sus la Mer. En celle ville de Calais estoit un vaillant chevalier, de par le roy de France capitaine, lequel avoit à nom Jehan de Vienne, né de Bourgoigne. Et pour ce que le roy d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville de Calais comme il vault, il la fist fermer de siège, et si fist eslever habitations assez près de ladite ville pour hébergier luy et son ost. Quant ceux de Calais virent qu'il estoient ainsi avironnés de leur anemis, tant par terre comme par mer, il ne s'en espoventèrent onques. Adonques jura le roy d'Angleterre qu'il ne se partirait jusques à tant qu'il eust prise ladite ville de Calais, et appella le lieu où luy et son ost estaient, là où il avoit fait édifier, Villeneuve-la-Hardie; et là fu tout yver; et luy admenistroient les Flamens vivres par paiant l'argent.

En ce meisme temps, reçurent les Flamens, en conte et en seigneur, le fils du conte de Flandres derenièrement tué à Crecy, et luy promistrent et jurèrent loyauté; et meismement qu'il ne le contraindroient à prendre femme oultre sa volenté, né faire aucune chose contre la féaulté qu'il devoit tenir et avoir envers le roy de France. Adonques, aucuns des Flamens se retrairent du tout de porter vivres aux Anglois pour ceste cause.

Au moys de septembre ensuivant, le jour de la Sainte-Croix, le corps du conte d'Alençon derenièrement tué à Crecy fu enseveli aux Frères Prescheurs à Paris.

En ce meisme temps, le roy de Boesme fu porté à Lucembourc et ilecques meisme fu noblement enseveli. En oultre, les armes ou escus de cinquante chevaliers esleus qui avecques luy moururent à Crecy sont, environ sa sépulture, noblement et autentiquement paintes.

En la fin du moys de septembre, le conte Derbi qui résident estoit pour lors à Bourdiaux, quant il vit que le duc de Normendie, fils du roy de France, ot laissié le siège du chastel d'Aguillon, et qu'il fu en France retorné, il esmeut son ost vers Xaintes en Poitou, et vint à Saint-Jehan-d'Angeli en aidant, en robant et en ravissant hommes et femmes sans nombre; et prist ladite ville de Saint-Jehan-d'Angeli sans grant difficulté: car il n'i trouva nulle ou moult petite résistance. Et là trouva des biens et des richesces, lesquelles il emporta avecques luy; et d'ilec s'en ala à la cité de Poitiers sans quelconques résistances, car chascun fuioit devant luy. Adonques, quant il vint en la cité de Poitiers, il la prist sans bataille et sans labour. Et lors prist les trésors et les richesses qu'il y pot trouver, et les bourgois et les chanoines; et puis ardi la greigneur partie de la ville et le palais du roy et s'en ala à Bordiaux à toutes ses richesses, et assez tost après il passa en Angleterre.

[593]Environ la feste saint Denis, le roy demanda ou fist demander à l'abbé et au couvent de ce meisme lieu subside pour l'occasion de ses guerres. Et entre les autres choses, l'en demandoit le crucefis d'or. Mais il fu respondu de l'abbé et du couvent que, en bonne conscience, il ne porroit ce faire; car le pape Eugène le tiers le bénéi et jeta sentence d'escommeniement sur tous ceux qui le descouverroient ou qui dommage i feroient; si comme il est escript au pié de la crois dudit crudefis.

En ce temps, Pierre des Essars, de la nascion de Normendie, garde et dispenseur, pour partie, des trésors du roy, fut pris et mis en diverses prisons, c'est assavoir d'un fort en autre. Mais en la fin, après moult de reproches et de grans vilanies pour la mort esquiver, il fu condampné à cent mille flourins à la chaière[594]. Mais par les prières du conte de Flandres faites au roy, l'en en pardonna audit Pierre cinquante mille flourins.

En ce meisme temps, environ la feste saint Martin d'yver, l'abbé de Saint-Denis, l'abbé de Noiremoustier et l'abbé de Corbie furent establis trésoriers du roy de France; mais un pou après qu'il orent laissié ledit office, trois évesques et trois chevaliers furent adjoins avecques eux, et aussi furent fais recteurs, gouverneurs et conseillers de tout le royaume de France.

En ce temps pristrent les Anglois une ville en Poitou, laquelle est appellée Tuelle[595], et la pillèrent de tous les biens qu'il trouvèrent.

En ce meisme an, le juesdi après la Conception Nostre-Dame au moys de décembre, deux chevaliers normans, c'est assavoir, messire Nichole de Gronssi et messire Rolant de Verdun, lesquels, n'avoient gaires, avoient esté pris par messire Phelippe-le-Despensier chevalier, à Carentan en Normendie, et avoient esté envoiés à Paris par ledit messire Phelippe, furent menés ès halles à Paris, et là orent les testes copées et puis furent pendus au gibet.

