CAPITAINE GERMAIN
CAPITAINE GERMAIN
—Vous ne savez seulement pas le français et vous blaguez. Il n'y a que les provinciaux qui appellent Savoyard les gens de la Savoie. A Paris, on sait bien que ce sont des Savoisiens.
Alors, ça les a ennuyés ferme, et, pour avoir l'air d'hommes éduqués, ils ont cessé de dire Savoyard.
Le caporal, depuis ce coup-là, se jetterait au feu pour moi.
C'est drôle comme on peut faire plaisir à quelqu'un à peu de frais. A Paris, je n'aurais peut-être jamais songé à cela; mais en Afrique, on change, va.
LE COMMANDANT MARCHAND SE RENDANT A BORD DU Falah
LE COMMANDANT MARCHAND SE RENDANT A BORD DUFalah
C'est tellement grand, tellement imposant, qu'on se sent là-dedans comme une petite mouche..., une toute petite mouche qui ne ferait rien du tout, s'il n'y avait pas le drapeau.
J'ai ri quelquefois jadis quand je lisais dans les journaux: Le drapeau représente la France même.
Eh bien! j'étais une bourrique. Ils avaient raison, ceux qui disaient cela. Et maintenant que nous sommes entourés d'ennemis, je me ferais tuer comme une grive pour le drapeau; car il me semble que s'ils l'enlevaient, il ne nous resterait plus rien.
La journée s'écoule tranquillement.
Depuis les passes de Baguessé, le M'Bomou est une grosse rivière, plus large que la Seine, avec beaucoup d'eau. Il y a des forêts, tout le long.
Autant la route était pénible dans le cours inférieur du fleuve, autant elle est aisée maintenant. On se promène, la canne à la main. Non, je veux dire: la rame à la main. Et s'il n'y avait pas des armées et des armées de moustiques et de maringouins, ça serait une vraie partie de plaisir.
C'est égal, quand on voit ces forêts-là, c'est autre chose que le bois de Boulogne. Il faut voir cela pour le croire.
Les pagaieurs chantent pour se donner du biceps. Ça ne doit pas être difficile de faire des chansons pour les nègres. Depuis une heure ils répètent:
Malung' ké paï mouEhé n'gaï akar rofa
Je ne sais pas au juste ce que cela veut dire, mais j'ai remarqué que cela correspond à quatre coups d'avirons.
Rien de curieux aujourd'hui.
En passant tout près d'une rive marécageuse, j'ai cueilli une fleur de lotus... Quel joli bouquet on ferait si Louise était là.
Six heures du soir. On s'arrête dans une île boisée. On y passera la nuit.
9 août.—On a navigué toute la journée.
Rencontré des troupeaux d'hippopotames.
Les camarades voulaient leur envoyer quelques balles, mais le capitaine s'y est opposé. Il paraît que ces grosses bêtes sont très méchantes quand elles sont blessées, et nous n'avons pas le temps de nous mettreen bisbilleavec elles.
Le capitaine m'a expliqué que le mot hippopotame signifie «cheval de fleuve». Eh bien, je voudrais bien connaître leloustic qui l'a baptisé comme ça. Si ça ressemble à un cheval, je veux bien que le cric me croque.
Le soir on campe sur la rive droite. Il y a là de beaux rochers, on est très bien.
10-11 août.—Toujours la même chose. De la belle eau libre.
Le capitaine écrit de son côté une longue lettre.
Il a peut-être un truc pour l'envoyer. Je vais guetter, et si je vois passer le facteur, je vous expédie mon courrier.
A tout hasard, je fais un petit carré dans le coin à droite de cette page, et un autre à gauche. Je mets un baiser dans chacun.
Vous prendrez chacun le vôtre, toi papa, et Louise.
Encore des hippopotames.
A cinq heures, j'ai vu un lion à crinière noire. Il était en train de boire. Il nous a regardés passer sans se troubler.
C'est vraiment une belle bête. Et ça n'a pas l'air féroce. Voilà un animal que j'aimerais.
L'étape est terminée, pas de facteur. Je le dis au capitaine.
Il rit de bon cœur.
Lui aussi fait un journal. Il compte l'envoyer en France, lorsque nous aurons atteint le Nil.
Vous n'aurez pas vos petits carrés demain. Ça ne fait rien, je les embrasse tout de même. Bonne nuit, père; bonne nuit, Louise.
Il y en a des étoiles à mon ciel de lit.
C'est plus chic qu'un dais d'archevêque.
12-13-14-15-16 août.—Rien de changé. De l'eau profonde, des forêts.
Au milieu du premier jour, la rivière se resserre un moment, le courant a plus de force, mais les pagaieurs en sont quittes pour «se patiner» un peu et l'on passe.
17 août.—Une pirogue a chaviré.
A-t-elle heurté un banc de sable, ou bien l'équipage a-t-il fait une fausse manœuvre, on n'a jamais pu savoir.
Personne ne s'est noyé.
Seulement on a perdu une charge qui est restée au fond de l'eau.
