Coment le conte de Bar entra en Champaigne à armes.
En icest an, Henri conte de Bar qui avoit la fille au roy Edouart d'Angleterre espousée, avec grant multitude de gent armée en la terre de Champaigne, qui appartenoit par droit héritage à tenir à Jehanne royne de France, comme anemi entra et occist moult d'hommes, et meismement une ville embrasa et ardi. Auquel fol efforcement réprimer et retargier fu envoié par Phelippe roy de France Gauchier de Cressi, seigneur de Chatillon, qui avoit en sa compaignie les Champenois; et par force et par feu, la terre au conte de Bar dégasta; et ainsi le fist retourner pour sa terre garder.
Coment le roy Phelippe assist Lille en Flandres.
Et en icest an meisme, Phelippe le Bel roy de France, contre Gui le conte de Flandres qui de sa féauté estoit départi, assembla à Compiègne moult grant ost. Et ilec en la feste de Penthecoste Loys son frère conte de la cité d'Evreux, et l'autre Loys ainsné fils Robert conte de Clermont, avec six vings autres, fist nouviaux chevaliers. Et ce fait, d'ilec s'en ala en Flandres, et maugré les ennemis entra en la terre appertement et viguereusement, et assist Lille, en la vigile monseigneur saint Jehan l'apostre. Et lors fu détruite une abbaïe de nonnains que l'en appelloit Marquete[151]. Et environ Lille jusques à quatre lieues, François par fer et par feu tout dégastèrent. Et lors Gui conte de Saint-Paul, et Raoul seigneur de Neelle connestable de France, et Guy son frère mareschal, avec grant foison d'autres, esloignèrent l'ost environ quatre lieues sur le fleuve[152]de la ville de Commines, et se combatirent à leur ennemis, et de eux cinq cens en vainquirent et plus, et pluseurs en occistrent, et leur tentes retindrent, et pristrent pluseurs soudoiers du royaume d'Alemagne chevaliers et escuiers de grant renom, lesquiels avec eux amenèrent au roy de France présentement.
Coment Robert conte d'Artois se combati à Furnes contre les Flamans.
En ce meisme temps, pape Boniface canonisa à Sienne la vieille[153]le saint roy Loys de France. Et en icest an ensement, comme le roy Phelippe-le-Biau fust devant Lille, Robert noble conte d'Artois laissa Gascoigne à nobles et loyaux hommes du royaume de France, et lors vers St-Omer, sa terre propre, se reçut et revint, et appella avec luy son fils Phelippe avec grant plenté de chevaliers et nobles hommes. Lequel conte Robert envahi Flandres de celle part. Contre lequel Guy conte de Flandres envoia tant à cheval comme à pié grant multitude de gens d'armes, et de costé la ville de Furnes se combatirent contre le conte d'Artois. Lors ilec, les batailles ordenées de une part et d'autre fu moult la bataille aspre et merveilleuse. Mais les Flamans, combien que il fussent six cents à cheval, et seize mille à pié, de la gent au conte d'Artois furent tous occis; car le gentil conte noblement se prouva, si que moult, tant chevaliers comme escuiers, avec Guillaume de Juillers, et Henri conte d'Aubemont furent pris. Lesquiels, conroiés à Paris en charetes, et ailleurs par diverses prisons envoiés, à la loenge et à la victoire de noble homme monsieur Robert conte d'Artois, chevalier esmeré[154], avoient mis devant leur visage, la banière et l'enseigne au bon conte. Et lors le conte d'Artois prist la ville de Furnes l'endemain; et après ce, occupa Cassel avec toute la vallée. Adonc endementiers ceux de Lille qui moult estoient grevés et traveilliés de divers assaus de la gent au roy de France, comme il véissent souventes fois leur murs rompre et quasser à pierres; né Robert, l'ainsné fils au conte de Flandres qui avec eux estoit au chastiau, n'osast contre les François issir à batailles, si firent lors convenances au roy de France que de leur biens né de leur vies ne fussent privés, né ne fussent sousmis né malmenés né maumis; et sousmistrent eux et leur biens au roy de France. Mais Robert, qui pou de chevaliers avoit, issi de la ville et à Bruges où son père estoit tout oiseux se reçut. Adecertes, le roy d'Angleterre Edouart qui estoit venu avec le conte de Flandres, fu déceu, si comme aucuns dient; car pour certain il luy avoit mandé qu'il tenoit pris le conte Robert d'Artois et Charles de Valois, le frère au roy de France; lesquiels il devoit tenir à Bruges en prison, si comme il disoit, ou pour ce que plus sauvement peust estre cru. Iceluy roy d'Angleterre estoit là venu pour aidier le conte de Flandres en sa guerre. Et lors quant le roy de France oï les nouvelles de l'advènement au roy d'Angleterre, si garni Lille de sa gent et s'esmut pour aler vers le chastel de Courtray, lequel dès maintenant il prist abandon: et d'ilec après se hasta pour aler Bruges asseoir. Et endementiers, Edouart roy d'Angleterre et Gui le conte de Flandres laissièrent Bruges, et avec leur gent alèrent à Gant pour la forteresse du lieu, où il furent receus; de laquelle chose ceux de Bruges furent espoventés, et au roy humbles et dévos coururent, et eux et leur ville en sa puissance sousmistrent. En laquelle ville le roy de France fist un pou son ost prendre récréation, et puis prist isnelement son erre pour aler vers Gant. Mais si comme il s'en alast ainsi à une petite vilete, luy vindrent messages de par le roy d'Angleterre requerans trièves, auquel, pour cause de yver prochain, et pour l'amour du roy de Secile, qui pour ce venoit en France, à paines, jusques à deux ans, à luy et au conte de Flandres octroia trièves: et lors, ce fait, environ la feste de Toussains, le noble roy de France Phelippe-le-Biau retourna en France.
Coment le pape Boniface envoia au roy de France la régale.
