LETTRE CLXV

LETTRE CLXVMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendressepour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l’affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d’avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l’avons perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu’elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n’avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu’après que la mesure en a été comblée.En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l’un ni l’autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin m’apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu’elle ait été causée par ces mots répétés deM. de Valmontet demort, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s’occupait depuis longtemps.Quoi qu’il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit en s’écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!» J’espérais lui faire croire qu’elle s’était trompée, et je l’assurai d’abord qu’elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du médecin qu’il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m’appela et me dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n’était-il pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.Notre malheureuse amie a écouté d’abord d’un air assez tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j’en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu’on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu s’occuper ensuite des soins de son état, elle n’a jamais voulu souffrir qu’il approchât d’elle.Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et sansautre expression que celle de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie, d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mmede Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle parlait difficilement.Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle. L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m’arrête, je crains d’augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.Paris, ce 9 décembre 17**.[53]Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont.LETTRE CLXVIMonsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.Madame,En conséquence des ordres que nous m’avez fait l’honneur de m’adresser, j’ai eu celui de voir M. le président de..., et jelui ai communiqué votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m’a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l’intention de rendre contre M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M. votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l’arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu’il faut bien se garder de faire aucune démarche, et que s’il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventure, qui n’a déjà que trop éclaté.Ces observations m’ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti d’attendre de nouveaux ordres de votre part.Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l’état de votre santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J’espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.Je suis avec respect, madame, votre, etc.Paris, ce 10 décembre 17**.LETTRE CLXVIIAnonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY.Monsieur,J’ai l’honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l’affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu’il est à craindre que le ministère public n’en rende plainte. J’ai cru que cet avertissement pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n’y puissiez parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.Si même vous me permettez un conseil, je crois que vousferiez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l’avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l’indulgence pour ces sortes d’affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.Cette précaution devient d’autant plus nécessaire, qu’il m’est revenu qu’une Mmede Rosemonde, qu’on m’a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et qu’alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez faire parler à cette dame.Des raisons particulières m’empêchent de signer cette lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n’en rendrez pas moins justice au sentiment qui l’a dictée.J’ai l’honneur d’être, etc.Paris, ce 10 décembre 17**.LETTRE CLXVIIIMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mmede Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je suis loin d’y croire et je parierais bien que ce n’est qu’une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l’impression qu’elles laissent s’efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout qu’elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d’être plus répandues. Mais je n’ai su qu’hier, fort tard, ces horreurs qu’on commence seulement à débiter; et quand j’ai envoyé ce matin chez Mmede Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n’a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde femme, que j’ai fait venir me parler, m’a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné ordre de l’attendre jeudi prochain, et aucun des gens qu’elle a laissés ici n’en sait davantage. Moi-même je ne présume pas oùelle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.Quoi qu’il en soit, vous pourrez, à ce que j’espère, me procurer d’ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce. Voici ce qu’on publie, ou, pour mieux dire, ce qu’on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le chevalier Danceny est l’ouvrage de Mmede Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu’après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour achever de faire connaître Mmede Merteuil au chevalier Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres formant unecorrespondancerégulière qu’il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu’à présent elles courent Paris. On en cite particulièrement deux[54]: l’une où elle fait l’histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu’on dit le comble de l’horreur; l’autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez l’histoire, par la preuve qui s’y trouve qu’il n’a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mmede Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.J’ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu’odieuses. D’abord, nous savons toutes deux que M. de Valmont n’était sûrement pas occupé de Mmede Merteuil, et j’ai tout lieu de croire que Danceny ne s’en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît démontré qu’elle n’a pu être ni le sujet, ni l’auteur de la querelle.Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Mmede Merteuil, que l’on suppose d’accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu’elle se faisait par là un ennemi irréconciliable d’un homme qui se trouvait maître d’une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s’est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n’y a eu aucune réclamation.Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l’auteur des bruits qui courent aujourd’hui, et à regarder ces noirceurs comme l’ouvrage de la haine et de la vengeance d’un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d’elles-mêmes, s’il se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu’il n’y eût pas eu de papiers remis.Dans mon impatience de vérifier ces fait, j’ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n’est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de chambre qu’il était parti cette nuit, sur un avis qu’il avait reçu hier et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n’est donc que par vous, ma chère et digne amie, que je puis avoir les détails qui m’intéressent et qui peuvent devenir si nécessaires à Mmede Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.P.-S.—L’indisposition de ma fille n’a eu aucune suite; elle vous présente son respect.Paris, ce 11 décembre 17**.[54]LettresLXXXIetLXXXVde ce Recueil.LETTRE CLXIXLe Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.Madame,Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant celui de vous connaître.Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vousen convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55]. La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru de plus, que c’était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l’est Mmede Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de Valmont et moi.Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu’il m’importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d’abuser. Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur sauve l’embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d’aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde ignore.Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n’est qu’une partie d’une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j’ai vu, deCompte ouvert entre la marquise de Merteuilet le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.Je suis avec respect, madame, etc.P.-S.—Quelques avis que j’ai reçus et les conseils de mes amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une réponse, je vous prie de l’adresser à la commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C’est de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.Paris, ce 12 décembre 17**.