18 août.—On est resté campé toute la journée, pour attendre le chaland qui ne marche pas aussi vite que nous.
Des noirs du voisinage sont venus au camp. Ils ont apporté des fruits et des légumes. Une orgie, quoi.... Seulement, ils sont gais ces noirs-là.
Le capitaine a demandé à leur chef s'il ne pourrait nous vendre des volailles et des moutons, et le nègre lui a répondu:
—Les Bradeiros (c'est le nom de leur peuplade) ne sont pas des gens qui creusent péniblement la terre. Ce sont des guerriers.
—Cela n'empêche pas de vendre des moutons, a repris le capitaine.
—Nous n'en avons pas.
—Ça, c'est une raison.
—Nous mangeons les animaux que nous tuons à la chasse, ou bien nos prisonniers de guerre. Si tu veux, je t'enverrai deux jeunes hommes... Ils ont dix-huit ans... très bons à manger.
Ce sont des anthropophages, et ils parlent d'absorber leur semblable comme nous de déguster un bifteck.
C'est égal, s'ils mangent tous les gars de dix-huit ans, il ne doit pas y en avoir lourd à la conscription. En voilà un système de recrutement!
Je n'ai pas besoin de te dire que le capitaine a refusé...; mais ce qui était amusant, c'était la surprise du chef noir. Evidemment, il croyait faire là un joli cadeau, et il m'a paru qu'il s'en allait un peu vexé.
Vers quatre heures, le chaland est signalé. Il avance, il avance, et bientôt il a rejoint les pirogues.
Partout il a trouvé assez d'eau. Les vapeurs pourront passer.
19 août.—Aujourd'hui, on a eu un peu de mal. Le chaland s'est échoué sur un banc de vase.
On a travaillé trois heures à le renflouer. Enfin on y est arrivé tout de même.
Le capitaine Germain, pour que les bateaux de la mission n'éprouvent pas le même accident, a fait baliser la passe en eau profonde. Et puis on a continué.
Du 20 au 28 août.—Nous avons eu du tintouin et mon journal en a souffert.
Nos porteurs, bien qu'ils ne fassent à peu près rien en ce moment, avaient comploté de nous fausser compagnie. La nuit, ils se sont glissés hors du camp et ont filé vers l'Ouest.
On te leur a donné une chasse numéro un. Presque tous ont été ramenés.
Il paraît qu'un sorcier, à l'avant-dernière halte, leur avaitprédit que tous trouveraient la mort près d'un village dont nous sommes tout proches. Ils l'ont cru... j'allais dire les imbéciles, mais je me rappelle qu'en France, il y a des gens qui croient aux somnambules... et je ne dis plus rien.
Alors il y a eu une scène cocasse. Le capitaine avait quelques paquets de cure-dents. Comment a-t-il pu les amener jusqu'ici? Ça, je n'en sais rien. Mais il a gravement offert un cure-dents à chacun des noirs en disant:
—Ceci est un grigris français, plus puissant que tous ceux de vos sorciers. Avec cela, vous n'aurez rien à craindre, et les ennemis que vous craignez n'oseront pas vous attaquer.
Et comme on a franchi le village sans aucun incident, nos porteurs ont la plus grande vénération pour les cure-dents. Ils les ont enfilé dans leur ficelle à grigris, et ils les portent sur leur poitrine. Depuis même, ils regardent les autres indigènes avec mépris, et ils disent entre eux, en les désignant:
—Lui, pas grigris français.
29 août.—Nous devons approcher du confluent du M'Bomou et de la Méré ou Bokou, où nous devons rencontrer un poste établi par le capitaine Baratier qui, lui, est occupé encore à reconnaître cette dernière rivière.
Je dis cela parce que le lit du M'Bomou se resserre peu à peu. Mais l'eau reste toujours profonde. Les renseignements du capitaine Baratier se confirment. Il avait écrit que le M'Bomou était navigable jusqu'à son point de jonction avec le Bokou. C'est vrai.
Au campement, le soir, nous recevons une visite curieuse.
C'est une femme, marchande de poules. Elle est albinos. C'est-à-dire que sa figure et son corps sont en partie noirs et blancs comme la robe d'un cheval pie. Avec cela, l'iris des yeux est rouge et les cheveux crépus sont jaunâtres. C'est extraordinaire.
—Jacques, que dit le capitaine Germain en riant, tu regardes cette femme avec une insistance... Est-ce que ton cœur parlerait?
Est-il drôle! Mon cœur à une femme pie!
C'est qu'il ne sait pas que ma gentille Louise m'attend. Je ne lui ai pas raconté cela.
Dame, on a ses petits secrets.
Lui-même, dans son carnet, a une photographie de femmequ'il regarde quelquefois quand il croit qu'on ne l'observe pas.
C'est donc une mission d'amoureux que le Congo-Nil.
Après tout, c'est une bonne chose. Cela soutient de penser qu'à des milliers de lieues, il y a des êtres qui nous aiment et qui nous attendent.
Papa, Louise... il y a le vent du Sud qui souffle; il va vers vous, vers Paris, je vous envoie des baisers par ce messager. Quand les recevrez-vous?