Et en icest an ensement, quant les prélas du royaume de France furent à Paris assemblés, si leur monstra le roy Phelippe lettres contenant coment pape Boniface à luy et à son premier hoir, successeur au royaume de France, avoit ottroié à prendre et à lever les dismes des églyses, toutes fois que leur conscience les jugeroit et créroit estre nécessaire, ou le vouldroient faire; et derechief comme iceluy pape, en l'aide de ses despens qu'il avoit fait en sa guerre, toutes les rentes lui concédoit de l'églyse que l'on appelle régale, les escheoites et les obventions d'un an des prouvendes, des prévostés, des archidyaconés, des doiennés, des bénéfices, des églyses, et de quelconques dignités ecclésiastiques par tout le royaume de France, la guerre durant et vacant, excepté les éveschiés, les moustiers et les abbaïes. Après, en icest an ensement, pape Boniface aucunes constitucions nouvelles, lesquelles avec courage diligent et avecques grand cure, pour l'estat et pour le profist de l'universelle églyse avoit fait compiler et ordener par sages gens en droit canon et en droit civil, au mois de may le tiers jour, en plein consistoire et devant tous qui présens estoient, à lire bailla: et lors quant ces constitucions furent parleues souventes fois par grant diligence, des cardinals approuvées, fist son décret iceluy pape, et ordenna que au cinquiesme livre des Décrétales (si comme au tems présent le povez encore véoir), ces constitutions fussent ajoustées.
Et en icest an meisme, les deux devant dis cardinals de la Columne, déposés par le pape Boniface se transportèrent en une cité de Tuscie[155], laquelle est appelée Nepesie, contre les quiex pape Boniface fist croiserie et envoia un grant ost de ceux de Italie, et escomenia les deux devant dis de la Columne et les réputa et les condampna comme scismatiques. Et en ice meisme an, en la vieille cité[156]sainct Loys jadis roy de France fu par le pape Boniface canonizé. En icest an meisme, Aubert duc d'Austrie en bataille tua Adolphe le roy d'Alemaigne, et fu roy d'Alemaigne après luy, et régna douze ans ou environ.
Coment pape Boniface voult que ceux qui se confessoient aux frères Prescheurs se reconfessassent à leur curés.
ANNÉE 1298En l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et dix-huit, le privilège donné aux frères Meneurs et aux frères Prescheurs de confessions oïr, de pape Boniface fu rapellé, et fist son décret iceluy pape que celui qui se confesseroit à ces frères, se confessast derechief et regehist ces meismes péchiés à son propre prestre et curé.
Coment sainct Loys fu levé de terre.
En icest an ensement ci devant nommé, sainct Loys, jadis glorieux roy de France, qui en l'an devant prochain avoit esté escript au catologue des Saincts et canonisié avec très grant liesce et exaltacion du roy de France Phelippe-le-Biau et des princes et prélas de tout le royaume, avec grant multitude de peuple à Sainct-Denis en France assemblés, l'endemain de sainct Barthélemi l'apostre, de terre fu eslevé, passé vingt-huit ans que au royaume de Tunes dessous Cartage s'endormi en sa derrenière fin en Nostre-Seigneur. Lequel sainct roy, glorieux confesseur de Nostre-Seigneur, de come grant mérite il fu et eust esté envers Dieu, les miracles pleinement fais le démonstrèrent; et toutes voies plus espéciaument après l'exaltacion de son corps eslevé de terre, en diverses parties du monde est démonstré. Car si grant grace de curacion de malades s'escrut que n'estoit nul qui de luy requerre cust fiance et loyaument santé et aide luy requist, que, sans demeure, ne se aperceust de la requeste qu'il avoit faite.
De la mort Phelippe fils Robert le conte d'Artois.
En icest an ensement, moru Phelippe, le fils au noble conte Robert d'Artois qui plus de fils n'avoit; et en l'églyse des frères Prescheurs à Paris fu enterré et enseveli. Et icelui, de sa femme Blanche fille de Jehan duc de Bretaigne, laissa deux fils et deux filles: une en fu mariée après à Loys conte de la cité d'Evreux, frère le roy de France; et l'autre fille prist à mari Gasce[157]fils Raymon Bernart conte de Fois. Et aussi en icest an, Robert conte d'Artois prist la tierce femme à mariage, la fille Jehan conte de Hainaut.
Et en cest an ensement, en la fête sainct Andri apostre, avint en une cité d'Italie en laquelle le pape demeuroit pour le temps, laquelle est appelée Reate[158], si grant et si horrible mouvement de terre que l'en cuidoit que les murs de la ville et les maisons deussent chéoir; et s'en fuioient les gens de la cité aux champs.
Et en ce meisme an, Raoul le fils aisné au roy d'Alemaigne Aubert, prist à femme madame Blanche seur au roy de France Phelippe de par son père.
Coment le fils au roy de Secile envoia en Secile, et de la prise au prince de Tarente.
ANNÉE 1299Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et dix-neuf, le duc de Calabre Robert, fils Charles le roy de Secile, à galies et à gens armés et appareillés, en Secile entra; et ilec occupant plusieurs chastiaux, les gens estant en iceux maintenant introduisit et mist à sa volonté. Duquel la beneurée haultesce comme son frère, Phelippe prince de Tarente, attendist, endementiers que icelui le suivoit sans conseil, avec toute sa gent, en mer, des Seciliens fu pris.
De la paix entre le roy Phelippe de France et Edouart d'Angleterre.
En icest an ensement, entre le roy Phelippe et le roy Edouart d'Angleterre par aucunes condicions fu pais faite; et lors icelui roi d'Angleterre Marguerite seur au roy de France à Cantorbie espousa: de laquelle il engendra un fils qui ot nom Thomas.
Coment le roy des Tartarins fu crestienné.
En icest an ensement, le roy des Tartarins Cassahan qui grant Champ[159]estoit appellé, merveilleusement et par miracle, si comme l'en dit, à la foi crestienne avec grant multitude de sa gent fu converti par la fille le roy d'Arménie qui estoit crestienne, qu'il avoit espousée. Lors avint que un innombrable ost et merveilleux assembla contre les Sarrasins, et ot son mareschal de tout son ost le roy d'Arménie crestien; et premièrement vers Halappe se combati à eux, et après à Camel, et non pas sans grant occision et abatéis de sa gent, et en rapporta victoire. Et puis quant il ot son ost rappareillié et rassemblé et ses forces reprises, il ensuivi les Sarrasins jusques à Damas où le soudan avoit cueilli et amené grant ost: et lors icelui roy des Tartarins ot ilec encontre le soudan et ses Sarrasins moult merveilleuse bataille et aspre; cent mille des Sarrasins et moult plus furent détrenchiés et occis, et le soudan chacié de la bataille, avec pou de sa gent en Babiloine se receut. Et ainsi les Sarrasins furent par la volenté de Dieu du règne de Surie gettés, et icelle Sainte Terre fu sousmise en la main des Tartarins et en leur subjection. Et à Pasques ensuivant, si comme l'en dit, en Jérusalem le service de Dieu les crestiens avec exaltacion de grant joie célébrèrent.