[55]C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Mmede Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mmede Rosemonde par Mmede Volanges, qu’on a formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mmede Rosemonde.LETTRE CLXXMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l’idée de ce que j’ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu ma fille, j’envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d’après fort effrayée et m’effraya bien davantage en m’annonçant que ma fille n’était pas dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l’y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m’apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m’apprit bien qu’apparemment elle n’était sortie que le matin: mais je n’y trouvai d’ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n’avait seulement pas pris le peu d’argent qu’elle avait chez elle.Comme elle n’avait appris qu’hier tout ce qu’on dit de Mmede Merteuil, qu’elle lui est fort attachée, et au point même qu’elle n’avait fait que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu’elle ne savait pas que Mmede Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu’elle avait voulu voir son amie et qu’elle avait fait l’étourderie d’y aller seule. Mais le temps qui s’écoulait sans qu’elle revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine, et tout en brûlant de m’instruire, je n’osais pourtant prendre aucune information dans la crainte de donner de l’éclat à une démarche que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma vie je n’ai tant souffert!Enfin, ce ne fut qu’à deux heures passées que je reçus à la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu’elle avait craint que je ne m’opposasse à la vocation qu’elle avait de se faire religieuse et qu’elle n’avait osé m’en parler: le reste n’était que des excuses sur ce qu’elle avait pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de ne pas lui demander.La supérieure me mandait qu’ayant vu arriver une jeune personne seule, elle avait d’abord refusé de la recevoir; mais que l’ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l’exposer à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en m’offrant comme de raison de me remettre ma fille, m’invite, suivant son état, à ne pas m’opposer à une vocation qu’elle appelle si décidée; elle me disait encore n’avoir pas pu m’informer plus tôt de cet événement, par la peine qu’elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât où elle s’était retirée. C’est une cruelle chose que la déraison des enfants!J’ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n’est venue qu’avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j’en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu’elle ne pouvait être heureuse qu’au couvent; j’ai pris le parti de lui permettre d’y rester, mais sans être encore au rang des postulantes, commeelle le demandait. Je crains que la mort de Mmede Tourvel et celle de M. de Valmont n’aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j’aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux; et encore que ce n’est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.Ce qui redouble mon embarras, c’est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s’il ne suffit pas d’en avoir le désir et d’y donner tous ses soins? Vous m’obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m’arrêter à aucun parti: je ne trouve rien de si effrayant que d’avoir à décider du sort des autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d’un juge ou la faiblesse d’une mère.Je me reproche sans cesse d’augmenter vos chagrins en vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.Adieu, ma chère et digne amie; j’attends vos deux réponses avec bien de l’impatience.Paris, ce 13 décembre 17**.LETTRE CLXXIMadame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY.Après ce que vous m’avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu’à pleurer et qu’à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d’être femme quand on en voit une capable de semblables excès.Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de laisser dans le silence et l’oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu’ils ne vous causent jamais d’autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remportésur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c’est à votre cœur à en apprécier l’étendue.Si vous permettez à mon âge une réflexion qu’on ne fait guère au vôtre, c’est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la religion.Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m’avez confié; mais je vous demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu’il ne devienne nécessaire à votre justification. J’ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n’êtes plus à sentir qu’on gémit souvent de s’être livré même à la plus juste vengeance.Je ne m’arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mllede Volanges, qu’apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l’en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n’avilirez pas l’objet que vous avez tant aimé. Je n’ai donc pas besoin d’ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous n’êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque illusion qu’on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d’un secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation,je vous demanderais de songer auparavant que c’est la seule que vous m’ayez laissée.J’ai l’honneur d’être, etc.Du château de..., ce 15 décembre 17**.LETTRE CLXXIIMadame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES.Si j’avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d’attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mmede Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n’en aurais reçu que de vagues et d’incertains: mais il m’en est venu que je n’attendais pas, que je n’avais pas lieu d’attendre; et ceux-là n’ont que trop de certitude. O! mon amie, combien cette femme vous a trompée!Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d’horreurs; mais quelque chose qu’on en débite, assurez-vous qu’on est encore au-dessous de la vérité. J’espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole, et que vous n’exigerez de moi aucune preuve. Qu’il vous suffise de savoir qu’il en existe une foule que j’ai dans ce moment même entre les mains.Ce n’est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m’obliger à motiver le conseil que vous me demandez relativement à Mllede Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu’elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet état quand le sujet n’y est pas appelé; mais quelquefois c’est un grand bonheur qu’il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mllede Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu’elle paraît avoir formé et que, dans l’attente de son exécution, vous n’hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l’amitié, et dans l’impuissance où je suis d’y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m’interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l’oubli qui leur convient; et sans chercher d’inutiles et d’affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu’elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.Du château de..., ce 15 décembre 17**.LETTRE CLXXIIIMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d’une mère que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j’ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous demander de m’instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j’ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m’arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j’attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c’est de me répondre si j’ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m’apprendre tout ce que l’indulgence maternelle peut couvriret qui n’est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j’ai su déjà et jusqu’où mes craintes peuvent s’étendre.Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j’ai été informée qu’elle a été jusqu’à recevoir des lettres de lui et même jusqu’à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d’une enfant n’eût aucune suite dangereuse: aujourd’hui que je crains tout, je conçois qu’il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n’ait mis le comble à ses égarements.Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s’était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l’idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu’on disait de Mmede Merteuil, peut-être ce que j’ai cru la douleur de l’amitié, n’était que l’effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s’expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu’on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.Cependant, s’il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d’une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n’a pas perdu tout sentiment d’honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l’auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu’il puisse en être flatté ainsi que sa famille.Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre silence[56].J’allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu me voir et m’a raconté la cruelle scène que Mmede Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n’ai vu personne tous ces derniers jours, je n’avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d’un témoin oculaire.Mmede Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s’est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s’y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s’éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l’objet. Elle aperçut une place vide sur l’une des banquettes et elle alla s’y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l’y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d’indignation générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu’aux huées.Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s’était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l’entoura et l’applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Mmede Merteuil par le public qui faisait cercle autour d’eux. On assure que celle-ci a conservé l’air de ne rien voir et de ne rien entendre et qu’elle n’a pas changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu’il en soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu’au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu’on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.La même personne qui m’a fait ce détail m’a dit que Mmede Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu’on avait cru d’abord être l’effet de la situation violente où elle s’était trouvée; mais qu’on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s’est déclarée confluente et d’un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elled’en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d’être jugé et dans lequel on prétend qu’elle avait besoin de beaucoup de faveur.Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n’y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.Paris, ce 18 décembre 17**.[56]Cette lettre est restée sans réponse.LETTRE CLXXIVLe Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j’ai l’honneur de vous adresser contient toutes les lettres de Mllede Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu’on puisse réunir tant d’ingénuité et tant de perfidie. C’est, au moins, ce qui m’a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d’en faire.Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mmede Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d’innocence et de candeur?Non, je n’ai plus d’amour. Je ne conserve rien d’un sentiment si indignement trahi, et ce n’est pas lui qui me fait chercher à justifier Mllede Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément encore qu’ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu’une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices? Ah! pour êtreindulgent, il suffit de réfléchir àcombien de circonstances indépendantes de nous tient l’alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, madame, en pensant que les torts de Mllede Volanges, que j’ai sentis bien vivement, ne m’inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C’est bien assez d’être obligé de renoncer à l’aimer! il m’en coûterait trop de la haïr.Je n’ai eu besoin d’aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j’ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j’ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où j’osais même croire y avoir quelques droits, j’aurais craint d’avoir l’air de l’acheter en quelque sorte, par cette condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j’ai eu je l’avoue, l’orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J’espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la vénération que vous m’inspirez, au cas que je fais de votre estime.Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j’ai rempli tous les devoirs qu’ont pu m’imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris: je pars pour Malte; j’irai y faire avec plaisir et y garder religieusement des vœux qui me sépareront d’un monde dont, jeune encore, j’ai déjà eu tant à me plaindre; j’irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l’idée de tant d’horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu’attrister et flétrir mon âme.Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.Paris, ce 26 décembre 17**.LETTRE CLXXVMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Le sort de Mmede Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l’indignation qu’elle mérite et la pitié qu’elle inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai pas revue, mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.Le marquis de..., qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie l’avait retournée et qu’à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l’expression était juste.Un autre événement vient d’ajouter encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l’a perdu tout d’une voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n’était pas compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais.Aussitôt qu’elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses gens disent aujourd’hui qu’aucun d’eux n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la Hollande.Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu’elle a emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin, tout ce qu’elle a pu, et qu’elle laisse après elle pour près de 50,000 livres de dettes. C’est une véritable banqueroute.La famille doit s’assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j’ai offert d’y concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l’habit de postulante. J’espère que vous n’oublierez pas, ma chère bonne amie, que dans cegrand sacrifice que je fais, je n’ai d’autre motif, pour m’y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-à-vis de moi.M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu’il va passer à Malte et qu’il a le projet de s’y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse certitude.Quelle fatalité s’est donc répandue autour de moi depuis quelque temps et m’a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une autre personne qu’elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives n’arrivent jamais qu’après l’événement; et l’une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler[57].Paris, ce 14 janvier 17**.[57]Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite des aventures de Mllede Volanges, ni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Mmede Merteuil.Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du public, qui n’a pas les mêmes raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.(Note de l’éditeur.)Bibliothèque des Curieux4, rue de Furstenberg—PARISExtrait du CatalogueLes Maîtres de l’AmourCollection unique des œuvres les plus remarquables des littératures anciennes et modernes traitant des choses de l’amour.L’Œuvre du Divin Arétin(2 vol.) chaq. vol.7 50L’Œuvre du Marquis de Sade7 50L’Œuvre du Comte de Mirabeau7 50L’Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat7 50L’Œuvre de Giorgio Baffo7 50L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier(J. Meursius)7 50L’Œuvre libertine des poètes du XIXesiècle7 50Le Théâtre d’amour au XVIIIesiècle7 50Le livre d’amour de l’Orient(I). Ananga-Ranga7 50L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie(XVIIIesiècle)7 50L’Œuvre de John Cleland(Mémoires de Fanny Hill)7 50L’Œuvre de Restif de la Bretonne7 50L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie(XVesiècle)7 50L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon7 50L’Œuvre libertine de Crébillon le fils7 50Le Livre d’amour des Anciens7 50Le Livre d’amour de l’Orient(II).—Le Jardin parfumé7 50L’Œuvre libertine des Conteurs russes7 50L’Œuvre libertine de Corneille Blessebois(Le Rut)7 50L’Œuvre de Choudart-Desforges(Le Poète libertin)7 50L’Œuvre de Fr. Delicado(La Lozana Andalusa)7 50Le Livre d’amour de l’Orient(III).—Les Kama-Sutra7 50Le Coffret du BibliophileJolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches (exemplaires numérotés), etréservés aux souscripteurs.Les Anandrynes(Confession de MlleSapho)6 fr.Le Petit Neveu de Grécourt6  »Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors6  »Julie philosophe(Histoire d’une citoyenne active et libertine), 2 vol.12  »Correspondance de MmeGourdan, dite «la Comtesse»6  »Parapilla.—La F.....manie6  »Portefeuille d’un Talon Rouge(La Journée amoureuse)6  »Un été à la campagne(G. D.)6  »Les Cannevas de la Pâris(Histoire de l’hôtel du Roule)6  »Souvenirs d’une cocodette(1870)6  »Le Zoppino.Texte italien et traduction française6  »La Belle Alsacienne(1801)6  »Le Joujou des Demoiselles6  »Lettres amoureuses d’un Frère à son élève(1878)6  »Thérèse philosophe6  »Poèmes luxurieux du divin Arétin(Tariffa delle Puttane di Venegia)6  »Le Parnasse satyrique du XVIIIesiècle6  »La Galerie des femmes, par J.-E. de Jouy6  »Zoloé et ses deux Acolytes, par le Marquis de Sade6  »De Sodomia, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin et traduction française6  »Le Canapé couleur de feu, par Fougeret de Montbron6  »Chroniques LibertinesRecueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal, par H. Fleischmann6 fr.La vie libertine de MlleClairon, dite «Frétillon»6  »Les Amours de la Reine Margot, par J. Hervez6  »Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe(Affaire du Collier)6  »Marie-Antoinette libertine, par H. Fleischmann6  »Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIesiècle6  »Souscription auxsixvolumes parus de la 1resérie, brochés, au lieu de 36 fr., net,30fr.La France GalanteMignons et courtisanes au XVIesiècle, par Jean Hervez15 fr.La Polygamie sacrée au XVIesiècle15  »Madame de Polignac et la Cour galante de Marie-Antoinette, par H. Fleischmann12  »Chroniques du XVIIIeSièclepar Jean HervezD’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.I.La Régence galante15 fr.II.Les Maîtresses de Louis XV15  »III.La Galanterie parisienne sous Louis XV15  »IV.Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes de Paris15  »V.Les Galanteries à la Cour de Louis XVI15  »VI.Maisons d’amour et Filles de joie15  »Souscription à la Série complète:Les 6 volumes sur papier simili hollande72fr.——sur papier japon200»