En ce meisme temps, se présenta au roy de France messire Geffroi de Harecourt, chevalier normant, la touaille double mise de ses propres mains en son col en disant telles paroles: «J'ai esté traitre du roy et du royaume, si requiers miséricorde et pais.» Lesquelles miséricordes et pais le roy de sa bénignité luy ottroia.

En cest an, environ la feste de la Thyphaine, fu ordené et commencié à faire les fossés à l'environ de la ville monseigneur saint Denis, afin que elle fust plus fort.

En ce temps, la ville de Tuelle, laquelle avoit esté prise, n'avoit guères, par les Anglois, fu recouvrée et reprise par les François.

[596]En ce temps, monseigneur Jehan de Chaalon, Bourgoignon chevalier, dégastoit la terre du duc de Bourgoigne, par occisions, par feux et par rapines.

En ce temps, David le roy d'Escoce fu pris des Anglois.

En ce meisme an, environ la mi-karesme, les Lombars usuriers furent pris au royaume de France; et quiconques estoit tenu ou lié aux Lombars en usure, et il paiast au roy le principal auquel il estoit tenu aux Lombars, il estoit quitte de l'usure.

En ice temps, le dimenche que l'en chante Isti sunt dies, le roy prist à Saint-Denis l'oriflambe et la bailla à messire Geffroy de Charny[597], chevalier bourgoignon, preud'homme et en armes expert, et en pluseurs fais approuvé.

Coment le roy de France s'ordena à poursuivre son anemi le roy d'Angleterre jusques à la ville de Hesdin; et coment un advocat de Laon, appelle Gauvain, voult traïr ladite cité de Laon.

ANNÉE 1347L'an de grâce mil trois cens quarante-sept, le conte de Flandres que les Flamens, contre leur serement et leur loyauté,—laquelle il avoient jurée audit conte, et la convenance qu'il luy avoient faite, c'est assavoir qu'il ne contraindroient point ledit conte à prendre femme fors à sa volenté et à la volenté du roy de France et de la mère dudit conte,—toutes voies l'avoient-il contraint, par menaces de mort, à prendre la fille du roy d'Angleterre à femme. Mais le mardi après Pasques, c'est assavoir, le troisiesme jour d'avril, il s'en issi de Flandres par cautèle et s'en vint au roy de France; car il ne vouloit pas avoir la fille au roy d'Angleterre à femme. Dont le royaume de France et la mère dudit conte orent très grant joie, et fu receu très honnorablement[598].

En la quinzaine de Pasques, le roy se parti de Paris et prist congié de monseigneur saint Denis, et se recommanda à luy; et se ordena à aler vers son anemi le roy d'Angleterre et vint à une ville, laquelle est appellée Hesdin, et ileques moult dolent attendi longuement ses gens qui venoient moult lentement. Et fu en ladite ville de Hesdin jusques en la sepmaine devant la feste de la Magdalène; et depuis, luy et son fils, le duc de Normendie, s'en départirent et leur compaignie avec eux, et s'en alèrent droit vers Calais, encontre leur anemis. Mais le roy d'Angleterre et le duc de Lencastre, jadis conte de Derbi, et les Anglois qui de nouvel estoient venus à leur seigneur, avoient fermée et enclose la ville de Calais de si grant siège, tant par terre comme par mer, que vivres ne povoient en nulle manière estre portées à ceux qui estoient en ladite ville de Calais. Pour laquelle chose il vivoient en grant désespérance et en grant misère jusques à tant qu'il sorent la venue du roy et qu'il se vouloit combatre contre son anemi, et lever le siège d'entour la ville.

En ce meisme an, un advocat né de la cité de Laon, appellé Gauvain de Bellemont, endementres qu'il demouroit en la cité de Mès, il fu deceu par mauvais esperit, car il voult traïr la cité en laquelle il avoit esté né, et disoit que à Laon il avoit mauvaise gens. Si ot ledit Gauvain convenances aveques aucuns traitres du royaume, et commença à machiner coment il pourroit acomplir ce qu'il avoit entrepris et promis à faire. Si avint que un homme de Laon, lequel avoit à nom Colin Thommelin, et estoit fevre, fu venu à si grant povreté que par honte il laissa la cité de Laon pour ce qu'il ne povoit paier ce qu'il devoit; si prist sa femme et ses enfans et s'en ala à Mès, et ilecques faisoit son mestier et gaaignoit sa vie au mieux qu'il povoit.