Du parlement le roy de France et de Aubert roy d'Alemaigne.
En celui an, Aubert le roy des Romains et Phelippe-le-Biau roy de France, environ l'Avent Nostre-Seigneur, à Valcoulour assemblés avec les nobles de l'un et de l'autre royaume, aliances constituèrent; ilec, otroiant le roy Aubert et les barons et les prélas du royaume d'Alemaigne, fu dit avoir esté ottroié que le royaume de France qui seulement jusques au fleuve de Muese en icelles parties s'estent, des ore en avant jusques au Rin esloignast les termes de sa puissance. Et ilec ensement, à Henri conte de Bar furent ottroiées trèves du roy de France jusques à un an seulement.
Coment Charles conte de Valois prist Douay et Béthune, et desconfit Robert fils du conte de Flandres.
En icest an ensement, quant le terme des trèves fu passé qui estoit entre le roy de France et le conte de Flandres, Charles conte de Valois fu envoié de par son frère le roy de France Phelippe en Flandres, après la Nativité Nostre-Seigneur, à tout grant ost des François: et tost comme là endroit fust venu, il reçut Douay et Béthune abandon. Et après vers Bruges à toute sa gent, assés près de Dam un port de mer, contre Robert fils au conte de Flandres ot aspre et cruelle bataille; et comme d'une part et d'autre pluseurs fussent navrés, toutes voies les Flamens fuirent de bataille, et à Gant tantost se reçurent.
Et en ice tems, Ferri l'évesque d'Orliens fu occis d'un chevalier, duquel il avoit la fille corrompue, si comme l'en disoit, laquelle estoit par avant vierge. Auquel succéda maistre Bertaut de Sainct-Denis, docteur en théologie, renommé entre tous en son tems, lequel estoit par avant arcédiacre de Reins.
Coment le conte de Flandres et ses deux fils se rendirent.
Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cens, Charles de Valois, frère le roy Phelippe de France, quant il ot pris le Dam, un port de Flandres, et comme il ordenast à asseoir Gant, Gui le conte de Flandres lors apercevant son orgueil, à celuy Charles avec ses deux fils, Robert et Guillaume, s'en vint humblement, et le remenant de sa terre rendi en la main de Charles conte de Valois, par aucunes convenances entregettées. Lesquiex, amenés à Paris au roy de France, requistrent pardon de leurs meffais et miséricorde; et il la receurent très piteusement: mais jusques au tems d'avoir miséracion et pardon furent mis par divers lieux en prison sous gardes.
Du grant pardon de Rome.
Et adecertes en cest an, pape Boniface fist indulgence et pardon général, et ottroia plénière indulgence de tous les péchiés à tous vrais repentans et confés, venans, par l'espace de ce présent an et par chascun an centiesme à venir, ès églyses des benois apostres sainct Père et sainct Pol à la cité de Rome, par veu de pélerinage, humblement et dévotement.
Coment le duc d'Osteriche prist Blanche, la seur au roy de France, et de l'absolucion Rogier de Lor.
En icest an ensement, Raoul duc d'Osteriche, fils Aubert roy des Romains, espousa à Paris Blanche la seur au roy de France Phelippe-le-Biau. Et aussi en icest an, Rogier de Lor qui de piéça pour les Seciliens, envers le roy de Secile et ses gens avoit guerroié, fu maintenant absout du pape, et fu fait amirant de la navie au roy de Secile; et lors vingt galies des Seciliens en mer assailli et débati, et cinq cens de eux et plus occist.
Coment Charles de Valois prist à femme l'empereris.
En icest an ensement, Charles de Valois, quant sa première femme fu morte, prist, après, la seconde, c'est à savoir Katherine fille Phelippe fils Baudoin, jadis empereur de Grèce, essillié et débouté; à laquelle Katerine atouchoit le droit de l'empire de Constantinoble.
Coment les Sarrasins de Lucere furent occis.
ANNÉE 1300Adecertes en icest an, les Sarrasins de Lucere[160]une cité de Puille, qui ilec du tems de l'empereur de Rome Fédéric assemblés, sous le treu des roys de Secile vivoient selon leur lois, de Charles roy de Secile furent livrés à mort ceux qui crestiens ne vouldrent devenir.
Coment le soudan de Babiloine sousmit à luy toute la Saincte Terre.
Et aussi en icest an, le Soudan de Babiloine, quant il ot repris son pooir et rassemblée sa gent, les Sarrasins, les Crestiens et les Hermines[161]du royaume de Jhérusalem et de Surie enchaça par force, et la terre sousmist en sa seigneurie[162].
En icelui an meisme, le jour du vendredi aouré, les Juis de la province de Madaburges firent tant par dons et par promesses par devers une nourrice, que elle leur livra un petit enfant de l'aage de deux ans et demi ou environ, à faire leur volenté; et estoit le dit enfant fils d'un chevalier puissant homme. Quant les Juis orent le petit enfant receu de la dite nourrice pour en faire leur volenté, si le crucifièrent et le firent mourir. Quant le père sot la mort de son enfant, si fu moult courroucié et fist semondre tous ses amis, pour vengier la mort de son fils: dont il avint que le dit chevalier sot que les Juis estoient assemblés: si s'en ala par nuit où il estoient à toute sa compaignie, et fist garder que nul n'en eschapast de tous ceux qui estoient assembles, et tantost fist mettre le feu en toutes les maisons là où il estoient assemblés, et ilec furent ars trois cens Juis ou environ, et aucuns Crestiens avec eux, les quiex il tenoient prisonniers en leur maisons pour debtes. Si avint que le prince de celle région sot que l'en avoit ainsi ars les Juis et aucuns Crestiens, si en fu courroucié, et condamna le dit chevalier père du dit enfant et tous ceux qui participans avoient esté de la mort des Juis, par certain tems à estre essilliés et povres et vivre d'aumosnes.