LETTRE CLXVMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendressepour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l’affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d’avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l’avons perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu’elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n’avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu’après que la mesure en a été comblée.En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l’un ni l’autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin m’apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu’elle ait été causée par ces mots répétés deM. de Valmontet demort, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s’occupait depuis longtemps.Quoi qu’il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit en s’écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!» J’espérais lui faire croire qu’elle s’était trompée, et je l’assurai d’abord qu’elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du médecin qu’il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m’appela et me dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n’était-il pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.Notre malheureuse amie a écouté d’abord d’un air assez tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j’en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu’on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu s’occuper ensuite des soins de son état, elle n’a jamais voulu souffrir qu’il approchât d’elle.Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et sansautre expression que celle de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie, d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mmede Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle parlait difficilement.Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle. L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m’arrête, je crains d’augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.Paris, ce 9 décembre 17**.[53]Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont.LETTRE CLXVIMonsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.Madame,En conséquence des ordres que nous m’avez fait l’honneur de m’adresser, j’ai eu celui de voir M. le président de..., et jelui ai communiqué votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m’a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l’intention de rendre contre M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M. votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l’arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu’il faut bien se garder de faire aucune démarche, et que s’il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventure, qui n’a déjà que trop éclaté.Ces observations m’ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti d’attendre de nouveaux ordres de votre part.Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l’état de votre santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J’espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.Je suis avec respect, madame, votre, etc.Paris, ce 10 décembre 17**.LETTRE CLXVIIAnonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY.Monsieur,J’ai l’honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l’affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu’il est à craindre que le ministère public n’en rende plainte. J’ai cru que cet avertissement pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n’y puissiez parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.Si même vous me permettez un conseil, je crois que vousferiez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l’avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l’indulgence pour ces sortes d’affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.Cette précaution devient d’autant plus nécessaire, qu’il m’est revenu qu’une Mmede Rosemonde, qu’on m’a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et qu’alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez faire parler à cette dame.Des raisons particulières m’empêchent de signer cette lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n’en rendrez pas moins justice au sentiment qui l’a dictée.J’ai l’honneur d’être, etc.Paris, ce 10 décembre 17**.LETTRE CLXVIIIMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mmede Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je suis loin d’y croire et je parierais bien que ce n’est qu’une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l’impression qu’elles laissent s’efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout qu’elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d’être plus répandues. Mais je n’ai su qu’hier, fort tard, ces horreurs qu’on commence seulement à débiter; et quand j’ai envoyé ce matin chez Mmede Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n’a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde femme, que j’ai fait venir me parler, m’a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné ordre de l’attendre jeudi prochain, et aucun des gens qu’elle a laissés ici n’en sait davantage. Moi-même je ne présume pas oùelle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.Quoi qu’il en soit, vous pourrez, à ce que j’espère, me procurer d’ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce. Voici ce qu’on publie, ou, pour mieux dire, ce qu’on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le chevalier Danceny est l’ouvrage de Mmede Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu’après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour achever de faire connaître Mmede Merteuil au chevalier Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres formant unecorrespondancerégulière qu’il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu’à présent elles courent Paris. On en cite particulièrement deux[54]: l’une où elle fait l’histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu’on dit le comble de l’horreur; l’autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez l’histoire, par la preuve qui s’y trouve qu’il n’a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mmede Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.J’ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu’odieuses. D’abord, nous savons toutes deux que M. de Valmont n’était sûrement pas occupé de Mmede Merteuil, et j’ai tout lieu de croire que Danceny ne s’en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît démontré qu’elle n’a pu être ni le sujet, ni l’auteur de la querelle.Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Mmede Merteuil, que l’on suppose d’accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu’elle se faisait par là un ennemi irréconciliable d’un homme qui se trouvait maître d’une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s’est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n’y a eu aucune réclamation.Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l’auteur des bruits qui courent aujourd’hui, et à regarder ces noirceurs comme l’ouvrage de la haine et de la vengeance d’un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d’elles-mêmes, s’il se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu’il n’y eût pas eu de papiers remis.Dans mon impatience de vérifier ces fait, j’ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n’est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de chambre qu’il était parti cette nuit, sur un avis qu’il avait reçu hier et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n’est donc que par vous, ma chère et digne amie, que je puis avoir les détails qui m’intéressent et qui peuvent devenir si nécessaires à Mmede Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.P.-S.—L’indisposition de ma fille n’a eu aucune suite; elle vous présente son respect.Paris, ce 11 décembre 17**.[54]LettresLXXXIetLXXXVde ce Recueil.LETTRE CLXIXLe Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.Madame,Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant celui de vous connaître.Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vousen convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55]. La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru de plus, que c’était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l’est Mmede Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de Valmont et moi.Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu’il m’importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d’abuser. Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur sauve l’embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d’aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde ignore.Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n’est qu’une partie d’une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j’ai vu, deCompte ouvert entre la marquise de Merteuilet le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.Je suis avec respect, madame, etc.P.-S.—Quelques avis que j’ai reçus et les conseils de mes amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une réponse, je vous prie de l’adresser à la commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C’est de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.Paris, ce 12 décembre 17**.[55]C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Mmede Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mmede Rosemonde par Mmede Volanges, qu’on a formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mmede Rosemonde.LETTRE CLXXMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l’idée de ce que j’ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu ma fille, j’envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d’après fort effrayée et m’effraya bien davantage en m’annonçant que ma fille n’était pas dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l’y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m’apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m’apprit bien qu’apparemment elle n’était sortie que le matin: mais je n’y trouvai d’ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n’avait seulement pas pris le peu d’argent qu’elle avait chez elle.Comme elle n’avait appris qu’hier tout ce qu’on dit de Mmede Merteuil, qu’elle lui est fort attachée, et au point même qu’elle n’avait fait que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu’elle ne savait pas que Mmede Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu’elle avait voulu voir son amie et qu’elle avait fait l’étourderie d’y aller seule. Mais le temps qui s’écoulait sans qu’elle revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine, et tout en brûlant de m’instruire, je n’osais pourtant prendre aucune information dans la crainte de donner de l’éclat à une démarche que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma vie je n’ai tant souffert!Enfin, ce ne fut qu’à deux heures passées que je reçus à la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu’elle avait craint que je ne m’opposasse à la vocation qu’elle avait de se faire religieuse et qu’elle n’avait osé m’en parler: le reste n’était que des excuses sur ce qu’elle avait pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de ne pas lui demander.La supérieure me mandait qu’ayant vu arriver une jeune personne seule, elle avait d’abord refusé de la recevoir; mais que l’ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l’exposer à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en m’offrant comme de raison de me remettre ma fille, m’invite, suivant son état, à ne pas m’opposer à une vocation qu’elle appelle si décidée; elle me disait encore n’avoir pas pu m’informer plus tôt de cet événement, par la peine qu’elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât où elle s’était retirée. C’est une cruelle chose que la déraison des enfants!J’ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n’est venue qu’avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j’en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu’elle ne pouvait être heureuse qu’au couvent; j’ai pris le parti de lui permettre d’y rester, mais sans être encore au rang des postulantes, commeelle le demandait. Je crains que la mort de Mmede Tourvel et celle de M. de Valmont n’aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j’aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux; et encore que ce n’est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.Ce qui redouble mon embarras, c’est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s’il ne suffit pas d’en avoir le désir et d’y donner tous ses soins? Vous m’obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m’arrêter à aucun parti: je ne trouve rien de si effrayant que d’avoir à décider du sort des autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d’un juge ou la faiblesse d’une mère.Je me reproche sans cesse d’augmenter vos chagrins en vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.Adieu, ma chère et digne amie; j’attends vos deux réponses avec bien de l’impatience.Paris, ce 13 décembre 17**.LETTRE CLXXIMadame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY.Après ce que vous m’avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu’à pleurer et qu’à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d’être femme quand on en voit une capable de semblables excès.Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de laisser dans le silence et l’oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu’ils ne vous causent jamais d’autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remportésur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c’est à votre cœur à en apprécier l’étendue.Si vous permettez à mon âge une réflexion qu’on ne fait guère au vôtre, c’est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la religion.Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m’avez confié; mais je vous demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu’il ne devienne nécessaire à votre justification. J’ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n’êtes plus à sentir qu’on gémit souvent de s’être livré même à la plus juste vengeance.Je ne m’arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mllede Volanges, qu’apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l’en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n’avilirez pas l’objet que vous avez tant aimé. Je n’ai donc pas besoin d’ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous n’êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque illusion qu’on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d’un secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation,je vous demanderais de songer auparavant que c’est la seule que vous m’ayez laissée.J’ai l’honneur d’être, etc.Du château de..., ce 15 décembre 17**.LETTRE CLXXIIMadame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES.Si j’avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d’attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mmede Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n’en aurais reçu que de vagues et d’incertains: mais il m’en est venu que je n’attendais pas, que je n’avais pas lieu d’attendre; et ceux-là n’ont que trop de certitude. O! mon amie, combien cette femme vous a trompée!Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d’horreurs; mais quelque chose qu’on en débite, assurez-vous qu’on est encore au-dessous de la vérité. J’espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole, et que vous n’exigerez de moi aucune preuve. Qu’il vous suffise de savoir qu’il en existe une foule que j’ai dans ce moment même entre les mains.Ce n’est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m’obliger à motiver le conseil que vous me demandez relativement à Mllede Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu’elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet état quand le sujet n’y est pas appelé; mais quelquefois c’est un grand bonheur qu’il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mllede Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu’elle paraît avoir formé et que, dans l’attente de son exécution, vous n’hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l’amitié, et dans l’impuissance où je suis d’y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m’interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l’oubli qui leur convient; et sans chercher d’inutiles et d’affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu’elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.Du château de..., ce 15 décembre 17**.LETTRE CLXXIIIMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d’une mère que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j’ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous demander de m’instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j’ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m’arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j’attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c’est de me répondre si j’ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m’apprendre tout ce que l’indulgence maternelle peut couvriret qui n’est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j’ai su déjà et jusqu’où mes craintes peuvent s’étendre.Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j’ai été informée qu’elle a été jusqu’à recevoir des lettres de lui et même jusqu’à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d’une enfant n’eût aucune suite dangereuse: aujourd’hui que je crains tout, je conçois qu’il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n’ait mis le comble à ses égarements.Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s’était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l’idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu’on disait de Mmede Merteuil, peut-être ce que j’ai cru la douleur de l’amitié, n’était que l’effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s’expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu’on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.Cependant, s’il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d’une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n’a pas perdu tout sentiment d’honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l’auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu’il puisse en être flatté ainsi que sa famille.Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre silence[56].J’allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu me voir et m’a raconté la cruelle scène que Mmede Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n’ai vu personne tous ces derniers jours, je n’avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d’un témoin oculaire.Mmede Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s’est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s’y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s’éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l’objet. Elle aperçut une place vide sur l’une des banquettes et elle alla s’y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l’y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d’indignation générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu’aux huées.Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s’était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l’entoura et l’applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Mmede Merteuil par le public qui faisait cercle autour d’eux. On assure que celle-ci a conservé l’air de ne rien voir et de ne rien entendre et qu’elle n’a pas changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu’il en soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu’au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu’on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.La même personne qui m’a fait ce détail m’a dit que Mmede Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu’on avait cru d’abord être l’effet de la situation violente où elle s’était trouvée; mais qu’on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s’est déclarée confluente et d’un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elled’en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d’être jugé et dans lequel on prétend qu’elle avait besoin de beaucoup de faveur.Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n’y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.Paris, ce 18 décembre 17**.[56]Cette lettre est restée sans réponse.LETTRE CLXXIVLe Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j’ai l’honneur de vous adresser contient toutes les lettres de Mllede Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu’on puisse réunir tant d’ingénuité et tant de perfidie. C’est, au moins, ce qui m’a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d’en faire.Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mmede Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d’innocence et de candeur?Non, je n’ai plus d’amour. Je ne conserve rien d’un sentiment si indignement trahi, et ce n’est pas lui qui me fait chercher à justifier Mllede Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément encore qu’ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu’une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices? Ah! pour êtreindulgent, il suffit de réfléchir àcombien de circonstances indépendantes de nous tient l’alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, madame, en pensant que les torts de Mllede Volanges, que j’ai sentis bien vivement, ne m’inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C’est bien assez d’être obligé de renoncer à l’aimer! il m’en coûterait trop de la haïr.Je n’ai eu besoin d’aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j’ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j’ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où j’osais même croire y avoir quelques droits, j’aurais craint d’avoir l’air de l’acheter en quelque sorte, par cette condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j’ai eu je l’avoue, l’orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J’espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la vénération que vous m’inspirez, au cas que je fais de votre estime.Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j’ai rempli tous les devoirs qu’ont pu m’imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris: je pars pour Malte; j’irai y faire avec plaisir et y garder religieusement des vœux qui me sépareront d’un monde dont, jeune encore, j’ai déjà eu tant à me plaindre; j’irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l’idée de tant d’horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu’attrister et flétrir mon âme.Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.Paris, ce 26 décembre 17**.LETTRE CLXXVMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Le sort de Mmede Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l’indignation qu’elle mérite et la pitié qu’elle inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai pas revue, mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.Le marquis de..., qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie l’avait retournée et qu’à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l’expression était juste.Un autre événement vient d’ajouter encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l’a perdu tout d’une voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n’était pas compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais.Aussitôt qu’elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses gens disent aujourd’hui qu’aucun d’eux n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la Hollande.Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu’elle a emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin, tout ce qu’elle a pu, et qu’elle laisse après elle pour près de 50,000 livres de dettes. C’est une véritable banqueroute.La famille doit s’assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j’ai offert d’y concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l’habit de postulante. J’espère que vous n’oublierez pas, ma chère bonne amie, que dans cegrand sacrifice que je fais, je n’ai d’autre motif, pour m’y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-à-vis de moi.M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu’il va passer à Malte et qu’il a le projet de s’y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse certitude.Quelle fatalité s’est donc répandue autour de moi depuis quelque temps et m’a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une autre personne qu’elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives n’arrivent jamais qu’après l’événement; et l’une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler[57].Paris, ce 14 janvier 17**.[57]Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite des aventures de Mllede Volanges, ni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Mmede Merteuil.Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du public, qui n’a pas les mêmes raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.(Note de l’éditeur.)