30 août.—Un petit coup de fièvre. Presque rien. Deux doses de quinquina l'ont fait sauver.
C'est curieux, cette bilieuse, comme ça fait mal à l'estomac. On dirait qu'on a avalé un charbon rouge.
1er septembre.—Voilà la rivière Bokou, le poste laissé par Baratier. Les tirailleurs accourent sur le rivage. Ils nous font des signes d'amitié.
On débarque et l'on s'embrasse. Je crois bien que j'ai donné l'accolade à une demi-douzaine de Sénégalais.
Encore une idée que je n'aurais pas eue à Paris. Mais il semble qu'ici, on est tous des amis et des frères.
Sans compter que les tirailleurs sont épatants. Rien de plus brave, de plus endurant, de plus dévoué que ces Français à face noire. Et ils détestent les Anglais, faut voir. Ils ont même un dicton qu'il faut que je te marque.
—Igli, disent-ils (Igli, ça veut dire Anglais), Igli, grandes dents; li mettre tout dans ventre à li, li manger la case et le champ, et pi couper noir en quatre.
Il paraît que cette haine est commune à tous les noirs de l'ouest-africain, le capitaine me l'a affirmé. Il a même ajouté que si la colonie anglaise de Sierra-Leone dépérissait, c'était parce que tous les habitants émigraient sur les territoires français, afin de n'avoir pas les Saxons pour maîtres. Si c'est pour ça qu'on les appelle des colonisateurs....
7 septembre.—Un courrier de Baratier.
Veine! La rivière Bokou est navigable jusqu'à N'Boona. N'Boona, c'est un gros village, où l'on pourra se goberger. Faudra bien, car après, faudra porter Les embarcations à dos d'hommes à travers la brousse et tracer un chemin de 160 kilomètres pour arriver à la rivière Soueh, qui est un des principaux bras du Bahr-el-Ghazal.
Une vraie tuile, comme tu vois. Enfin c'est un échange de bons procédés. Quand les bateaux ne peuvent plus vous porter, il faut bien les porter à son tour.
Les vapeurs de la mission arrivent.
10 septembre.—Les derniers chalands viennent d'aborder.
Toute la mission est concentrée au confluent du M'Bomou et du Bokou.
Le commandant a eu un long entretien avec Baratier, Germain et Mangin.
11 septembre.—En route, on remonte le Bokou.
15 septembre.—Nous voici à 10 kilomètres en amont de N'Boona. Impossible d'aller plus loin.
Le Soueh est, paraît-il, à 160 kilomètres de nous.
On va envoyer un détachement pour reconnaître le cours de cette importante rivière. Si elle est navigable, c'est chic. Mais voilà, il faut voir.
16 septembre.—Le commandant Marchand me fait appeler. Mon ami, le capitaine Germain, lui a parlé de moi.
Demain, avec sept hommes nous partirons en avant.
Le commandant vient avec nous. C'est notre petite troupe qui va reconnaître le Soueh. Me voilà tout à fait dans les honneurs. Si Louise n'est pas fière, et toi aussi, papa, vous êtes vraiment difficiles.
17 septembre.—Ça y est, en route.
25 septembre.—Nous sommes sur les rives du Soueh.
Voilà quatre jours que je n'ai pu toucher à ce journal, cette chère correspondance que je ne puis vous envoyer, mais qui me relie à vous.
C'est un ami, ce journal. Je lui dis tout ce que je pense. Tout, non, car sans cela vos deux noms se retrouveraient à chaque ligne.
Je suis las, las... J'ai les jambes qui me rentrent dans le corps. Nous en avons fait un métier depuis le départ de N'Boona.
On s'était reposé à bord des pirogues; mais on s'est éreinté ces jours-ci.
Cent soixante kilomètres en huit jours, ça n'a l'air de rien,n'est-ce pas. Cela nous donne une moyenne de vingt kilomètres par jour.
Seulement ces kilomètres-là comptent double, et même triple.
C'est à travers la brousse qu'il faut se frayer un chemin.
A chaque instant, on rencontre des marigots qu'il faut tourner, des cours d'eau qu'il faut franchir. On cherche un gué, on passe avec de l'eau jusqu'aux genoux, jusqu'aux reins, quelquefois jusqu'aux épaules.
Paraît que nous entrons dans la région des marécages, la vraie région. Ceux du Bas-M'Bomou n'étaient que de la petite bière, comme qui dirait un apéritif, pour nous mettre en goût.
On est toujours trempé, un vrai bain de vapeur. C'est le Hammam à perpétuité.
Bah! on a de la quinine. Avant le départ, le commandant nous a fait prendre à chacun une petite provision de la bonne poudre. Pour qu'elle ne soit pas mouillée, j'ai mis la mienne au fond de mon salacco.
Et j'en deviens gourmand, je m'en offre de temps en temps. Aussi pas de fièvre, ou du moins si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler.
Je me moque de la «bilieuse». Il y en a un autre qui s'en moque encore plus que moi. C'est le commandant.