Coment Charles de Valois ala à Rome.
ANNÉE 1301Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cens et un, le frère le roy de France Loys, conte de la cité de Evreux, la fille Phelippe fils au noble conte d'Artois qui Marguerite avoit non espousa. Et en icest an ensement, Charles conte de Valois avec moult de nobles, environ la Penthecoste, se parti de France et vint à Rome, ordenant[163]après de l'empire de Constantinoble guerroier, qui à sa femme appartenoit, sé le pape l'ottroioit. Lequel conte Charles du pape Boniface et des cardinaux avec très grant honneur et révérence fu reçu, vicaire et deffendeur de l'églyse fu establi; et par tout l'an les adversaires de l'églyse de Rome en Touscane guerroia.
Coment le roy de France reçut les hommages de ceux de Flandres.
En icest an aussi, Phelippe-le-Biau le roy de France visita le conte de Flandres; et de ceux des chastiaux et des villes, et des nobles du pays reçut les feaultés et les hommages, et puis Jaques de Sainct-Pol, chevetaine, laissa garde de tout le païs; et ce fait, il s'en retourna en France. Et en icest an, le conte de Bar Henry, quant il cognut et sot ce que Phelippe-le-Biau, roy de France, ordenoit pour envoier grant ost en sa terre degaster, si s'en vint à luy humblement et dévotement, requérant pardon de ses forfais. (Et luy offri pour l'amende, sé il la vouloit prendre, que il iroit avec Charles de Valois en son voyage de Constantinoble, ou ailleurs en la terre d'Oultre-mer à tout deux cens hommes, à ses despens, par l'espace de deux ans, ou en terme tel comme la bénigne volenté du roy le rappelleroit.)
Et en icest an vraiment, une comète par pluseurs jours au moys de septembre au royaume de France fu veüe droit à l'anuitier, dresçant et estendant sa queue vers Orient.
Et en icest an, le roy d'Angleterre contre les Escos en Escoce pou ou noient tout le tems d'esté profita; si s'en revint sans riens faire, inglorieux et sans honneur.
Coment l'évesque de Pamiés fu mis en prison.
Et aussi en icest an, le premier évesque de Pamiés[164]qui du roy de France paroles contumelieuses et plaines de blasme et de diffame en moult de lieux avoit semé, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit fait esmouvoir contre sa majesté, pour ce fu appelle à la court le roy, et jusques à tant que il se fust espurgié, sous le nom de l'archevesque de Nerbonne, de sa volenté, fu en sa garde détenu[165]. Et jasoit que contre cel évesque les amis du roy de France fussent griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bénignité ne souffri pas icelui évesque en aucune chose estre molesté né malmis, sachant et entendant de grant courage estre injurié en la souveraine poesté et le souffrir, né en seurquetout le prince estre blescié, aucun estre blescié, glorieux[166]. Et en icest an ensement, au moys de février, l'archédiacre de Nerbonne envoié de par le pape Boniface, vint en France dénonçant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui évesque sans delay; et luy monstra les lettres ès quelles le pape de Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut tant ès temporelles choses comme ès spirituelles estre soumis en la jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme ès lettres estoit contenu, que des églyses des ore mais en avant né des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de eux, les usufruits, les profis ou les rentes à luy ne préist né présumast détenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume de France au roy avoit ottroié, pour la raison de la guerre, en dénéant luy que aucune collacion de provendes ou de bénéfices ne entreprist à lui usurper, tenir et poursuir; laquelle chose des ore en avant sé faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et ceux qui à ce seroient consentans hérites les réputoit. Et lors icelui arcédiacre devant dit, message du pape Boniface, semont tous les prélas du royaume de France, avecques aucuns abbés et maistres en théologie et de droit canon et civil, à venir à Rome ès kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'éclipse de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et après ce, Phelippe roy de France rendi au message le pape l'évesque de Pamiés, et leur commenda que hastivement de son royaume départissent. Et après ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe-le-Biau assembla à Paris tous les barons chevaliers nobles, tous les prélas, les frères Meneurs, les maistres et le clergié de tout le royaume de France, auxquels il commanda que il déissent et demandassent vraiement et privéement aux personnes ecclésiastiques de qui il tenoient leur temporel ecclésiastique, et aux barons et chevaliers de qui leur fiés appelloient né disoient à tenir: car adecertes la magesté royale doubtoit, pour ce que le pape luy avoit mandé tant des temporels comme des espirituels à luy estre sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France fust tenu de l'églyse de Rome. Et comme tous les prélas et ecclésiastiques déissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la liberté et franchise du royaume en toute manière garder. Les barons et les chevaliers, par la bouche du noble conte d'Artois, après ce respondirent, disans que de toutes leur forces estoient près et appareilliés pour la couronne de France, encontre tous adversaires, estriver et deffendre. Et ainsi quant celui concile fu deslié et finé, fist lors crier la magesté royale que or né argent né quelconque marchandise du royaume de France ne fussent transportés; et cil qui contre ce feroit tout perdroit, et toutesvoies à tout le moins, en grant amende ou en grant paine de corps seroit puni. Et dès lors en avant fist le roy les issues et les pas et les contrées du royaume de France très sagement garder.
Et en icest an ensement, quant les fils de Sancion, le roy d'Espaigne pieça mors, furent légitimés par le pape Boniface, Ferrant l'aisné tint le royaume paternel. Mais Alfons et Ferrant neveus au roy Loys de France de sa fille, debatans vigueureusement leur droit, celui Ferrant laissièrent petitement régner en repos né paisiblement, mais tous jours viguereusement contre luy guerroièrent.
En cest an meime resplendissoient en France deux nobles dames veuves: c'est assavoir Blanche jadis fille monseigneur saint Loys, laquelle habitoit et demouroit en saincte conversacion à Saint-Marcel près Paris, ilec vacant au service de Dieu et en oroison: et à Tonnère en Bourgoigne estoit Marguerite, seconde femme du premier Charles roy de Secile, en l'hospital des povres, lequel elle avoit fait faire; et là faisoit service aux povres dudit hospital, et leur administrent partie de leur nécessaire, en propre personne, très dévotement et en grant humilité.