Or avint que le devant dit Gauvain cognut iceluy Colin et luy commença à enquérir dont il venoit et pourquoy il s'estoit parti de Laon? lequel luy respondi que povreté l'avoit chacié hors de Laon. Quant Gauvain ot ce oï, si luy dist: «Sé tu te veux acorder à ce que je te diray et garder très secrètement, soies certain que je te feray riche né dès or en avant tu n'auras nulle souftreté.» Cil luy acorda; adonques Gauvain luy dist: «Prens ces lettres et les porte au roy d'Angleterre, et gardes que tu soies à moy à Rains la veille de Pasques, et ne te doubtes, car je y seray.» Lors prist ledit Colin ces lettres, et se parti et commença moult à penser s'il acompliroit ce que l'en luy avoit encharchié. Et quant il ot bien pensé, si ot avis en soy qu'il porterait au roy de France lesdites lettres, et ainsi le fist et les présenta au roy, esquelles lettres l'ordre et la manière de traïr la cité estoient contenues. Après ce, s'en retourna ledit Colin à Rains au jour que ledit Gauvain luy avoit dit, et fu ledit Colin moult bien entreduit de par le roy, et trouva ledit Colin son maistre Gauvain, la veille de Pasques, si comme il luy avoit promis; mais il estoit en habit de Prémonstré, comme religieux vestu. Lors se traist ledit Colin par devers le prévost de Rains, et fist prendre ledit Gauvain en son lit, le jour de Pasques. Si voult ledit Gauvain vestir habit séculier, mais il ne luy fu pas souffert; et si fu vestu en la manière qu'il estoit entré en la cité.

Ce meisme jour, après disner, il fu mené à Laon et fu mis en la prison de l'évesque, et fu gardé diligeamment; mais le peuple voult venir veoir le traître de eux et de leur cité, coment et par quelle manière il estoit condampné. Si fu mis hors de prison. Et avoit en son col et en ses mains cercles de fer et anniaux de fer moult fors; et depuis fu mis en une charete en laquelle il avoit une pièce de boys au travers sus laquelle il se séoit, afin qu'il fust veu de tout le peuple et que ledit peuple sceut et cogneust qu'il estoit condampné à chartre perpétuel. Mais sitost comme il fu mis hors de la court à l'official et qu'il estoit mené par la cité, le peuple ne pot longuement regarder leur traître; si le lapida de pierres et ot le hanepier[599]de la teste copé, et mourut honteusement et à grant tourment. Adonques endementres qu'il souffroit tel tourment, il prioit la glorieuse vierge Marie que elle le vousist garder en bon sens et en bon entendement et en vraie foy par sa sainte grace. Après, comme il fu ainsi mort et occis, il fu reporté à la court de l'official et fu monstré son corps à tous ceux qui le vouldrent veoir, et fu enterré après en un marois, emprès la ville. Et après, son fils fu pris, car il estoit participant du péchié son père, et fu condampné à chartre perpétuel.

En ce meisme temps, le visconte de Touart et conte de Dreues, endementres qu'il estoit capitaine en Bretaigne de par le roy de France, avint qu'il se garda moins diligeamment qu'il ne deust, si fu pris par monseigneur Raoul de Caourse[600], chevalier, par nuit en son lit, très honteusement.

En ce meisme an, le lundi après l'Ascension Nostre-Seigneur, un citoien de Paris lequel estoit fèvre, fu accusé qu'il vouloit traïr la cité de Paris, et fu trouvée et provée contre luy sa liaison; pourquoy il ot les bras et les cuisses copées, et depuis fu pendu par le col au gibet.

Item, le vendredi ensuivant, le chastel de Beaumont, lequel estoit messire Jehan de Vervins, chevalier, fu pris et destruit; et des pierres dudit chastel fu levé un gibet en la place meisme où ledit chastel estoit.

En ce meisme temps, l'évesque de Biauvais, jadis frère de Enguerran de Marigni, fu fait par le pape arcevesque de Roen, et l'évesque de Baieux, jadis frère de messire Robert Bertran, chevalier et mareschal de France, fu fait évesque de Biauvais.

Et en ce meisme temps, le jeudi devant la nativité monseigneur saint Jehan, le vingt-et-uniesme jour de juing, Henri et Godefroy, fils du duc de Brebant, furent espousés au Louvre, à Paris. Et prist ledit Henri la fille du fils du roy, duc de Normendie, et ledit Godefroy si ot la fille du duc de Bourbon.

Et environ ce temps, trieves furent données aux Flamens jusques à trois ans. Et, endementres, le duc de Brebant, l'arcevesque de Trèves et messire Jehan de Haynau chevalier traitèrent de la pais des Flamens.

Coment messire Charles de Bloys, duc de Bretaigne, fist siège sur les Anglais de la Roche-Deryan, et coment il fu pris au siège un chevalier d'Angleterre appellé Thomas Dagorn. Et coment presque tous les barons de Bretaigne furent que mors que pris.