Non, vrai, cet homme-là a une volonté de fer, et si l'on avait l'idée de reculer, il n'y aurait qu'à le regarder pour changer d'avis.
Il a la fièvre lui, il l'a à haute dose; mais cela ne l'arrête pas. Il la domine. J'ai entendu raconter que certains malades battent la maladie par la volonté. Eh bien, c'est vrai. Marchand est malade, mais il ne veut pas se plier devant le mal... Et il ne plie pas.
C'est égal, quand je pense qu'il faudra traîner les vapeurs et les chalands par le chemin que nous venons de parcourir, j'en ai chaud.
Je sais bien que les autres recrutent des porteurs pendant notre absence, mais en trouveront-ils assez?
Enfin, ce n'est pas tout ça. Le commandant vient de faire abattre un arbre superbe, droit comme un I et gros... il a au moins un mètre cinquante de diamètre.
Oh bien, elle est bonne, me voici constructeur de canots.
L'arbre qu'on a abattu, faut le transformer en pirogue. Et l'on enlève l'écorce, et l'on taille, et l'on creuse. Je viens de travailler deux heures.
Le commandant a eu une crâne idée.
A quelques mètres de la rive se trouvait un creux. Il a creusé lui-même une petite rigole jusqu'à la rivière.
L'eau est arrivée par là, a rempli le trou; si bien qu'on peut se baigner sans crainte des crocodiles. Je vais piquer ma tête.
Là, ça y est. Je suis retapé. Seulement je tombe de sommeil.
Une petite dose de quinine, un souvenir à toi, à Louise. Mes yeux se ferment malgré moi, ils se troublent.
J'aperçois confusément le commandant au bord de la rivière. Il grelotte la fièvre, mais il reste debout.
Cré matin, il est donc doublé en tôle cet homme-là!
26 septembre.—La pirogue est à l'eau.
—Embarque.
Nous y sommes tous. Le commandant va mieux ce matin. Il a dû servir à la bilieuse un potage à la quinine sérieux.
Il a l'air content. Tant mieux. Ça fait plaisir à tout le monde. Il est à l'avant du bateau. Avec un plomb, il sonde sans cesse le lit du fleuve.
Il y a assez d'eau, bravo!
28 septembre.—Trois jours de navigation à cent vingt kilomètres par jour.
On s'est arrêté à Meschara-el-Reck.
En voilà un pays à grenouilles. De l'eau partout avec des îlots en masse, des roseaux comme je n'en ai jamais vus, des bambous qui ont sept, huit, dix mètres de hauteur.
Faut revenir maintenant. Ce sera moins drôle.
Les rivières, c'est comme les montagnes, faudrait, pour bien faire, les prendre toujours du côté de la descente, et nous allons remonter.
Plus moyen d'écrire, on a tout le temps la rame à la main.
Mais je pense à vous toujours. Pauvre petite Louise, si ellesavait ce que son souvenir me donne de courage... Vous retrouver tous les deux, au bout de l'étape.
Hardi! on va ramer.
14 novembre 1897.—Ah! mes enfants, quelle semaine nous venons de passer.
On est rentré à N'Boona. Et aussitôt toute la mission s'est mise en mouvement.
Fallait tracer dans la brousse une route de cent soixante kilomètres, pour permettre aux porteurs d'emmener la flottille démontée jusqu'à Kadialé.
Kadialé c'est l'endroit où le commandant avait reconnu que le Soueh devenait navigable.
Heureusement, pendant son absence, Baratier, à qui il avait remis le commandement, avait fait démonter les bateaux, et avait commencé le tracé de la route, en élargissant le sentier que nous avions frayé.
On ne se figure pas ce qu'on a abattu d'ouvrage avec deux cents tirailleurs et mille porteurs.
Décrire ça je ne saurais pas, faudrait être un savant pour tout dire.
Tantôt c'est la forêt épaisse qu'il s'agit d'éventrer.
Tantôt des petits ravins qu'il faut combler.
D'autres fois des rochers dans lesquels on doit creuser une trouée.
Alors on établit un fourneau de mine, et en avant la dynamite.
Pouf, un éclatement, comme un coup de tonnerre, une flamme. On regarde, il n'y a plus de rocher; seulement ça serait imprudent de regarder de trop près, car le rocher éclaté retombe en monnaie.
Et puis, la route tracée, c'est épatant de voir la caravane s'y engager.
Les porteurs nus, sauf le petit tablier dont je t'ai parlé, avec une espèce de turban au sommet du crâne, sur lequel ils appuient les perches où sont attachées les forges, les pièces des embarcations, les charges.
Plus loin, les groupes qui portent les gros morceaux des vapeurs.
Six, huit noirs, par trois, par quatre de front, soutiennentle poids écrasant de fragments de coque de huit cents kilogrammes.
Ils s'avancent dans les hantes herbes, dans lesquelles ils disparaissent jusqu'à la ceinture.
A propos, on parle toujours des serpents... j'en ai même vu au Jardin d'Acclimatation que les étiquettes disaient venir d'Afrique.