Et en ce meisme an, le mardi après Noel devant le point du jour, pluseurs maisons hautes, fortes et garnies de moult de biens furent ars et gastées par meschief, en la rue de Saint-Germain-l'Auxerrois[167]à Paris.
De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol.
ANNÉE 1302En l'an après ensuivant mil trois cent et deux, Charles conte de Valois, par le commandement de pape Boniface, de Touscane s'en ala en Secile, et le chastel de Termes[168]le jour d'un mardi devant l'Ascension Nostre-Seigneur il reçut abandon, endementiers qu'il appareilloit à luy faire assaut.
Et en icest an ensement, à Courtray[169]un chastel en Flandres, par les exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit Jacques; si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté de sanc espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre fait apaisier, comme Phelippe-le-Biau roy de France eust destiné et envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence, dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, par un pou furent tous traitreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de Bruges, en ce soir avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres soi avoir vanté que l'endemain il de voit pluseurs de eux faire pendre au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très grant paour, presumèrent et entreprissent à faire telle desloyale felonnie: et toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit esmeue, avec pou de compaignie, céléement et occultement, fuiant hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam) à eux tantost s'accordèrent, et de maintenant degastèrent et chacièrent d'avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de Bruges et aucuns autres Flamens, Guy de Namur fils Guy conte de Flandres qui en France tenoit prison appellèrent pour venir en leur aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois venans à eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les manières qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux esmouvoir.
De la bataille de Courtray.
Adoncques endementiers, comme ceux de Bruges s'appareilloient à deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie des francs hommes et grant multitude de gent à pié et vint en Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et trés; (car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à appareillier le pont) ceux de Bruges, souventes fois à bataille ordenée encontre courans, à l'euvre, si comme il pooient, destourbans tous les jours, les François appelloient à bataille; et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié (à un mercredi, septiesme jour du mois de juillet), de l'accort de l'une partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice, libéralité, et franchise du pays (premièrement confessèrent leur péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et goudendars[170], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout venir, si les orent en despit, si comme (foulons, tisserans et) hommes ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François chevaliers contredaignans, leur gent de pié[171]qui devant eux estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux de Bruges, à lances agues, forment empaignans et deboutans, gettèrent et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent à rencontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte d'Artois Robert qui oncques n'avoit acoustumé à fuir, avec la compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[172]et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le gentil conte Robert tresforer né trespercier. Et lors adecertes ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres, nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux lances agues bien ancorées[173]que l'en appelle bouteshaches et godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se combati-il forment et viguereusement[174], (mieux voullant gesir mort avec les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir que à ce vil et villain peuple rendre soy vif enchaitivé). Et lors, quant les autres compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont pristrent la fuite très laide et très honteuse, laissans le conte d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors et acraventiés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec avoit grant copie[175]d'armes et grant appareil batailleur. Par les quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et moquerie tourna au roy de France, et à tout le lignage des mors en reproche perpétuel en tous les jours.) Et adecertes y gisoient mors et acraventés moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban son cousin avec son fils le seigneur de Virson[176], Adam le conte de Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Neelle connestable de France, et Guy son frère mareschal de l'ost, Regnaut de Trie chevalier esmeré[177], le chambellanc de Tancarville, Pierre Flotte chevalier, et Jacques de Saint-Pol chevalier, monseigneur Jean de Bruillas maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de deux cents et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très noble conte d'Artois desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de religion nonains, de petit édifiement[178], si comme il pot, quant il ot le service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et demonstrèrent. Adonques Gui de Namur enhétié[179]de la victoire des siens et lors son courage embrasé de l'orgueil de occuper toute Flandres, s'efforça de tendre à greigneurs choses; car après il assist ceux de Lille: et maintenant par tricherie et fraude, maintenant eux comme ceux de Tournay, ceux d'Ypre, ceux de Gant, ceux de Douay, et les autres villes de Flandres abandon venir efforça et ensement atrait; et lors vers Arras manda à ses coureurs et fourriers à accueillir la proie. Les quiex comme il s'efforçassent à proier et rober l'abbaïe du mont Saint-Eloy, par la gent de l'évesque d'Arras furent deboutés et déchaciés, si que il convint qu'il retournassent pour garder leur termes.
Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome.
En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si orent conseil ensemble et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois évesques qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à un temps miex convenable.
De l'ost de France qui fu à Arras sans rien faire.
Après ce que le bon conte Robert d'Artois fu mort, Phelippe-le-Biau roy de France, qui moult en estoit dolent, après la feste de l'Assumpcion Nostre-Dame, mère de nostre Seigneur, laquelle feste on appelle la mi-aoust, à la cité d'Arras assembla, pour aler contre les Flamens, si grant et si merveilleux ost qu'il peust estre nombré jusques à cent fois mille et quarante fois mille de gens armés chascun selon son pouvoir. Et comme si très bel et si grant ost eust cuidié de maintenant et de légier toutes Flandres et les Flamens destruire, je ne say par quel conseil des quiex, d'ilec jusques à deux lieues seulement avec grant et merveilleux ost, nostre roy Phelippe fist tendre ses tentes, et fu veu tout le mois de septembre despendre et dégaster. Et comme il eust les anemis Flamens assez près de ses ieux par l'espace de tant de temps, qui leur tentes y avoient fichiées, et si estoient logiés au plus près, ne laissa oncques à faire à eux un assaut né aucune ville de ses anemis ne laissa oncques né ne souffri à assaillir. Mais de maintenant donna congié de départir à icest noble ost qui légièrement peust sousmettre tout le monde sé il fust noblement et à droit gouverné, et s'en revint sans riens faire et inglorieux en France arrière. Laquelle chose fu honte aux chevaliers et les esmut en pluseurs escharnissemens et meismement les anemis de la gent au roy de France à moquier eux. Duquel ost le département cognoissans les Flamens adversaires, de maintenant à eux les villes prochaines et les garnisons de la conté d'Artois embrasèrent et ardirent en feu; toutes voies dient aucuns que par la décevance et tricherie Edouart le roy d'Angleterre qui la partie des Flamens nourissoit, le roy de France avoit esté déceu, si s'en départi ainsi; car devant avoit faint ce gourpil[180]par tricherie Angloisienne luy avoir très grant doleur dedens son cuer, estre malade et enfirme pour ce qu'il avoit entendu, si comme il disoit, son serourge et ami, le roy de France, estoit à estre baillié et livré de sa gent meisme ès mains de ses anemis, s'il avenoit qu'il eust bataille contre eux; laquelle chose comme il le racontast ainsi comme à conseil à sa femme, comme cil qui bien savoit que tantost elle le manderoit à son frère: lors icelle qui cuidoit celle chose estre vrai, tantost le manda à son frère le roy de France. Et ainsi, pour celle chose, se départi le roy avec le merveilleux et innombrable ost qu'il avoit assemblé[181]. Mais toutes voies, ainsois que le roy s'esmeut né départist, il envesti et saisi le conte de Bourgoigne Othelin de la seigneurie de la conté d'Artois, pour raison de Maheut sa femme, fille seule du noble conte d'Artois Robert, occis des Flamens de Bruges: sauf le droit que en ice requéroient les fils et les enfans Phelippe frère de celle Maheut, qui par devant estoit mort. Et ensement, le roy de France laissa pluseurs sergens et chevaliers par divers lieux, bien ordenés et appareillés à bataille, qui les efforcemens des Flamens et leur décours en la terre d'Artois constrainsissent et débatissent. Et adecertes iceux, après ce, souventes fois à leur anemis orent assaut, et moult repristrent et restraindrent leur efforcemens: tant que en la veille de saint Nicolas d'yver, de ceux de Bruges huit cens et plus, vers Ayre, en une bataille en occistrent.