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendressepour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l’affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d’avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l’avons perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu’elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n’avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu’après que la mesure en a été comblée.

En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l’un ni l’autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin m’apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu’elle ait été causée par ces mots répétés deM. de Valmontet demort, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s’occupait depuis longtemps.

Quoi qu’il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit en s’écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!» J’espérais lui faire croire qu’elle s’était trompée, et je l’assurai d’abord qu’elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du médecin qu’il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m’appela et me dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n’était-il pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.

Notre malheureuse amie a écouté d’abord d’un air assez tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j’en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu’on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu s’occuper ensuite des soins de son état, elle n’a jamais voulu souffrir qu’il approchât d’elle.

Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et sansautre expression que celle de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie, d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mmede Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.

Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle parlait difficilement.

Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.

Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle. L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.

Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.

Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m’arrête, je crains d’augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.

Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.

Paris, ce 9 décembre 17**.

[53]Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont.

[53]Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont.

Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.

Madame,

En conséquence des ordres que nous m’avez fait l’honneur de m’adresser, j’ai eu celui de voir M. le président de..., et jelui ai communiqué votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m’a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l’intention de rendre contre M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M. votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l’arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu’il faut bien se garder de faire aucune démarche, et que s’il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventure, qui n’a déjà que trop éclaté.

Ces observations m’ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti d’attendre de nouveaux ordres de votre part.

Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l’état de votre santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J’espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.

Je suis avec respect, madame, votre, etc.

Paris, ce 10 décembre 17**.

Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY.

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l’affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu’il est à craindre que le ministère public n’en rende plainte. J’ai cru que cet avertissement pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n’y puissiez parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.

Si même vous me permettez un conseil, je crois que vousferiez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l’avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l’indulgence pour ces sortes d’affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.

Cette précaution devient d’autant plus nécessaire, qu’il m’est revenu qu’une Mmede Rosemonde, qu’on m’a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et qu’alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez faire parler à cette dame.

Des raisons particulières m’empêchent de signer cette lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n’en rendrez pas moins justice au sentiment qui l’a dictée.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Paris, ce 10 décembre 17**.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mmede Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je suis loin d’y croire et je parierais bien que ce n’est qu’une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l’impression qu’elles laissent s’efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout qu’elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d’être plus répandues. Mais je n’ai su qu’hier, fort tard, ces horreurs qu’on commence seulement à débiter; et quand j’ai envoyé ce matin chez Mmede Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n’a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde femme, que j’ai fait venir me parler, m’a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné ordre de l’attendre jeudi prochain, et aucun des gens qu’elle a laissés ici n’en sait davantage. Moi-même je ne présume pas oùelle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.

Quoi qu’il en soit, vous pourrez, à ce que j’espère, me procurer d’ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce. Voici ce qu’on publie, ou, pour mieux dire, ce qu’on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.