Il y en a certainement, j'en ai aperçu quelquefois.
Mais c'est à remarquer, personne de la mission n'a été mordu par eux.
Maintenant on se prépare à hiverner.
Car il nous arrive une chose désagréable.
C'est l'époque des basses eaux. Impossible d'aller plus loin.
Le commandant a fait installer des postes à Tamboura et à Ghalta. Lui a pris ses quartiers plus haut, au confluent du Soueh et du Toudy.
Il y a établi un fort, auquel il a donné un joli nom: Fort Desaix.
Entre ce point et le Nil s'étendent des marais infranchissables.
Ou ne pourra en essayer la traversée qu'au moment de la crue, dans plusieurs mois.
En attendant, on fera des reconnaissances aux alentours, on passera des traités avec les tribus.
Comme cela on ne perdra pas son temps, et l'on établira l'influence de la France dans le bassin du Bahr-el-Ghazal.
Au fort Desaix, le commandant Marchand avait établi son quartier général.
LE COMMANDANT MARCHAND ET LE CAPITAINE GERMAIN RENDANT VISITE AU SIRDAR KITCHENER
LE COMMANDANT MARCHAND ET LE CAPITAINE GERMAIN RENDANT VISITE AU SIRDAR KITCHENER
C'était une excellente base d'opérations, d'où il pouvaitfaire rayonner les reconnaissances au Nord, à l'Ouest et au Sud.
Quant à l'Est, il fallait renoncer à s'en occuper pour l'instant.
Toute la contrée ne formait qu'un immense marais, à travers lequel les cours d'eau, dont le débit avait considérablement diminué, se frayaient difficilement un passage, au milieu des roseaux, des bambous et des herbes.
Chaque semaine, une ou plusieurs expéditions partaient dans diverses directions; on les attendait chaque fois avec moins d'anxiété.
L'habitude de vaincre les obstacles avait donné à tous une confiance sans bornes dans leurs chefs et dans leurs propres forces.
Les explorations revenaient. Elles rapportaient des renseignements, des traités.
L'enseigne de vaisseau Dyé faisait le levé hydrographique du Soueh.
Il y avait entre les hommes, les gradés, les officiers une émulation soigneusement entretenue par le commandant!
Et puis, des négociations sans fin avec les tribus guerrières dinkas. Tantôt on palabre durant des semaines avec les nègres retors. On répète sans cesse les mêmes choses, les mêmes demandes. Et sans cesse les noirs éludent la question.
Il faut les fatiguer par une ténacité supérieure à la leur.
Il faut, sous ce climat torride, en face de la plus irritante force d'inertie, demeurer calme, impassible, avoir la patience de ceux qui sont certains de ne jamais faiblir.
Car, avant tout, il faut ne pas ameuter le pays tout entier contre la petite expédition.
Il est nécessaire de se créer des amitiés, des alliés.
Parfois, cependant, certaines tribus, trompées par le calme de Marchand, attribuent sa mansuétude à la peur.
Alors les chefs deviennent insolents. Le commandant rompt aussitôt les pourparlers. En deux ou trois jours, une colonne volante est formée. Et l'on punit ceux qui ont voulu abuser de la faiblesse supposée de la mission.
Peu à peu l'influence française s'étend.
Elle gagne de proche en proche.
Et bientôt on peut diviser les provinces du Bahr-el-Ghazalen trois cercles ou départements, placés sous le commandement des officiers qui accompagnent Marchand.
Il semble que décidément le succès final est assuré, quand, tout à coup, une terrible inquiétude s'abat sur l'état-major de la mission.
Au début de janvier 1898, le commandant avait rassemblé tous ses officiers au fort Desaix.
La réunion avait pour but de débattre les mesures à prendre encore, pour organiser définitivement la conquête du Bahr-el Ghazal.
Dès ce moment, les explorateurs étaient certains que leur route du Congo au Soueh, jalonnée de postes, ne pouvait être coupée.
Les approvisionnements les suivraient avec une facilité relative, puisque le chemin était reconnu et les routes en forêts percées. Le ravitaillement s'opérerait donc normalement.
Tous les efforts devaient donc tendre à compléter l'organisation politique de la nouvelle colonie nilotique.
Or, un matin que tous déjeunaient, sous la présidence du chef de la mission, un sergent pénétra dans la salle du repas.
Il s'excusa de troubler les officiers.
Et, sur une question du commandant, il répondit:
—Il est venu des mercantis dans nos paillottes. Ils offraient des légumes, du gibier.
—J'ai autorisé cela.
—Je le sais, mon commandant. Toutefois, il y en a deux que j'ai fait arrêter et que l'on garde à vue.
—Pourquoi les arrêter?... Qu'ont-ils fait?
—Ils racontaient des histoires que les hommes n'ont point besoin d'entendre. Il est inutile de les décourager.
Tous les officiers s'étaient levés.
—Des choses capables de décourager mes tirailleurs, s'écria Mangin. Parbleu! je serais curieux de les connaître.
Le sergent eut un sourire.