De l'accort entre le roy de Secile et Fedric l'occupeur de Secile.
Et en ce temps ensement, Charles conte de Valois, frère de Phelippe roy de France, qui en Secile un chastel qui est appellé Termes avoit occupé sur les anemis du royaume de Secile, tout le temps d'esté par la terre de Secile à batailles ordenées çà et là aloit, mais nulle ame n'encontra qui encontre luy courust pour batailler. Et adecertes les Seciliens se tenoient ès chastiaux et ès cités, (né ne vouloit Fedric l'occupeur de Secile, ou par aventure n'estoit tant hardi envers le conte Charles, lequel estoit né de son sanc, procréé et descendu, tant faire que il se osast contre lui à bataille issir. Mais à la parfin furent trièves données, et vint icel Fedric à son parlement souplement et humblement, les choses qui sont de paix requerant.) Et lors messire Charles qui, si comme l'en dit, avoit jà oï nouvelles de ses amis occis en Flandres (et que par un pou avoit perdu tous ses chevaux par maladie, si ot compassion du royaume de France et de son frère le roy Phelippe;) adonc, par le conseil de sa gent, entre Fedric et les Seciliens fist et ordena la pais en telle manière qui s'en suit, c'est à savoir: cestui Fedric toute l'île de Secile, toute sa vie, paisiblement et à repos, sans nom royal, tendroit et poursuivroit; et tout ce qui estoit en Calabre et en la terre de Puille, que luy ou son frère le roy d'Arragon jadis avoit acquis, tout au roy de Secile laisseroit; noientmoins que les chaitis, qui de lonc temps ou de petit estoient en prison, seroient délivrés sans nulle riens donner, et délaissiées toutes rancunes et injures d'une part et d'autre. Adecertes avec ces choses, de leur consentement et accort, celui Fedric devoit prendre à femme la fille au roy de Secile qui avoit nom Alienor. Et selon leur povoir estoient tenus Charles conte d'Anjou et Robert duc de Calabre, fils le roy de Secile qui lors y estoit présent avec Charles, labourer loyaument envers le roy d'Arragon et le conte de Braine, que le droit du royaume de Sardaigne, ensement le droit au conte de Braine, ou le droit du royaume de Chypre qui à iceux, si comme l'en dit, apartenoit, donroient et délaisseraient du tout en tout à Fedric, c'est assavoir les royaumes dessus nommés ou l'équipollent: cest otroiement dessus ces choses le pape approuvant. Et sé celle chose ne povoient faire, si seroient tenus iceux Charles et Robert, selon leur povoir, un autre royaume à Fedric acquerre, à un d'iceux royaumes dessus nommés équipollent; et sé ensement ne povoient ces choses acomplir, Charles le roy de Secile seroit tenu à cent mille onces d'or donner après la mort de Fedric en amende de sa rente, pour les enfans procréés de sa fille Aliénor; et ainsi à la parfin la terre de Secile à luy paisiblement revendroit. Et lors de la pais et les autres choses loyaument garder, tant les barons de Secile comme Fedric et les maistres du Temple sur les sains évangiles jurèrent. Et, ainsi ce fait, si les fist Charles, conte de Valois, par son chapelain assoudre, à qui le pape avoit commis s'auctorité: et puis, ce fait, icelui Charles, conte de Valois, repairant de Secile vint à Rome, et au pape et aux cardinaux raconta tout ce qu'il avoit fait, et s'en retourna en France environ la purificacion de la benoicte vierge Marie que l'en dist la Chandeleur. (Mais à celle manière de pais d'entre Charles et Fedric dient aucuns le pape Boniface avoir donné petit ottroiement né assentement.)
Du cardinal le Moine qui vint en France en message.
Et adecertes en cest an ensement, les prélas du royaume de France, delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non comparons né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape, de Rome Jehan le Moine, prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina, qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa volenté et son plaisir.
Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion, usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs affermoient, que se la paix du roy de France et du roy d'Angleterre estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. (Car l'en dit luy avoir fait pendre les bourgois à leur portes.)
De la bataille de Saint-Omer.
En cest an ensement, Othelin le conte de Bourgoigne et d'Artois clost son derrenier jour. Et en cest an ensement, en Flandres, le jeudi absolu, quinze mille Flamens par la gent au roy de France furent occis en bataille[182]: et quant les autres compaignies virent ce, qui, un pou devant, la terre Jehan conte de Hainaut, laquelle il tenoit du roy de France en fié, dégastoient et un sien chastel très fort que on appelle Bouchain avoient jà acraventé, si donnèrent trièves à ceux de Hainaut et s'en retournèrent pour leur termes deffendre.
Des messages aux Tartarins.