On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le chevalier Danceny est l’ouvrage de Mmede Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu’après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour achever de faire connaître Mmede Merteuil au chevalier Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres formant unecorrespondancerégulière qu’il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.

On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu’à présent elles courent Paris. On en cite particulièrement deux[54]: l’une où elle fait l’histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu’on dit le comble de l’horreur; l’autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez l’histoire, par la preuve qui s’y trouve qu’il n’a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mmede Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.

J’ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu’odieuses. D’abord, nous savons toutes deux que M. de Valmont n’était sûrement pas occupé de Mmede Merteuil, et j’ai tout lieu de croire que Danceny ne s’en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît démontré qu’elle n’a pu être ni le sujet, ni l’auteur de la querelle.Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Mmede Merteuil, que l’on suppose d’accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu’elle se faisait par là un ennemi irréconciliable d’un homme qui se trouvait maître d’une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s’est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n’y a eu aucune réclamation.

Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l’auteur des bruits qui courent aujourd’hui, et à regarder ces noirceurs comme l’ouvrage de la haine et de la vengeance d’un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d’elles-mêmes, s’il se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu’il n’y eût pas eu de papiers remis.

Dans mon impatience de vérifier ces fait, j’ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n’est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de chambre qu’il était parti cette nuit, sur un avis qu’il avait reçu hier et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n’est donc que par vous, ma chère et digne amie, que je puis avoir les détails qui m’intéressent et qui peuvent devenir si nécessaires à Mmede Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.

P.-S.—L’indisposition de ma fille n’a eu aucune suite; elle vous présente son respect.

Paris, ce 11 décembre 17**.

[54]LettresLXXXIetLXXXVde ce Recueil.

[54]LettresLXXXIetLXXXVde ce Recueil.

Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.

Madame,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vousen convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55]. La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.

L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru de plus, que c’était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l’est Mmede Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de Valmont et moi.

Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu’il m’importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d’abuser. Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur sauve l’embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d’aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n’est qu’une partie d’une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j’ai vu, deCompte ouvert entre la marquise de Merteuilet le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respect, madame, etc.

P.-S.—Quelques avis que j’ai reçus et les conseils de mes amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une réponse, je vous prie de l’adresser à la commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C’est de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.

Paris, ce 12 décembre 17**.

[55]C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Mmede Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mmede Rosemonde par Mmede Volanges, qu’on a formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mmede Rosemonde.

[55]C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Mmede Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mmede Rosemonde par Mmede Volanges, qu’on a formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mmede Rosemonde.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l’idée de ce que j’ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.

Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu ma fille, j’envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d’après fort effrayée et m’effraya bien davantage en m’annonçant que ma fille n’était pas dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l’y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m’apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m’apprit bien qu’apparemment elle n’était sortie que le matin: mais je n’y trouvai d’ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n’avait seulement pas pris le peu d’argent qu’elle avait chez elle.

Comme elle n’avait appris qu’hier tout ce qu’on dit de Mmede Merteuil, qu’elle lui est fort attachée, et au point même qu’elle n’avait fait que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu’elle ne savait pas que Mmede Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu’elle avait voulu voir son amie et qu’elle avait fait l’étourderie d’y aller seule. Mais le temps qui s’écoulait sans qu’elle revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine, et tout en brûlant de m’instruire, je n’osais pourtant prendre aucune information dans la crainte de donner de l’éclat à une démarche que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma vie je n’ai tant souffert!

Enfin, ce ne fut qu’à deux heures passées que je reçus à la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu’elle avait craint que je ne m’opposasse à la vocation qu’elle avait de se faire religieuse et qu’elle n’avait osé m’en parler: le reste n’était que des excuses sur ce qu’elle avait pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de ne pas lui demander.

La supérieure me mandait qu’ayant vu arriver une jeune personne seule, elle avait d’abord refusé de la recevoir; mais que l’ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l’exposer à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en m’offrant comme de raison de me remettre ma fille, m’invite, suivant son état, à ne pas m’opposer à une vocation qu’elle appelle si décidée; elle me disait encore n’avoir pas pu m’informer plus tôt de cet événement, par la peine qu’elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât où elle s’était retirée. C’est une cruelle chose que la déraison des enfants!

J’ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n’est venue qu’avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j’en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu’elle ne pouvait être heureuse qu’au couvent; j’ai pris le parti de lui permettre d’y rester, mais sans être encore au rang des postulantes, commeelle le demandait. Je crains que la mort de Mmede Tourvel et celle de M. de Valmont n’aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j’aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux; et encore que ce n’est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.

Ce qui redouble mon embarras, c’est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s’il ne suffit pas d’en avoir le désir et d’y donner tous ses soins? Vous m’obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m’arrêter à aucun parti: je ne trouve rien de si effrayant que d’avoir à décider du sort des autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d’un juge ou la faiblesse d’une mère.

Je me reproche sans cesse d’augmenter vos chagrins en vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.

Adieu, ma chère et digne amie; j’attends vos deux réponses avec bien de l’impatience.

Paris, ce 13 décembre 17**.

Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY.

Après ce que vous m’avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu’à pleurer et qu’à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d’être femme quand on en voit une capable de semblables excès.

Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de laisser dans le silence et l’oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu’ils ne vous causent jamais d’autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remportésur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c’est à votre cœur à en apprécier l’étendue.

Si vous permettez à mon âge une réflexion qu’on ne fait guère au vôtre, c’est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la religion.

Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m’avez confié; mais je vous demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu’il ne devienne nécessaire à votre justification. J’ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n’êtes plus à sentir qu’on gémit souvent de s’être livré même à la plus juste vengeance.

Je ne m’arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mllede Volanges, qu’apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l’en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n’avilirez pas l’objet que vous avez tant aimé. Je n’ai donc pas besoin d’ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous n’êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque illusion qu’on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.

Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d’un secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation,je vous demanderais de songer auparavant que c’est la seule que vous m’ayez laissée.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Du château de..., ce 15 décembre 17**.

Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES.