—Je m'en doute bien. C'est pourquoi je venais demander au commandant la permission de les lui amener.
—Qu'ont-ils dit, en résumé? insista Marchand.
—Des mensonges probablement.
—Mais encore, expliquez-vous, sergent?
—Eh bien, mon commandant, ils disent comme cela qu'ily a, sur le Nil, une mission de blancs beaucoup plus forte que la nôtre.
—Sur le Nil?
—Oui, et, d'après ce que j'ai cru comprendre, ces blancs auraient le même objectif que nous.
—Fachoda?
Les assistants avaient pâli.
Quoi! au moment où ils étaient assurés de la victoire, d'autres viendraient occuper les rives du Haut-Nil, rendant inutiles tant de fatigues, tant de dévouement.
Cela n'était pas, ne pouvait pas être.
Et soudain le commandant se toucha le front.
—Je conçois, ce doit être la mission Liotard qui, partie de Rafaï et remontant vers Dem-Ziber, a passé par le premier itinéraire que j'avais choisi.
Tous respirèrent:
—Ce sont des Français! Ce sont des Français! chuchotait-on autour de la table.
Mais le sergent tourna négativement la tête.
—Non, non, ce n'est pas cela.
—Comment le savez-vous?
—Toujours par mes prisonniers.
—Quoi!... Ils connaissent la mission Liotard.
—Oui, mon commandant. Elle a, paraît-il, occupé Dem-Ziber, mais elle n'a pu s'avancer au delà.
—Pourquoi donc?
—Parce que les cours d'eau sont à sec. Là-bas, il y a moins d'humidité qu'ici, et, pour gagner le Bahr-el Arab, qui leur permettrait de venir déboucher dans la rivière des Gazelles, il leur faudrait frayer, par terre, une route de quatre cents kilomètres. La mission n'est pas assez nombreuse pour se livrer à ce tour de force.
Marchand écoutait pensif.
Les nouvelles qu'apportait le sous-officier étaient évidemment vraies.
Tout concourait à le démontrer.
De l'exactitude des choses connues déroulait celle des inconnues.
Liotard ne disposait pas de forces suffisantes pour occuper militairement, et Dem-Ziber, et le pays dont cette bourgade était le centre.
Partant il était dans l'impossibilité absolue de recruter assez de travailleurs, pour mener à bonne fin une route aussi longue qu'il venait d'être dit.
Enfin M. Liotard avait considéré dès le début son expédition comme une simple mesure d'appui, sur le flanc gauche de la mission Congo-Nil, avec laquelle il n'avait aucune raison de jouter de vitesse, avant laquelle il ne songeait pas à atteindre le Nil.
Ces réflexions se succédèrent dans l'esprit du commandant, en bien moins de temps qu'il n'en faut pour les écrire.
Leur résultat fut que, se tournant vers le sous-officier, le commandant dit:
—Amenez vos prisonniers.
—Où cela, mon commandant?
—Ici. Je les interrogerai en présence de ces messieurs. Nous avons tous été à la peine ensemble. S'il y a un nouvel effort à faire, nous le ferons ensemble.
Et comme tous les assistants baissaient la tête en signe d'assentiment, le sous-officier qui gagnait déjà la porte, s'arrêta pour dire:
—Vous savez, mon commandant, que s'il y a un coup de collier à donner, tous les gradés en seront avec plaisir.
—Mais, mon ami, j'en suis bien sûr, répliqua Marchand de cette voix douce et grave qui lui gagnait le cœur de ses subordonnés.
Et, après un court silence.
—Vous resterez ici pendant l'interrogatoire... voilà ma réponse à votre observation.
La figure du sergent s'illumina de contentement. Il fit le salut militaire et sortit.
Après son départ, personne ne parla. L'inquiétude de tous était trop grande, trop intense. Ce qu'avait pensé tout bas le commandant, les officiers l'avaient pensé comme lui.
L'attente du reste ne fut pas longue.
Le sous-officier reparut, poussant devant lui deux grandes filles dinkas qui promenaient autour d'elles des regards effarés.
—Landeroin, ordonna Marchand s'adressant à l'interprète, dites à ces femmes qu'on ne leur fera aucun mal. Ajoutez seulement que je désire apprendre d'elles comment elles ont su la présence d'une autre mission sur le Nil.
Un dialogue vif s'engagea aussitôt entre l'interprète et les captives.
En voici la traduction:
—Femmes dinkas, il ne faut pas que votre cœur frissonne d'effroi. Le chef blanc me charge de vous dire qu'il ne vous sera fait aucun mal.
Cette assurance parut rendre quelque courage aux deux négresses.
—Alors, dit la plus âgée, qu'il nous renvoie dans notre village, où nous puiserons dans nos réserves de fruits et de légumes pour en rapporter à ses guerriers.
—C'est ce qu'il fera tout à l'heure.
—Ta langue n'est pas menteuse en promettant cela?
Landeroin étendit la main dans un geste magnifique.
—Sur ma tête, sur le toit de ma case, je vous dis la vérité.