ANNÉE 1303Après, en l'an ensuivant mil trois cens et trois, en la sepmaine de Pasques, vindrent à Paris au roy de France les messages aux Tartarins, disans que sé le roy de France et les barons du peuple crestien leur gens en aide de la Sainte Terre envoioient, le seigneur de eux, le sire de Tartarie, aux Sarrasins à toutes ses forces se combatroit, et seroient fait tant luy comme son peuple de bonne volenté crestiens.
De la bataille de Lille et de l'accusement le pape de Rome.
En cest an ensement, à Lille un chastel en Flandres, le jour d'un jeudi après les octaves de Pasques, deux cens hommes de cheval armés et trois cens hommes de pié des Flamens, furent tant occis comme pris de ceux de Tournay et de Fourquent de Melle[183]mareschal au roy de France. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Bel qui longuement avoit tenue et occupée la terre de Gascoigne, au roy d'Angleterre Edouart la restabli, et fu réformée amiablement la paix, de la quelle pour icelle terre s'estoient desjoins. Et en ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent, et ilec fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[184]. Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites[185]selon ce que l'en trouve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en revint à son propre lieu[186]. Et lors le cardinal de Rome Jehan le Moine qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi. Et en cest an ensement, Robert fils le conte de Bouloigne et d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont fils du saint roy de France Loys, espousa.
Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy.
En icest an ensement, un archédiacre de Constance nommé Nicole de Bonnefaite[187], message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs l'estimoient, à Troies une cité de Champagne, au royaume de France, fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement, Phelippe, fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans, avec le roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant, si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la saint Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer en la conté d'Artois dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non pas sagement passoient et aloient en tour le chastel, dès leur en occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens trop iriés et courrouciés, comme il ne peussent ilec profiter pour la forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France, menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et consommèrent par embrasement.
De l'ost qui fu à Péronne et retourna sans riens faire.
Et adecertes en icest an, Edouart, le roy d'Angleterre, des Escos à luy contrestans ot victoire; et lors prist toute Escoce et la mist en sa seigneurie, exceptés aucunes garnisons assises en palus et sur hautesces de montaignes, environ la confinité de la mer. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Biau roy de France, environ le commencement du mois de septembre, proposant de rechief en sa propre personne aler contre les Flamens et ses armes prendre et guerroier-les avec un grant ost et innombrable, prist son erre, et à Pérone, un chastel de Vermendois en la confinité d'icelui[188], l'expédition de son ost assembla: mais ilec, si comme l'en dit, environné de parlement et par l'amonestement du conte de Savoie[189], jusques à la Pentecoste ensuivant trièves donnant et prenant des Flamens seconde fois, sans gloire et sans honneur des Flamens se parti.
De la mort le pape Boniface.
Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies et les crimes de luy dit au concile des François, et l'appel qui fu proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité d'Anaigne[190]dont traioit origine[191]et naissance, et sous la garde de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes. Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu tantost rendu et pris[192]: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne deux fois parmi le corps féru d'un glaive, sé un autre chevalier de France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté. Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé monseigneur Guillaume de Nogaret[193], il le suivi humblement et dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle manière: «O tu chaitif pape, voy et considère et regarde de monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous diacre-cardinal qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il mengoit ses mains, et furent oïes de toutes pars par le chastel les tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de foy[194]mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent quatre-vingt et dix-huitiesme[195], Benedic l'onziesme, de la nacion de Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins.
Coment le roy visita la terre d'Aquitaine et le païs environ.
En cest an, quant Hue le conte de la Marche fu mort, Phelippe le roy de France par son don reçut la cité d'Angoulesme avec la conté[196]. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Biau, roy de France, tout le temps d'iver visita la terre d'Aquitaine et les provinces de Thoulouse et d'Albigois, et avironna le païs jusques à tant qu'il venist aux contrées des Narbonnois; et les courages de moult de gens tant du menu peuple comme des nobles et des barons, qui jà estoient esmeus par le conseil des mauvais, et a par un pou vouloient le roy deffier, referma en la grace de s'amour. Et pour ce que il se monstra à tous libéral, large, favorable et benigne, fu-il de eux grandement et honorablement receu, et de moult de grans dons, se il les voulsist avoir receus, rémuneré; et attrait à luy merveilleusement les cuers de tous. Et adecertes en pou de temps en amour furent envers luy trestous attrais, si que il luy promistrent loyaument en effect luy faire aide de toute leur vertu à leur propres despens contre tous les adversaires du royaume de France et meismement contre les Flamens, les quiels le roy proposoit au temps d'esté ensuivant de rechief guerroier. Et après ce que le roy fust venu à la noble cité de Thoulouse, envers aucuns frères de l'ordre des Prescheurs qui ilec estoient envoiés pour encerchier les hérites, s'éleva et esmut une complainte détestable et diffamable: car, si comme l'en disoit moult, les devant dis frères, tant nobles comme non nobles accusoient de hérésie sans cause, et les faisoient, par les seneschaux et baillis le roy ou par leur sergens, par paines en prison detenir, dont moult de fois avenoit que ceux qui donnoient pécune aux frères s'en eschapoient tantost sans estre mal mis. Des quielles félonnies faites, jasoit ce que le roy par devant ce en eust cogneu, par un noble homme appellé le Vidame de Piquegni, chevalier sage et loyal et très gentil lequel en l'an devant passé avoit ilec envoié, la vengeance à dissimulacion proloigna, jusques à tant que de plus sage et de plus sain conseil fust après ce informé. Et pour ce que le dit chevalier aucuns de prison sans la volenté des frères délivra, comme il usast de l'auctorité et légacion royal en ces parties, ces frères, en ce point non reposans[197], dénoncièrent le dit chevalier par toute la terre publiquement, et manifestement pour escommenié. Encontre la sentence des quiels, cil chevalier feit appel, et lors, la besoigne de son appel maintenant jusques à Rome ensuivi. En la persécucion d'icelle besoigne comme moult entendist, près de Perreuse où lors la court de Rome estoit fu mort[198]. Et ceste besoigne fu puis menée devant le pape Benedic, et fu trouvé que les dis frères enquisiteurs des bougres et herites, estoient faussement encusés de la procuracion des dis bougres, et fu trouvé que le dit Vidame de Piquegni, en donnant faveur aux dis bougres contre droit et contre les ordenances de l'églyse de Rome, avoit brisié les prisons et délivré pluseurs bougres, pour quoy il fu dénoncié pour escommenié par le commandement du pape.