Puis que les Anglois orent prise la ville de la Roche-Deryan, si comme devant est dit, l'an mil trois cens quarante-cinq et l'eussent tenue et gardée continuellement, si avint, environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, c'est assavoir en la sepmaine qui fu après la Penthecouste, que le duc de Bretaigne fist siège devant ledit chastel de la Roche-Deryan, et avoit aveques luy grant quantité de peuple, tant de Bretons que de François et d'autres nacions. Si ordena son ost eu pluseurs compagnies: les uns furent mis en un lieu qui est appelle la Place-Vert, en la paroisse de Langoet[601]oultre l'yaue qui est appellée Jaudi, et ordena et commanda à ceux qui là estoient que, pour cri ou pour quelque autre signe, il ne venissent point à nulle autre compagnie; car ledit duc pensoit que messire Thomas Dagorn[602], chevetaine des Anglois qui pour le temps demouroient en Bretaigne, devoit appliquier vers ceste partie où lesdis Bretons, François et autres estoient. Et la compaignie de l'ost en laquelle le duc estoit si comprenoit la place entre l'église de Notre-Dame[603]et la porte qui est appellée la porte de Jument. Et les autres compaignies estoient environ la ville; mais les deux devant dit nommées estoient les plus nobles. Et environ la ville estoient neuf grans engins entre lesquels il en avoit un qui gettoit pierres de trois cens pesant, et les autres gettoient en la ville; par telle manière qu'ils rompoient les maisons et tuoient les gens, les chevaux et les autres bestes; et entre les autres cops, une pierre fu gettiée dudit grant engin en une maison ou chastel, en laquelle maison la femme du capitaine gisait d'enfant, et estoit emprès son enfant quelle avoit eu de nouvel; si rompit le cop de ladite pierre plus de la moitié de la maison où ladite femme estoit, si ot moult grant paour et se leva tantost toute espoventée, et vint à son mari, capitaine du chastel, messire Richart Toutesham, chevalier, et luy pria qu'il rendist ledit chastel; mais il ne luy voult acorder. De rechief fu gettiée une autre pierre de la partie où le duc estoit, et fist un pertuis en la tour où le capitaine et sa femme estoient, mais pour ce ne le voult-il rendre. Si avint que les bonnes gens de celle terre qui par avant avoient esté en la subjection des Anglois pristrent fondes pendens à hastons, et commencièrent à assaillir la ville par merveilleux effort, car il estoient grant quantité; et firent loges, ville et rues en l'ost, et portoit-l'en moult de biens en l'ost, et tellement que vivres estoient à très grant marchié, dont pluseurs s'en merveilloient. Tous les jours donnoient assaus à la ville et au chastel par très grant effort, et en telle manière que ceux qui estoieut en la ville ne savoient que faire. Mais les nos eussent prise la ville s'il eussent voulu, car ceux de la ville et du chastel avoient ottroié à tout rendre, leur corps et leur vies saufs. Si avint que le duc fu déceu par mauvais conseil, et ne voult prendre la ville jusques à tant que messire Thomas Dagorn, principal capitaine des Anglois, venist et qu'il fust pris avant que l'en receust ceux de la ville et du chastel. Mais aucuns de l'ost au duc si firent acort avec ceux de la ville, qu'il seroient receus dedens huit jours en la forme et manière qu'il le requéroient. Endementres vint messire Thomas Dagorn par devers la ville qui est appellée Karahes[604], par sentiers et par bois, à très grant ost, et si céléement comme il pot, et se loga celle nuit en l'abbaïe de Begar[605], en laquelle n'avoit demouré nul moine depuis que les Anglois estoient venus à la Roche-Deryan. Si y trouva aucuns serviteurs qui gardoient ladite abbaïe; et là entra celle nuit sans ce que ceux du pays ou pou le sceussent, et y soupa et son ost aveques luy, et ne fist nul mal à ceux qu'il trouva en ladite abbaïe; et après qu'il ot soupé, il s'en entra en l'églyse et fist ilecques son oroison, et veilla jusques à mienuit, si comme l'en dit, et ensaigna son ost coment il assaudroit l'ost du duc, et leur donna un signe que comme il