Les yeux des prisonnières brillèrent de joie.
—Alors que veut le chef blanc.
—Un simple renseignement.
—Sur quoi?
—Sur une troupe de blancs dont vous parliez tout à l'heure dans le camp.
Elles rirent insoucieusement.
—Parle. Nous dirons ce que nous savons.
Il n'y avait pas à se méprendre à leur mimique.
Ces femmes étaient sincères. Elles avaient parlé sans intention nocive.
Elles diraient tout ce qu'elles avaient appris, selon leur promesse.
Landeroin commença aussitôt l'interrogatoire.
—Il y a des blancs sur le Nil.
—Oui. Un griot, qui venait de l'Ouest, a apporté la nouvelle.
—Bien. Où sont ces blancs.
Les négresses haussèrent les épaules, dodelinèrent de la tête, étendirent les bras et finirent par avouer:
—Nous ne savons pas.
L'interprète eut un geste d'impatience.
Reprises de peur, les femmes se précipitèrent vers lui, parlant ensemble avec volubilité.
—Nous ne savons pas.
—Je te le jure, toi qui as la langue blanche et noire[11], le griot ne l'a pas dit.
—Il a conté que des blancs s'avançaient vers une bourgade.
—Bien loin d'ici, sur le Nil.
—Une bourgade qui s'appelle Fachoda.
—Et dont nous ne connaissions pas le nom.
—Taisez-vous, clama Landeroin exaspéré.
Et comme elles se tenaient devant lui, muettes et tremblantes.
—N'ayez donc pas peur, sacrebleu. Je vous répète que l'on ne vous veut pas de mal. Voyons... Rappelez vos souvenirs... Les blancs en question remontent-ils le fleuve ou le descendent-ils?
—On ne l'a pas dit.
—Au diable!
Puis soudain, par réflexion, l'interprète se calma.
—Votre village est éloigné?
Elles firent non du geste.
—Combien de marche?
—Un petit moment, tout petit... une foulée de lion.
Landeroin sourit.
Une foulée de lion, dans le langage nègre, représente, en effet, à peu près un kilomètre.
C'est la distance maximum que fournit le lion lorsqu'il poursuit une proie qu'il a manquée à son premier bond.
Le lion en effet court mal. Il chasse à l'affût, bondit si un animal passe à sa portée. Son coup manqué, il fait un semblant de poursuite, puis revient à son point de départ attendre une autre occasion.
Les naturels, très observateurs des us et coutumes des hôtes de leurs forêts, ont remarqué ce détail et ils ont pris l'habitude de compter par «foulées de lion».
Donc l'interprète traduisit la conversation que nous venons de rapporter et avisa le commandant de son intention d'accompagner les négresses à leur village, afin d'interroger le griot.
Marchand approuva son idée.
Les négresses se déclarèrent prêtes à guider le blanc.
Elles reçurent avec des transports de joie quelques colifichets à bon marché, dont la mission avait une ample provision, et elles se retirèrent enchantées, suivies par Landeroin.
Tous trois sortirent du camp.
Les femmes noires n'avaient point trompé leur interlocuteur.
A onze cents mètres à peu près, celui-ci arriva dans un village composé d'une vingtaine de cabanes coquettement construites au milieu de grands arbres.
Il y fut reçu avec tous les honneurs usités en pays nègre.
Mais personne ne put lui dire ce qu'était devenu le griot.
Le sorcier-troubadour avait passé, la veille, tout le jour dans la localité.
Il avait charmé les habitants par ses chansons, vendu des grigris et des amulettes.
Le soir, il s'était enfermé dans une case mise à sa disposition par le chef. Au matin, on ne l'avait pas retrouvé.
Personne ne s'en était inquiété dans la population.
Les griots sont des êtres privilégiés auxquels on permet toutes les fantaisies.
Dépité, Landeroin interrogea le chef, les naturels qui avaient approché l'introuvable personnage.
Tous confirmèrent les dires des négresses qui l'avaient amené du camp. Mais aucun ne put lui en apprendre davantage.
De guerre lasse, l'interprète reprit le chemin du fort Desaix.
On l'y attendait avec impatience, et ce fut une désillusion pour tous, lorsqu'il leur avoua le résultat négatif de sa promenade. Les officiers entourèrent Marchand.
—Mon commandant, nous ne pouvons rester dans cette indécision. Il faut trouver quelque chose?
—Mais quoi?
—Envoyer une reconnaissance, s'écria le capitaine Baratier.
—Où cela, mon cher ami, puisque nous ne connaissons pas le point où se trouvent ceux dont la présence nous est signalée?
Mais Baratier avait son idée.
—C'est vrai, nous ignorons cela, mais nous avons par contre une certitude.
—Leur point de direction, n'est-ce pas?
—Oui. Ils se rendent à Fachoda.
—Eh bien.
—Eh bien... je vous demande la permission de pousser une reconnaissance de ce côté.
Il se fit un grand silence.
C'était là une proposition héroïque. Chacun s'en rendait compte.