De la bataille du convers et du diable.
[199]En cest an meisme, le samedi devant Noël, un convers du val de Sarnay, de l'ordre de Cistiaux, lequiel avoit nom Adam et estoit gouverneur d'une granche qui est appellée Croches assez près de Chevreuse; le quiel Adam se leva devant le jour, le devant dit samedi, nonobstant qu'ilcuidast vraiement qu'il fust jour, et commença à chevauchier et estoit avec luy un varlet à pié. Et quant il ot un pou chevauchié, il vit le diable visiblement en quatre ou cinq formes, assez loing de la dite granche. Et ainsi comme il chevauchoit en disant ses oroisons acoustumées en lieu de matines et de heures, il vit devant soy ainsi comme un grant arbre au chemin par le quiel il aloit; et luy sembloit que le dit arbre venoit bien hastivement à l'encontre de luy. Adonc commença son cheval à frémir et estre ainsi comme demi forsené, par telle manière que à paine le povoit-il mener droite voie: et d'autre part son varlet commença à frémir et à héricier, et avoit très grant horreur, en telle manière que à paine se povoit-il soustenir sur ses piés né après son maistre aler. Si commença le dit arbre à approuchier du dit convers, et, quant il fu un pou près de luy, il luy sembla qu'il estoit brun et ainsi comme couvert de gelée blanche. Comme il le regardoit, il va cheoir emprès luy en telle manière que oncques ne toucha à luy: mais très grant puantise et corrupcion du dit arbre issi. Lors aperçut le dit convers que ce estoit le diable qui luy vouloit nuire; adonc commença à appeller la benoicte vierge Marie le plus dévotement qu'il pot. Si avint, assez tost après qu'il se fust recommendé à Nostre-Dame, qu'il commença à chevauchier moult lentement comme homme espoventé; si vit de rechief le diable qui chevauchoit après luy à son destre costé, et estoit environ deux piés près du dit convers en forme de homme, et ne parla oncques à luy. Adonc ledit convers prit en soy hardiesce, et parla au diable et dist en celle manière: «Meschant, coment es-tu si hardi de moy faire assaut en ceste heure, que mes frères chantent matines et loenges[200], et prient, pour moy et pour les autres frères qui ne sont pas présens, Dieu et la benoicte vierge Marie, à la quielle ceste benoicte journée de samedi est appropriée? Dépars toi, car nulle partie n'as en moy, pour ce que à la Vierge sergent me suis voué.» Lors le diable en pou d'espace se désapparu. Tiercement luy apparu le diable en forme d'un homme de très grant estature, mais il avoit le col gresle et menu, et estoit emprès luy: et lors le convers qui moult se courrouça de ce qu'il luy faisoit tant de molestes et empeschemens, prist un petit glaive qu'il portoit, et le commença à férir forment; mais son cop fu aussi vain comme s'il eust féru un drapel pendu en l'air. De rechief et quartement apparu le diable au dit frère Adam, en habit d'un homme noir né trop grant né trop petit, ainsi comme sé ce fust un moine noir, ses ieux gros et resplandissans ainsi comme deux chauderons de cuivre nouvellement esclaircis, ou nouvellement dorés: adonques le dit convers qui jà estoit moult lassé et troublé de l'ennui que le diable luy faisoit, si se pensa qu'il le ferroit en l'un de ses ieux; adonc il esma[201]son cop pour le férir; mais le chaperon luy chéi devant ses ieux, si perdi son cop.
De rechief luy apparu le diable en forme d'une diverse beste et avoit les oreilles larges comme un asne. Adont dit le varlet du convers à son maistre: «Sire, j'ai oï dire que qui feroit un grant cercle, et mettroit au milieu et tout environ le signe de la croix, le diable n'i oseroit approchier. Ce meschant ci vous fait trop de moleste: si vous conseille que vous faciez ce que je vous dis.» Adonc le convers prist son petit glaive qu'il portoit à son costé, au quiel glaive avoit un fer taillant de deux costés et fist un cercle, et fist au milieu et en tour le dit cercle le signe de la croix; et dedens le dit cercle fist entrer son cheval et son varlet, et se mist le dit convers à pié encontre le diable, et luy commença à dire moult de laides parolles et de reproches, et en la fin il luy cracha au visage. Lors le diable mua ses grans oreilles en cornes, et sembloit que ce fust un asne cornu. Quant le convers ot ce apperceu, si luy voult coper une de ses cornes et le féri, mais son cop rebondi ainsi comme s'il eust féru contre une pierre de marbre, et ne luy fist nul mal. Lors le varlet du convers dit à son maistre: «Sire, faites en vous le signe de la croix.» Et adonc se signa ledit convers, et tantost le diable en semblance d'un gros tonniau roullant, vers une ville qui estoit appellée Mollières[202]qui assez près estoit d'ilec, s'en ala; et ne le vit plus le dit convers. Lors se prist le dit convers à cheminer, car il estoit jà jour cler, et s'en vint à son abbé au mieux qu'il pot, le quiel estoit à l'une des granches avecques autres abbés de leur ordre; et là estoit mandé le dit convers de son abbé pour disner avec luy. Et là vint le dit convers assez matin, et leur conta l'aventure qui leur estoit avenue. Si raconte cestui qui fist ceste cronique et qui fu présent quant le dit convers fist foy et serement devant les abbés de son ordre, que ce qui par avant est escript luy estoit avenu en la forme et manière que il le dénonçoit. Et si tesmoigne ceslui qui fist ceste cronique qu'il scet bien le lieu et qu'il vit le cheval qui par avant estoit paisible et débonnaire, et depuis il estoit ainsi comme tout impétueux et demi forsené. Toutes les quielles choses furent confessées et tesmoigniées par le serement du dit varlet qui estoit avec le dit convers quant ces choses luy avindrent. Et fallut que le dit commis fust despouillié de la robe qu'il avoit vestue, tant puoit, et qu'il fust revestu de l'une des robes aux autres frères[203].
Et en ce meisme an, Guillaume le fils au conte de Haynaut et Gui évesque de Trajette[204], son aïeul[205], furent desconfis des Flamens; les quiels avoient occupé une grande partie de Gerlande: et fu le dit évesque pris, et le dit Guillaume se sauva en un chastel.