Si j’avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d’attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mmede Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n’en aurais reçu que de vagues et d’incertains: mais il m’en est venu que je n’attendais pas, que je n’avais pas lieu d’attendre; et ceux-là n’ont que trop de certitude. O! mon amie, combien cette femme vous a trompée!

Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d’horreurs; mais quelque chose qu’on en débite, assurez-vous qu’on est encore au-dessous de la vérité. J’espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole, et que vous n’exigerez de moi aucune preuve. Qu’il vous suffise de savoir qu’il en existe une foule que j’ai dans ce moment même entre les mains.

Ce n’est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m’obliger à motiver le conseil que vous me demandez relativement à Mllede Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu’elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet état quand le sujet n’y est pas appelé; mais quelquefois c’est un grand bonheur qu’il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.

Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mllede Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu’elle paraît avoir formé et que, dans l’attente de son exécution, vous n’hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.

Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l’amitié, et dans l’impuissance où je suis d’y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m’interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l’oubli qui leur convient; et sans chercher d’inutiles et d’affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu’elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.

Du château de..., ce 15 décembre 17**.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d’une mère que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j’ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous demander de m’instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j’ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m’arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j’attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c’est de me répondre si j’ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m’apprendre tout ce que l’indulgence maternelle peut couvriret qui n’est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j’ai su déjà et jusqu’où mes craintes peuvent s’étendre.

Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j’ai été informée qu’elle a été jusqu’à recevoir des lettres de lui et même jusqu’à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d’une enfant n’eût aucune suite dangereuse: aujourd’hui que je crains tout, je conçois qu’il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n’ait mis le comble à ses égarements.

Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s’était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l’idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu’on disait de Mmede Merteuil, peut-être ce que j’ai cru la douleur de l’amitié, n’était que l’effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s’expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu’on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.

Cependant, s’il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d’une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n’a pas perdu tout sentiment d’honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l’auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu’il puisse en être flatté ainsi que sa famille.

Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre silence[56].

J’allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu me voir et m’a raconté la cruelle scène que Mmede Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n’ai vu personne tous ces derniers jours, je n’avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d’un témoin oculaire.

Mmede Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s’est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s’y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s’éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l’objet. Elle aperçut une place vide sur l’une des banquettes et elle alla s’y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l’y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d’indignation générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu’aux huées.

Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s’était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l’entoura et l’applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Mmede Merteuil par le public qui faisait cercle autour d’eux. On assure que celle-ci a conservé l’air de ne rien voir et de ne rien entendre et qu’elle n’a pas changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu’il en soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu’au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu’on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.

La même personne qui m’a fait ce détail m’a dit que Mmede Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu’on avait cru d’abord être l’effet de la situation violente où elle s’était trouvée; mais qu’on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s’est déclarée confluente et d’un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elled’en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d’être jugé et dans lequel on prétend qu’elle avait besoin de beaucoup de faveur.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n’y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.

Paris, ce 18 décembre 17**.

[56]Cette lettre est restée sans réponse.

[56]Cette lettre est restée sans réponse.

Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.

Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j’ai l’honneur de vous adresser contient toutes les lettres de Mllede Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu’on puisse réunir tant d’ingénuité et tant de perfidie. C’est, au moins, ce qui m’a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d’en faire.

Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mmede Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d’innocence et de candeur?

Non, je n’ai plus d’amour. Je ne conserve rien d’un sentiment si indignement trahi, et ce n’est pas lui qui me fait chercher à justifier Mllede Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément encore qu’ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu’une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices? Ah! pour êtreindulgent, il suffit de réfléchir àcombien de circonstances indépendantes de nous tient l’alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, madame, en pensant que les torts de Mllede Volanges, que j’ai sentis bien vivement, ne m’inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C’est bien assez d’être obligé de renoncer à l’aimer! il m’en coûterait trop de la haïr.

Je n’ai eu besoin d’aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j’ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j’ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où j’osais même croire y avoir quelques droits, j’aurais craint d’avoir l’air de l’acheter en quelque sorte, par cette condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j’ai eu je l’avoue, l’orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J’espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la vénération que vous m’inspirez, au cas que je fais de votre estime.

Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j’ai rempli tous les devoirs qu’ont pu m’imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris: je pars pour Malte; j’irai y faire avec plaisir et y garder religieusement des vœux qui me sépareront d’un monde dont, jeune encore, j’ai déjà eu tant à me plaindre; j’irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l’idée de tant d’horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu’attrister et flétrir mon âme.

Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.

Paris, ce 26 décembre 17**.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Le sort de Mmede Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l’indignation qu’elle mérite et la pitié qu’elle inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai pas revue, mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.

Le marquis de..., qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie l’avait retournée et qu’à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l’expression était juste.

Un autre événement vient d’ajouter encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l’a perdu tout d’une voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n’était pas compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais.

Aussitôt qu’elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses gens disent aujourd’hui qu’aucun d’eux n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la Hollande.

Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu’elle a emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin, tout ce qu’elle a pu, et qu’elle laisse après elle pour près de 50,000 livres de dettes. C’est une véritable banqueroute.

La famille doit s’assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j’ai offert d’y concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l’habit de postulante. J’espère que vous n’oublierez pas, ma chère bonne amie, que dans cegrand sacrifice que je fais, je n’ai d’autre motif, pour m’y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-à-vis de moi.

M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu’il va passer à Malte et qu’il a le projet de s’y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse certitude.

Quelle fatalité s’est donc répandue autour de moi depuis quelque temps et m’a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!

Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une autre personne qu’elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives n’arrivent jamais qu’après l’événement; et l’une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.

Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler[57].

Paris, ce 14 janvier 17**.

[57]Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite des aventures de Mllede Volanges, ni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Mmede Merteuil.Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du public, qui n’a pas les mêmes raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.(Note de l’éditeur.)

[57]Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.

Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite des aventures de Mllede Volanges, ni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Mmede Merteuil.

Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du public, qui n’a pas les mêmes raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.

(Note de l’éditeur.)

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