Entre le fort Desaix et Fachoda s'étendait le marécage immense, inconnu, le dédale de vase, d'herbes, de roseaux.
Y entrer, chacun s'en sentait le courage évidemment.
Mais pas un ne croyait qu'il fût possible de mener à bonne fin la traversée de ce pays inondé.
Et le commandant Marchand traduisit la pensée de tous en disant:
—Comme chef de la mission Congo-Nil, mon cher ami, je suis fier que la proposition ait été faite, mais je ne saurais en autoriser l'exécution. Si je supposais avoir une chance de traverser ce maudit marais, je vous donne ma parole que, depuis deux mois, nous serions entrés à Fachoda.
Mais Baratier est un homme tenace.
Quand il a une idée en tête, il est difficile de l'en extirper.
Et puis, c'est un homme d'action.
L'action la plus téméraire lui semble préférable à l'angoisse de l'attente.
Et puis, et puis, lui qui avait été constamment à l'avant-garde, sentait peut-être une douleur plus cuisante, à la pensée que des étrangers, des adversaires, rendraient inutiles deux années de lutte, deux années d'incroyables efforts.
Il insista donc.
Il fit valoir sa connaissance du pays. Après tout, les marais, il connaissait cela.
N'en avait-on pas rencontré assez dans le Bas-M'Bomou.
Le Bahr-el-Ghazal était un marais plus grand, voilà tout.
Puis il fit ressortir que les hautes eaux ne se produiraient pas avant trois ou quatre mois.
Si une mission était sur le Nil, dont la navigation est sinon facile, du moins possible en toute saison, elle auraitoccupé Fachoda bien avant que l'expédition française fût en mesure de se mettre en route.
Il parla tant et tant que le commandant finit par lui dire:
—C'est à la mort que vous me demandez de vous envoyer, Baratier, mais vous avez raison, il faut que l'un de nous se dévoue. Si je n'étais le chef de la mission Congo-Nil, je ne remettrais à personne l'honneur de tenter l'aventure. Vous partirez donc, mais, auparavant, j'exige que vous attendiez le retour des reconnaissances que je vais expédier dans toutes les directions. S'il était avéré que les renseignements vagues fournis par le griot sont erronés, il serait inutile de vous sacrifier.
Et lui tendant la main:
—En me confiant la conduite de la mission, on m'a fait le comptable de l'existence de tous mes collaborateurs. Et si un jour, parvenu au bout de la route, alors que l'on fera le dernier appel des survivants, je dois répondre à l'appel de votre nom: «Mort,» je veux pouvoir ajouter: «Je lui ai permis de faire le sacrifice de sa vie dans une circonstance d'absolue nécessité.»
Et dans ces paroles du chef, il y avait une émotion si vraie, une tendresse si profonde pour tous ceux qui l'entouraient, que plusieurs tournèrent la tête, pour cacher la larme d'attendrissement soudainement montée à leurs paupières.
Quant à Baratier, il murmura d'une voix assourdie:
—Merci, commandant, j'attendrai.
Dès le lendemain des petits pelotons d'éclaireurs quittaient le camp.
Ils avaient pour consigne de s'arrêter dans les villages, d'interroger les principaux habitants, de mettre en œuvre tous les moyens pour se procurer quelques renseignements sur la mission mystérieuse, signalée le long du Nil.
Le pays était à peu près pacifié.
Les éclaireurs marchèrent donc vite.
Au bout de quinze jours, tous étaient rentrés.
Mais ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.
En plusieurs endroits, le passage du griot leur avait été signalé; il avait même fait, dans trois localités différentes, un récit analogue à celui qui était parvenu aux oreilles du commandant.
Mais, nulle part, les indigènes n'avaient pu formuler uneaffirmation exacte quant à la position occupée par les étrangers.
Bref, on n'était pas plus avancé qu'au premier jour.
Et tous se demandaient s'ils se trouvaient en présence d'une chose vraie, ou d'une de ces imaginations dont sont coutumiers les troubadours nomades de l'Afrique.
Le commandant avait fait de son mieux.
Il ne pouvait refuser plus longtemps au capitaine Baratier la permission de forcer le passage vers le Nil.
Ce dernier s'occupa aussitôt d'organiser son départ.
Trois pirogues et un boat ou bateau plat furent armés.
Les pagaieurs choisis parmi les plus robustes furent attachés à l'expédition.
Puis, bien munis d'armes, de munitions, les explorateurs s'embarquèrent après des adieux, bien plus émus de la part de ceux qui restaient que de la leur.
Les pirogues et le boat filèrent sur le bief du Soueh, resté libre en face le fort Desaix, puis elles s'engagèrent dans un canal étroit, bordé d'arbres et de bambous où elle disparut.
Une angoisse atroce serra le cœur de ceux qui avaient vu partir leurs camarades.
Reverrait-on jamais ces hommes de cœur qui s'enfonçaient dans l'inconnu?
FIN DE LA MISSION MARCHAND
(CONGO-NIL)
Le volume suivant aura pour titre:
LA MISSION MARCHAND
(FACHODA)