seraient en la bataille, il diraient l'un à l'autre une parole bien bas, laquelle parole je n'ay pu savoir, et quiconque ne dirait celle parole à l'un et à l'autre assez bas, que il les tuassent sé il peussent. Quant ces choses furent par luy ordonnées, si se départi environ mienuit et s'en vint par autre voie que l'en ne cuidoit à la Roche-Deryan; et pour ce, l'ost qui estoit en la Place-Vert devant dite s'estoit appareillié à combatre vertueusement encontre ledit messire Thomas Dagorn. Mais ledit messire Thomas sceut par aventure coment il estoient fors, si se tourna vers l'ost du duc. Et le duc et sa compaignie cuidoient qu'il s'en alast de l'autre part, et ne se gardoient pas de luy. Si s'en vint ledit messire Thomas au pont qui est appelle Aziou[606], sus l'yaue de Jaudi, par la grant voie qui va à la Roche-Deryan, près du gibet de la ville de la Roche. Celle nuit veilloient en l'ost du duc messire Robert Arael, le seigneur de Beaumanoir, monseigneur de Derval et moult de autres seigneurs chevaliers desquels aucuns ne faisoient pas bien leur devoir, si comme l'en dit; car il ne veilloient pas bien. Quant messire Thomas aproucha de l'ost du duc, l'en dit qu'il savoit bien quel part le duc estoit, et là mist pluseurs charoys et pluseurs varlés, c'est assavoir entre le moulin et la Maladerie; et estoit ainsi entre mienuit et le point du jour, et estoit la nuit moult obscure. Adonc commencièreut à crier les varlés qui estoient vers la Maladerie, à une voix très horrible, un cri. Quant ceux qui veilloient en celle partie oïrent ce cri, si voulrent aler véoir que c'estoit. Mais il apperçurent l'ost des anemis après eux, si se combatirent à eux et mandèrent à ceux de l'ost du duc que tantost il s'armassent. Mais avant qu'il fussent parfaitement armés, les anemis les assaillirent, et ilecques ot bataille fort et dure; et y fu pris messire Thomas Dagorn. Si avint que, si comme il le vouloient mener aux tentes du duc, il orent à l'encontre d'eux une autre bataille qui leur rescoust ledit messire Thomas; et commença de rechief la bataille. Et n'estoit encore jour, mais faisoit moult obscur, et en telle manière que les nos s'entretuoient pour ce qu'il ne s'entrecognoissoient, tant faisoit obscur. Mais les anemis si avoient un signe secret, comme devant est dit, si s'entregardoient. En icelle bataille fu pris de rechief messire Thomas Dagorn de la propre main du duc. En ice lieu avoit moult de diverses batailles, et estoient les unes assez près des autres, et se combattoient à la clarté de cierges et de torches. Le visconte de Rohan se combatoit, le seigneur de Vauguion et pluseurs autres seigneurs se combatoient en pluseurs places et lieux. Quant les Anglois virent que messire Thomas Dagorn estoit de rechief pris, si s'en partirent aucuns de l'ost et s'en vindrent à ceux de la Roche-Deryan, et les requistrent qu'il les voulsissent secourre et aidier. Adonques ceux de la ville et du chastel issirent à tout une manière de haches, lesquelles estoient bonnes et avoient manches de deux piés et demi de long ou environ, et issirent bien environ cinq cens hommes fors et délibérés combatans tant de la ville comme du chastel, et se férirent en l'ost du duc et des autres qui se combatoient, et rescoustrent de rechief ledit messire Thomas, et mistrent à mort moult de ceux de la partie du duc, de leur dites haches. Mais ceux que le duc avoit ordené pour estre au lieu qui est dit la Place-Vert, comme dessus est escript, ne savoient riens de tout ce qui estoit fait en l'ost du duc, car il estoient assez loing de l'ost du duc, et estoit la rivière et la ville de la Roche-Deryan entre eux et l'ost du duc de Bretaigne; et attendoient de jour ledit messire Thomas, car il devoit venir de celle partie. Et pour ce leur avoit commandé ledit duc que pour nulle chose il ne se partissent du lieu où il estoient, et leur disoit le duc: «Se messire Thomas Dagorn vient par devers nous, nous le pourrons bien avoir, sans aide de autrui; mais s'il va par devers vous, à paine le pourrez avoir sans aide.»

Endementres que le duc et le visconte se combatoient et pluseurs autres Bretons bretonnans qui aveques eux estoient, le duc ne sceut riens du fait de la bataille qui avoit esté entre ceux de sa partie et ceux qui estoient issus de la ville et du chastel de la Roche-Deryan, jusques à tant qu'il en y eussent pluseurs de sa partie mors. Et administrèrent ceux qui estoient issus de ladite ville et du chastel haches et armeures pluseurs aux Anglois qui celle nuit avoient esté deux fois desconfis, desquelles armeures et haches il occistrent plus de la moitié de l'ost des Bretons. Et y moururent des barons, c'est assavoir le visconte de Rohan[607], l'un des plus riches hommes de Bretagne, le seigneur de Derval, le seigneur de Quintin et monseigneur Guillaume, son fils; et messire Jehan son autre fils ot le nez copé, le seigneur du Chastiau-de-Brienc, le seigneur de Rougé, messire Geffroy de Tournemine, messire Geffroy de Rosdranen, messire Thomin Biaulisel, le seigneur de Vauguion, et si pristrent son fils; et moult d'autres barons et nobles hommes y furent mors et les autres pris, mais il en tuèrent plus qu'il n'en pristrent.

Si avint, environ l'aube du jour, depuis que la bataille ot moult duré, c'est assavoir la quarte partie de la nuit largement, et que par icelle espace le duc se fust continuellement combatu, si sceut que ses barons et ses chevaliers estoient ou mors ou pris pour la greigneur partie, en soy combatant. Lors se commença à retraire, et se retraist jusques à la montaigne des Mesiaux, laquelle montaigne estoit bien loing de la place où la guerre avoit esté commenciée; et avoit le dos vers le moulin à vent, et tousjours avoit aucuns qui le combatoient, car il pensoient bien que c'estoit le duc. Si luy demandèrent s'il estoit le duc, et il leur respondi que non, car il cuidoit eschaper de leur mains. Finablement il sceurent que c'estoit il, si luy demandèrent qu'il se rendist, auxquels il respondi que jà à Anglois il ne se rendroit, et qu'il avoit plus chier à souffrir mort, jasoit ce qu'il fust navré de sept blessures dont aucunes estoient mortelles, si comme l'en disoit. Adonques, vint un chevalier qui avoit à nom monseigneur Bernart du Chastel, lequel dit au duc qu'il se rendist à luy; et le duc luy demanda qui il estoit. Lors le chevalier luy dist son nom, et le duc si se rendi à luy.

Quant ceux de sa gent qui estoient eschapés vifs sceurent que leur seigneur estoit pris, si se despartirent comme tous désespérés.

L'endemain, les Anglois menèrent le duc par faux sentiers et par boys à une ville qui est nommée Karahes; et d'icelle ville, il le menèrent à une ville qui est appellée Kemperlé, en laquelle ville les Anglois tenoient un très fort chastel, lequel chastel il avoient pris par force d'armes; et en ce chastel tindrent ledit duc par l'espace de huit jours ou environ, et de ce chastel il le firent mener à Vannes, et ilecques demoura environ un an; car la mer estoit gardée en telle manière que les Anglois ne l'osoient envoier par mer en Angleterre. Et endementres qu'il fu à Vannes, la duchesse ot congié des Anglois pour visiter le duc, son seigneur. Environ la fin de l'an, il pristrent le duc et l'envoièrent par mer au chastel de Brest, lequel chastel de Bretaigne est le plus prochain au royaume d'Angleterre; car il estoit nécessaire que ledit duc fust guéri de ses plaies, avant que l'en le peust mener en Angleterre ou en autre lieu loing. Et après, depuis qu'il ot esté une pièce audit chastel de Brest et que le péril fu osté de luy, jasoit ce qu'il ne feust pas guéri, il l'envoièrent en Angleterre bien acompaigné de navire. Mais trèsqu'il issi dudit chastel de Brest pour estre mené en Angleterre et au roy d'Angleterre estre présenté, il avoit en sa compaignie sept joueurs de guisternes, et il meisme, si comme l'en dit, commença à jouer de l'uitiesme guisterne[608]. Et ainsi fu mené prisonnier en Angleterre, dont ce fu grant doleur et grant pitié.

Or avint, après ce que la bataille fu finée, en laquelle le duc avoit esté pris et ses gens mors et desconfis, comme dessus est dit, que les Anglois qui estoient demourés en la Roche-Deryan pristrent les armes et les despoilles, vins, chars et autres biens qui estoient en l'ost du duc, et si tindrent les bonnes gens du pays en très grant misère, et ne leur laissièrent rien à leur povoir, et si en tuèrent en grant quantité, et aucuns en réservèrent pour faire le labour entour le fort. Les Anglois avoient bien aperecu coment il s'estoient asprement tenus encontre eux, si comme dessus est dit.

Coment tous les nobles et non nobles du pays de Triguier et d'environ vindrent assaillir les Anglois de la Roche-Deryan aveques les aydes que le roy de France leur envoia, et de la manière de la prise et de l'assaillir, et coment il furent pris; et la ville et le chastel de la Roche-Deryan furent recouvrés.

Quant ces choses orent esté ainsi faites, les Anglois orent très grant joie et furent moult lies de leur victoire; et commencièrent de rechief à garnir la ville et le chastel de la Roche-Deryan, et aucuns autres fors, des biens qu'il avoient gaaigniés, et pensoient à demourer ilecques bien seurement et eux deffendre encontre tous. Mais Nostre-Seigneur ordena autrement: car le moys d'aoust ensuivant, les nobles et non nobles de tout le pays s'assemblèrent en un certain lieu, et firent et ordenèrent que de rechief et briefment, il assaudroient la ville et le chastel de la Roche-Deryan. Et firent supplicacion au roy de France qu'il leur voulsist envoier ayde. Si leur envoia le seigneur de Craon et messire Antoine d'Avré, et aveques eux grant compaignie et fort. Quant il furent venus en Bretaigne et aveques les Bretons adjoins, si se partirent à un mardi, et environ heure de tierce il assaillirent la ville de la Roche-Deryan très vertueusement et continuellement depuis ledit mardi jusques au juesdi. Mais ceux de la ville se deffendoient forment et gittoient boys et genestes ardans et poignées de blé sans battre, ardans, et si gittoient pois et autres gresses boulans, et se deffendoient par toutes les manières qu'il povoient. Quant il virent que bonnement il ne se pourroient plus deffendre encontre ceux qui là estoient, il se consentirent à rendre la ville saufs leur corps et leur biens. Si furent d'un acort, les François et les Bretons, qu'il n'auraient congié de la vie né de issir hors. Si commencièrent de rechief les nos à assaillir, et ne laschièrent jusques à l'endemain continuellement qui fu jour de vendredi. Et en iceluy vendredi le seigneur de Craon mist en une petite bourse cinquante escus d'or, et la pendi à un gresle baston lonc, et le tenoit en sa main. Si commença à dire à ceux qui assailloient la ville: «Qui premier enterra en la ville en vérité il aura ceste bourse aveques les flourins.» Quant les Genevois virent celle bourse, il commencièrent à assaillir la ville plus fort, que par avant et pristrent mails de fer qui avoient longues pointes et grosses testes, lesquels mails sont appelles testus. Si distrent les uns aux autres: «Cinq de nous irons au mur à tous nos martiaux, et vous serez devant les murs et assaudrez le plus fort que vous pourrez.» Et ainsi fu fait. Adonques pristrent les cinq Genevois leur martiaux et mistrent leur escus sus leur testes et s'en alèrent aux murs, et les autres donnèrent fort assaut à ceux qui estoient sus les murs de la ville. Endementres qu'il assailloient par telle manière, les devant dis cinq Genevois ostèrent cinq pierres des murs et les cavèrent par telle manière que il furent à couvert par dedens les murs, et ne leur povoit-on mal faire des carriaux. Il estoient loing l'un de l'autre environ dix piés. Si cavèrent les murs par telle manière que, dedens heure de midy, il cheut des murs environ un pié en longueur, et tantost y entra un Genevois assez petit de corps, et ot les flourins que monseigneur de Craon tenoit; et après luy entrèrent tantost, et puis que les murs furent cheus communelment tous ceux de l'ost, quiconques y vouloit entrer indifféremment: car il avoit esté ordené des capitaines, par avant, que tous les biens de la ville seraient communs, et abandonnés à tous ceux de l'ost qui les pourvoient gaaignier.

Il tuèrent premièrement, sans différence, les hommes et les femmes qui estoient en la ville habitans, de quelque aage qu'il fussent, et meismement les enfans qui alaittoient. Quant il orent ainsi mis à mort ceux qu'il avoient trouvés en la ville, si commencièrent à getter au chastel auquel s'estoient retrais environ deux cens quarante Anglois; mais quant il virent la hardiesce et la vertu de ceux qui assailloient, il offrirent à rendre le chastel, leur corps et leur biens saufs. Mais les nos ne s'i vouldrent accorder, et assaillirent de fort en fort. Finablement, l'issue du corps tant seulement leur fu accordé, et que l'en les conduiroit par l'espace de dix lieues loin: si issirent en leur costes et s'en alèrent; et les conduisoient deux chevaliers bretons, c'est assavoir, messire Silvestre de la Fouilliée, et un autre chevalier; mais à paine les povoient deffendre des gens de labour, car tous ceux qui les povoient actaindre, il les mectoient à mort et les tuoient de bastons et de pierres, comme chiens. Si les conduirent les deux chevaliers au mieux qu'il porent jusques près de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin. Quant ceux de la ville oïrent dire que les Anglois qui avoient tué leur seigneur venoient par sauf conduit, si s'assemblèrent pluseurs bouchiers et charpentiers et autres de ladite ville, et mistrent à mort tous les Anglois, ainsi comme des brebis, et ne les porent onques les deux chevaliers deffendre, excepté leur capitaine qui s'enfuy; et les deux chevaliers qui les conduisoient s'enfuyrent aveques le capitaine desdis Anglois, lequel fu à paine sauvé. Finablement, ceux de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin firent porter les corps des mors en quarrières et en grans fosses qui estoient hors de la ville, et là les mangièrent les chiens et les oiseaux. Et ainsi démourèrent les Bretons sous messire Antoine d'Avré, chevalier, establi capitaine de par la duchesse, en la ville de la Roche-Deryan, et ot ladite duchesse les frais et les revenus qui estoient deues au duc, son mari, tout environ la Roche-Deryan, jusques à deux lieues.

En ce meisme temps, le conte de Flandres prist à femme la fille du duc de Brebant.

[609]En ce meisme an, le vintiesme jour de juillet, vint la royne de France à Saint-Denis, et i demoura par l'espace de huit jours ou de plus. Et là faisoit faire oroisons à messes chanter, et si faisoit préeschier au peuple, afin que Dieu voulsist garder le royaume de France et le roy. Lequel roy s'estoit parti pour aler lever le siège que le roy d'Angleterre avait fait devant Calais, en l'an passé, au mois d'aoust. Quar ceux de ladite ville de Calais luy avoient mandé secours, ou il failloit qu'il se rendissent par nécessité au roy d'Angleterre.

En ce meisme an, la veille de sainte Crestine, environ le commencement de la nuit, fist très grans et orribles tonnoires; par tel manière que la royne qui estoit à Saint-Denis et ceulx qui estoient avecques elle en l'oratoire de monsieur saint Romain emprès la chapelle de monsieur saint Loys, à heures de matines, furent merveilleusement espouvantés. Et si tost comme les matines furent chantées, l'évesque de Coustances qui présent estoit avecques la royne, commençaTe Deum laudamus, et fu chanté en grant dévocion.

Et en icest an, le samedi quart jour d'aoust, pour ce que le roy ala trop tart pour secourre la ville de Calais, nonobstant que (par pluseurs fois[610]il eussent mis grant cure et diligence de les secourre. Mais il ne povoient estre secourus pour le lieu où le roy d'Angleterre et son ost estoient logiés qui estoit inaccessible; et estoit le passage tel que pour aucun effort nul ne povoit entrer; né par la mer aussi ne povoient estre secourus, pour le navire du roy d'Angleterre qui estoit devant ladite ville de Calais. Et cependant les cardinaux pourchassoient trieves entre les deux roys; et furent prises jusques à la quinzaine la nativité saint Jehan-Baptiste prochaine à venir, lesquelles trieves furent rompues tantost par le roy d'Angleterre qui tousjours continua ledit siège devant la ville de Calais, par tel effort que ceux de ladite ville, comme désespérés de tous secours, et pour ce que il n'avoient point de vitaille né n'avoient eu, plus d'un moys devant, ainsois mangeoient leur chevaux, chas, chiens, ras et cuir de buef à tout le poil, se rendirent) audit roy d'Angleterre, sauves leur vies; et s'en issirent tous hommes et femmes et enfans de la ville sans riens emporter, fors tant seulement les robes que il orent vestues, qui fu grant pitié à veoir. Et vindrent la greigneur partie de Calais à refuge au roy de France qui les reçut moult agréablement et leur fist et fist faire moult de humanité.

[611]Item, tantost après, fist le roy convocation général des prélas, barons et nobles bonnes villes, et de ses autres subgiés, à Paris, à la saint Andrieu, et ilec ot conseil aveques eux de sa guerre, et coment il y pourrait mettre fin. Sus lesquelles, outre les autres choses, luy conseillèrent que il féist tost une grant armée par mer, pour aler en Angleterre, et aussi par terre; et ainsi pourrait finer sa guerre, et non autrement, et que volentiers luy ayderoient et des corps et des biens. Et pour ce, envoia par toutes les parties de son royaume certains commissaires pour demander au pays à chascun certain nombre de gens d'armes.

Et en cel an meisme, environ Noël, furent les Lombars usuriers, par procès fait contre eux, sur ce que l'en leur imposoit qu'il avoient contre les ordonnances royaux qui mectoient paine de corps et de biens, presté cent livres oultre quinze par an pour usure; et aussi, en prestant, il avoient fait des usures fort[612]; et aussi que il avoient fait pluseurs contraux et prests, hors des foires de Champaigne, et en avoient pris obligacions des foires ainsi comme se il eussent esté fais en foires, furent condampnés par arrest à perdre tous biens, meubles et héritages, et furent confisqués au roy[613]. Et ordena-l'en que tous ceux qui leur devoient feussent quictés pour le pur fort, et que il en feussent creus par leur sairement. Et fu trouvé que les debtes que l'en leur devoit et qui jà estoient venues à cognoissance, montoient oultre deux millions quatre cens livres, desquels le pur fort ne mon toit pas oultre douze cens mil livres. Si peust-l'en voir coment il mangoient et destruisoient le royaume de France.

[614]Item, en cel an, fist le roy ordonnance que tous les offices qui vaqueraient fussent bailliés à ceux de Calais pour ce qu'il l'avoient loyalment servi. Et furent exécuteurs de celle grace un clerc qui estoit de parlement appellé maitre Pierre de Hangest, et un bourgois né de Sens qui estoit de la chambre des comptes appellé Jehan Gordier.

[615]Item, en celuy an, fu une mortalité de gens, en Provence et en Languedoc, venue des parties de Lombardie et d'Oultre mer, si très grant que il n'y demoura pas la sixiesme partie du peuple. Et dura en ces parties de la Languedoc qui sont au royaume de France par huit moys et plus. Et se départirent aucuns cardinaux de la cité d'Avignon, pour la paour de ladite mortalité que l'en appelloit épydémie, car il n'estoit nul qui sceust donner conseil l'un à l'autre tant feust sage. Et, en ce meisme an, au moys d'aoust, dedens les octaves de l'Assumption Nostre-Dame, trespassa madame Jehanne, duchesse de Bourgoigne.

Item, en celuy temps, Loys, duc de Bavière, chassoit un sanglier parmy un bois; si chéut de son cheval et mourut, si comme l'en dit.


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