LETTRE CXV

LETTRE CXVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.C’est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu’on s’éloigne on cesse facilement de s’entendre. Tant que j’étais auprès de vous, nous n’avions jamais qu’un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n’hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma conduite.D’abord, je vous remercie de l’avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m’en inquiète pas encore: je me crois sûr d’avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si ce n’était rien que d’enlever en une soirée, une jeune fille à son amant aimé, d’en user ensuite tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même exiger de toutes les filles dont c’est le métier; et cela sans la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n’occupe seulement pas sa tête! en sorte qu’après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire sans qu’elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s’en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu’on avait perdu jusqu’à l’idée de l’attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me plaire, pour s’enivrerde celui de m’aimer, se trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un regard qu’encore elle n’obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n’aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l’habitude du plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n’aura existé que pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j’en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple!»Vous allez me demander aujourd’hui d’où vient cet excès de confiance? C’est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d’elle à Mmede Rosemonde m’ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n’ai absolument besoin pour réussir, que de m’approcher d’elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l’espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m’en tenir à cette punition légère, et revenant à l’indulgence, j’oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l’eau d’oubli, vous lui en donnez la question! Comment s’en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l’amour? Je voudrais pour beaucoup qu’il ne vous en devînt que plus attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité, d’avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n’ai fait qu’une fois dans ma vie l’amour par procédé. J’avais certainement un grand motif, puisque c’était à la comtesse de..., et vingt fois entre ses bras, j’ai été tenté de lui dire: «Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter celle que j’occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j’ai eues, c’est la seule dont j’ai vraiment plaisir à dire du mal.Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d’un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur. Quoi! c’est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie, laissez-le adorersa vertueuse Cécileet ne vous compromettez pas dans ces jeux d’enfants. Laissez les écoliers se former auprès desbonnesou jouer avec les pensionnairesà de petits jeux innocents. Comment allez-vous vous charger d’un novice qui ne saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque secret qu’il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu’à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si enfin vous redoutez l’inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m’offre à vous pour amuser vos loisirs.D’ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière ou d’autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente elle-même ne m’occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désirez. Peut-être même d’ici là, aurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissanceattachante, comme j’ai le projet qu’elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le soin qu’on doit aux affaires de famille...Vous ne m’entendez pas?... C’est que j’attends une seconde époque pour confirmer mon espoir et m’assurer que j’ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j’ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l’avenir qu’un cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure, que je n’ai entreprise qu’à votre prière. Songez que si vous rendez Dancenyinconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m’offrant pour représenter auprès de vous, j’ai ce me semble, quelques droits à la préférence.J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.Du château de..., ce 19 octobre 17**.LETTRE CXVILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Mmede Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amieet à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!... C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en quelque sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une partie de la félicité que je tiendrais de vous.Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m’offre au contraire que des privations douloureuses et infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est impossible à l’amour.Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchanteexpression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mmede Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant s’afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.Paris, ce 17 octobre 17**.LETTRE CXVIICÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.(Dictée par Valmont.)Croyez-vous donc, mon bon ami, que j’aie besoin d’être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause involontairement, et j’ai, de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n’est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche: c’est que les deux dernières fois que vous m’avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j’ai déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute ma vie.Tenez, je n’ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez vous-même. J’aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n’arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman me témoigne beaucoup plus d’amitié, comme de mon côté, je la caresse le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d’elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j’aie rien à me reprocher, est-ceque cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j’en crois ce qu’on m’a dit souvent, les hommes même n’aiment plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant de l’être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n’êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-t-il pas toujours temps?Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur d’épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne me soucie d’être aimée que de vous et que vous verrez bien que si je fais mal il n’y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m’aimer toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j’ai de bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous refuser.Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu’à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l’assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j’ai commencé bien tard à vous écrire et j’y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.Du château de..., ce 18 octobre 17**.LETTRE CXVIIILe Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.Si j’en crois mon almanach, il n’y a, mon adorable amie que deux jours que vous êtes absente; mais si j’en crois mon cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c’est toujours son cœur qu’il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m’intéresse à votre procès si, perte ou gain, j’en dois également payer les frais par l’ennui de votreabsence? Oh! que j’aurais envie de quereller! et qu’il est triste, avec un si beau sujet d’avoir de l’humeur, de n’avoir pas le droit d’en montrer!N’est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l’avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.Pour moi, vous m’avez tant dit que c’était par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m’avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l’entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l’habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait à moi.Nos plus jolies femmes, celles qu’on dit les plus aimables, sont encore si loin de vous qu’elles ne pourraient en donner qu’une bien faible idée. Je crois même qu’avec des yeux exercés, plus on a cru d’abord qu’elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence: elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu’elles savent, il leur manque toujours d’être vous, et c’est positivement là qu’est le charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu’on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l’imagination s’exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu’on en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné de voir qu’on n’a fait que songer à vous.Dans ce moment même, je suis encore la dupe d’une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c’était pour m’occuper de vous que je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c’était pour me distraire. J’avais cent choses à vous dire, dont vous n’étiez pas l’objet, qui, comme vous savez, m’intéressent bien vivement, et ce sont celles-là pourtant dont j’ai été distrait. Et depuis quand le charme de l’amitié distrait-il donc de celui de l’amour? Ah! si j’y regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut! oublionscette légère faute, de peur d’y retomber, et que mon amie elle-même l’ignore.Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je m’égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s’il est possible, le bonheur que je goûte à l’aimer, par l’idée si douce que c’est votre amie que j’aime? Oui, je l’avoue, l’amour qu’elle m’inspire m’est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J’aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je me dis: C’est en elle qu’est renfermé tout mon bonheur.Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière lettre que j’ai reçud’elleaugmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l’en blâmer ni m’en plaindre. Peut-être n’entendez-vous pas trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n’êtes-vous pas ici? Quoiqu’on dise tout à son amie, on n’ose pas tout écrire. Les secrets de l’amour, surtout sont si délicats, qu’on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin lesmille raisonsqui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas.J’ai l’honneur d’être, etc.Paris, ce 16 octobre 17**.LETTRE CXIXMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j’essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous lesjours; mais il n’est pas venu une fois s’en informer lui-même, quoique je l’en ai fait prier: en sorte que je ne le vois pas plus que s’il était à Paris. Je l’ai pourtant rencontré ce matin, où je ne l’attendais guère. C’est dans ma chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J’ai appris aujourd’hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m’a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait, j’ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j’aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l’ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j’aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper.Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l’aller voir dans sa chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j’aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si Adélaïde savait que j’ai écrit, elle me gronderait toute la soirée. Adieu, ma belle.Du château de..., ce 20 octobre 17**.LETTRE CXXLe Vicomte de VALMONT au Père ANSELME.(Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, mais je sais la confiance entière qu’a en vous Mmela Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m’adresser à vous pour en obtenir un service bien essentiel, vraimentdigne de votre saint ministère, et où l’intérêt de Mmede Tourvel se trouve joint au mien.J’ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux remettre qu’entre ses mains. Je n’ai aucun moyen de l’en instruire, parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d’elle, mais dont je ne crois pas qu’il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j’avoue volontiers aujourd’hui, ne pouvoir blâmer, puisqu’elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j’étais moi-même bien loin de m’attendre, et qui n’étaient possibles qu’à la force plus qu’humaine qu’on est forcé d’y reconnaître.Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l’informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux lesseulestraces existantes d’une erreur ou d’une faute qui m’avait rendu coupable envers elle.Ce ne sera qu’après cette expiation préliminaire que j’oserai déposer à vos pieds l’humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j’avoue, en rougissant, ne pas connaître encore.J’attends votre réponse avec l’impatience du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance que de vénération,Votre très humble, etc.P.-S.—Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mmede Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne cesserai jamais d’honorer celle dont le Ciel s’est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.Du château de..., ce 22 octobre 17**.LETTRE CXXILa Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.J’ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n’aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas l’expression de l’amour. Est-ce donc là le style de l’amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui convient; à se servir d’un autre, c’est déguiser la pensée qu’on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n’entendent rien de ce qu’on peut leur dire, s’il n’est traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d’usage; mais je croyais mériter, je l’avoue, que vous me distinguassiez d’elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l’être, que vous m’ayez si mal jugée.Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j’aurais grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n’avoir auprès de moi que des gens qui m’ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi:Apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n’y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes,à qui il manque toujours d’être moi, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où conduit un langage qui, par l’abus qu’on en fait aujourd’hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne devient plus qu’un simple protocole auquel on ne croit pas davantage, qu’au très humble serviteur!Mon ami, quand vous m’écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour m’envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. J’espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand même vous y verriez un peu d’humeur; car je ne nie pas d’en avoir: mais pour éviter jusqu’à l’air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l’éloignement où je suis de vous. Il me semblequ’à tout prendre, vous valez mieux qu’un procès et deux avocats, et peut-être même encore quel’attentifBelleroche.Vous voyez qu’au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l’exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non, j’aime mieux m’en tenir à ma franchise; c’est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l’intérêt qu’elle m’inspire. Il est fort doux d’avoir un jeune ami dont le cœur est occupé ailleurs. Ce n’est pas là le système de toutes les femmes; mais c’est le mien. Il me semble qu’on se livre avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j’ai passé pour vous, d’assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m’avez fait apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille! C’est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu’elle soit réciproque.Vous avez raison de vous rendreaux motifs tendres et honnêtesqui, à ce que vous me mandez,retardent votre bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu’à une enfant comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a été suffisamment avertie par l’aveu qu’elle a fait de son amour. Vous autres hommes vous n’avez pas d’idées de ce qu’est la vertu et de ce qu’il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu’une femme raisonne, elle doit savoir qu’indépendamment de la faute qu’elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois pas qu’aucune s’y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.N’allez pas combattre cette idée, car c’est elle qui m’attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l’amour, et quoique j’aie bien su sans vous m’en défendre jusqu’à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.Du château de..., ce 22 octobre 17**.LETTRE CXXIIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.J’espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu n’est pas en danger; on ne peut pas même dire qu’il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d’extraordinaire. Je n’y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d’effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant je ne puis m’empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s’est passé; vous pouvez être sûre qu’il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que je n’oublierais pas l’impression que m’a faite cette triste scène.J’ai donc été ce matin chez mon neveu; je l’ai trouvé écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient l’air d’être l’objet de son travail. Il s’en occupait au point que j’étais déjà au milieu de sa chambre qu’il n’avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu’il m’a aperçue, j’ai très bien remarqué qu’en se levant il s’efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m’y a fait faire plus d’attention. Il était, à la vérité sans toilette et sans poudre, mais je l’ai trouvé pâle et défait et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n’aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l’air très touchant et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l’amour.Quoique frappée de mes remarques, j’ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m’étais aperçue de rien. Je lui ai d’abord parlé de sa santé et, sans me dire qu’elle soit bonne, il ne m’a point articulé pourtant qu’elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait un peu l’air d’une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m’a répondu seulement, et d’un ton pénétré: «C’est un tort de plus, je l’avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui direqu’il mettait trop d’importance à un simple reproche de l’amitié.Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m’a dit peu de temps après, que peut-être une affaire,la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j’avais peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile à sa santé. J’ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c’est à cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante, m’a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne troublez par aucun regret l’éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m’aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de ceux que j’ai tant offensés?» Alors il s’est baissé sur moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa voix me décelait malgré lui.Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je m’égare malgré moi. Je vous prie d’oublier mes discours et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d’aller vous en renouveler l’hommage avant mon départ.» Il m’a semblé que cette dernière phrase m’engageait à terminer ma visite, et je me suis en allée en effet.Mais plus j’y réfléchis et moins je devine ce qu’il a voulu dire. Quelle est cette affaire:la plus grande de sa vie? A quel sujet me demande-t-il pardon? D’où lui est venu cet attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme les yeux de l’amour sont plus clairvoyants que ceux de l’amitié, je n’ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s’est passé entre mon neveu et moi.Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longuelettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère belle.Du château de..., ce 20 octobre 17**.LETTRE CXXIIILe Père ANSELME au Vicomte de VALMONT.J’ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m’avez honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l’objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d’elle. Quelque attachée que je l’aie trouvée au parti sage qu’elle avait pris d’abord, sur ce que je lui ai remontré qu’elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour et de s’opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m’a chargé de vous annoncer qu’elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l’en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s’expose à ce qu’elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l’usage en est pourtant réglé par la justice, et qu’il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.Si vous continuez à m’honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie celui oùje verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C’est avec son secours que j’espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu’on cherche vainement dans l’aveuglement des passions humaines.J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse considération, etc.Paris, ce 25 octobre 17**.LETTRE CXXIVLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Au milieu de l’étonnement où m’a jetée, madame, la nouvelle que j’ai apprise hier, je n’oublie pas la satisfaction qu’elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s’occupe plus ni de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J’ai été informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s’est adressé pour le diriger à l’avenir et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l’objet principal est de me rendre mes lettres, qu’il avait gardées jusqu’ici malgré la demande contraire que je lui en avais faite.Je ne puis sans doute, qu’applaudir à cet heureux changement et m’en féliciter si, comme il le dit, j’ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j’en fusse l’instrument et qu’il m’en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu’il ne m’appartient pas de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandaitpas et me laisse sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse.Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l’enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s’était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d’une sagesse que déjà je ne dois qu’à Valmont? Il m’a sauvée, et j’oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non, mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu’il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l’a formé devait chérir son ouvrage. Il n’avait point créé cet être charmant pour n’en faire qu’un réprouvé. C’est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu’il m’était défendu de l’aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.Ma faute ou mon malheur est de m’être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m’êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt que j’en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu’il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cœur rebelle, je l’accoutumerai aux humiliations.C’est surtout pour y parvenir que j’ai enfin consenti à recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l’entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien, que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu’il refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne l’intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu’il leur est remis d’une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s’éloigner... s’éloigner pour jamais, et mesregardsqui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!Et j’étais réservée à tant d’humiliation! Ah! que du moins jeme la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse... Oui, ces lettres qu’il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m’imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu’à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu’est-ce donc que l’amour, s’il nous fait regretter jusqu’aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu’on ne l’inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu’entre la honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu’au moins la prudence remplace la vertu.Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l’instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l’objet! Cette visite m’importune; je me repens d’avoir promis. Hé! qu’a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l’un à l’autre? S’il m’a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts, je l’en loue. Je ferai plus, je l’imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n’est-il pas d’oublier l’autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j’irai m’occuper de ce travail difficile. Si j’ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n’en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m’entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi sera de m’en avoir enfin rendue digne.Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume au moins par le trouble où je n’ai pas cessée d’être en vous écrivant. S’il s’y trouvait quelques sentiments dont j’aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je m’en remets entièrement à elle. Ce n’est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.Adieu, ma respectable amie. J’espère sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.Paris, ce 25 octobre 17**.Pl. XAgrandirAnonymeLettre CXXV

LETTRE CXVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.C’est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu’on s’éloigne on cesse facilement de s’entendre. Tant que j’étais auprès de vous, nous n’avions jamais qu’un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n’hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma conduite.D’abord, je vous remercie de l’avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m’en inquiète pas encore: je me crois sûr d’avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si ce n’était rien que d’enlever en une soirée, une jeune fille à son amant aimé, d’en user ensuite tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même exiger de toutes les filles dont c’est le métier; et cela sans la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n’occupe seulement pas sa tête! en sorte qu’après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire sans qu’elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s’en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu’on avait perdu jusqu’à l’idée de l’attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me plaire, pour s’enivrerde celui de m’aimer, se trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un regard qu’encore elle n’obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n’aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l’habitude du plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n’aura existé que pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j’en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple!»Vous allez me demander aujourd’hui d’où vient cet excès de confiance? C’est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d’elle à Mmede Rosemonde m’ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n’ai absolument besoin pour réussir, que de m’approcher d’elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l’espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m’en tenir à cette punition légère, et revenant à l’indulgence, j’oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l’eau d’oubli, vous lui en donnez la question! Comment s’en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l’amour? Je voudrais pour beaucoup qu’il ne vous en devînt que plus attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité, d’avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n’ai fait qu’une fois dans ma vie l’amour par procédé. J’avais certainement un grand motif, puisque c’était à la comtesse de..., et vingt fois entre ses bras, j’ai été tenté de lui dire: «Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter celle que j’occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j’ai eues, c’est la seule dont j’ai vraiment plaisir à dire du mal.Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d’un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur. Quoi! c’est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie, laissez-le adorersa vertueuse Cécileet ne vous compromettez pas dans ces jeux d’enfants. Laissez les écoliers se former auprès desbonnesou jouer avec les pensionnairesà de petits jeux innocents. Comment allez-vous vous charger d’un novice qui ne saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque secret qu’il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu’à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si enfin vous redoutez l’inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m’offre à vous pour amuser vos loisirs.D’ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière ou d’autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente elle-même ne m’occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désirez. Peut-être même d’ici là, aurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissanceattachante, comme j’ai le projet qu’elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le soin qu’on doit aux affaires de famille...Vous ne m’entendez pas?... C’est que j’attends une seconde époque pour confirmer mon espoir et m’assurer que j’ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j’ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l’avenir qu’un cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure, que je n’ai entreprise qu’à votre prière. Songez que si vous rendez Dancenyinconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m’offrant pour représenter auprès de vous, j’ai ce me semble, quelques droits à la préférence.J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.Du château de..., ce 19 octobre 17**.LETTRE CXVILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Mmede Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amieet à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!... C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en quelque sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une partie de la félicité que je tiendrais de vous.Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m’offre au contraire que des privations douloureuses et infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est impossible à l’amour.Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchanteexpression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mmede Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant s’afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.Paris, ce 17 octobre 17**.LETTRE CXVIICÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.(Dictée par Valmont.)Croyez-vous donc, mon bon ami, que j’aie besoin d’être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause involontairement, et j’ai, de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n’est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche: c’est que les deux dernières fois que vous m’avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j’ai déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute ma vie.Tenez, je n’ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez vous-même. J’aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n’arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman me témoigne beaucoup plus d’amitié, comme de mon côté, je la caresse le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d’elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j’aie rien à me reprocher, est-ceque cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j’en crois ce qu’on m’a dit souvent, les hommes même n’aiment plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant de l’être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n’êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-t-il pas toujours temps?Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur d’épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne me soucie d’être aimée que de vous et que vous verrez bien que si je fais mal il n’y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m’aimer toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j’ai de bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous refuser.Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu’à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l’assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j’ai commencé bien tard à vous écrire et j’y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.Du château de..., ce 18 octobre 17**.LETTRE CXVIIILe Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.Si j’en crois mon almanach, il n’y a, mon adorable amie que deux jours que vous êtes absente; mais si j’en crois mon cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c’est toujours son cœur qu’il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m’intéresse à votre procès si, perte ou gain, j’en dois également payer les frais par l’ennui de votreabsence? Oh! que j’aurais envie de quereller! et qu’il est triste, avec un si beau sujet d’avoir de l’humeur, de n’avoir pas le droit d’en montrer!N’est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l’avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.Pour moi, vous m’avez tant dit que c’était par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m’avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l’entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l’habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait à moi.Nos plus jolies femmes, celles qu’on dit les plus aimables, sont encore si loin de vous qu’elles ne pourraient en donner qu’une bien faible idée. Je crois même qu’avec des yeux exercés, plus on a cru d’abord qu’elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence: elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu’elles savent, il leur manque toujours d’être vous, et c’est positivement là qu’est le charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu’on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l’imagination s’exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu’on en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné de voir qu’on n’a fait que songer à vous.Dans ce moment même, je suis encore la dupe d’une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c’était pour m’occuper de vous que je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c’était pour me distraire. J’avais cent choses à vous dire, dont vous n’étiez pas l’objet, qui, comme vous savez, m’intéressent bien vivement, et ce sont celles-là pourtant dont j’ai été distrait. Et depuis quand le charme de l’amitié distrait-il donc de celui de l’amour? Ah! si j’y regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut! oublionscette légère faute, de peur d’y retomber, et que mon amie elle-même l’ignore.Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je m’égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s’il est possible, le bonheur que je goûte à l’aimer, par l’idée si douce que c’est votre amie que j’aime? Oui, je l’avoue, l’amour qu’elle m’inspire m’est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J’aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je me dis: C’est en elle qu’est renfermé tout mon bonheur.Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière lettre que j’ai reçud’elleaugmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l’en blâmer ni m’en plaindre. Peut-être n’entendez-vous pas trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n’êtes-vous pas ici? Quoiqu’on dise tout à son amie, on n’ose pas tout écrire. Les secrets de l’amour, surtout sont si délicats, qu’on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin lesmille raisonsqui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas.J’ai l’honneur d’être, etc.Paris, ce 16 octobre 17**.LETTRE CXIXMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j’essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous lesjours; mais il n’est pas venu une fois s’en informer lui-même, quoique je l’en ai fait prier: en sorte que je ne le vois pas plus que s’il était à Paris. Je l’ai pourtant rencontré ce matin, où je ne l’attendais guère. C’est dans ma chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J’ai appris aujourd’hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m’a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait, j’ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j’aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l’ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j’aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper.Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l’aller voir dans sa chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j’aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si Adélaïde savait que j’ai écrit, elle me gronderait toute la soirée. Adieu, ma belle.Du château de..., ce 20 octobre 17**.LETTRE CXXLe Vicomte de VALMONT au Père ANSELME.(Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, mais je sais la confiance entière qu’a en vous Mmela Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m’adresser à vous pour en obtenir un service bien essentiel, vraimentdigne de votre saint ministère, et où l’intérêt de Mmede Tourvel se trouve joint au mien.J’ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux remettre qu’entre ses mains. Je n’ai aucun moyen de l’en instruire, parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d’elle, mais dont je ne crois pas qu’il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j’avoue volontiers aujourd’hui, ne pouvoir blâmer, puisqu’elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j’étais moi-même bien loin de m’attendre, et qui n’étaient possibles qu’à la force plus qu’humaine qu’on est forcé d’y reconnaître.Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l’informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux lesseulestraces existantes d’une erreur ou d’une faute qui m’avait rendu coupable envers elle.Ce ne sera qu’après cette expiation préliminaire que j’oserai déposer à vos pieds l’humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j’avoue, en rougissant, ne pas connaître encore.J’attends votre réponse avec l’impatience du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance que de vénération,Votre très humble, etc.P.-S.—Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mmede Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne cesserai jamais d’honorer celle dont le Ciel s’est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.Du château de..., ce 22 octobre 17**.LETTRE CXXILa Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.J’ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n’aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas l’expression de l’amour. Est-ce donc là le style de l’amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui convient; à se servir d’un autre, c’est déguiser la pensée qu’on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n’entendent rien de ce qu’on peut leur dire, s’il n’est traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d’usage; mais je croyais mériter, je l’avoue, que vous me distinguassiez d’elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l’être, que vous m’ayez si mal jugée.Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j’aurais grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n’avoir auprès de moi que des gens qui m’ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi:Apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n’y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes,à qui il manque toujours d’être moi, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où conduit un langage qui, par l’abus qu’on en fait aujourd’hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne devient plus qu’un simple protocole auquel on ne croit pas davantage, qu’au très humble serviteur!Mon ami, quand vous m’écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour m’envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. J’espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand même vous y verriez un peu d’humeur; car je ne nie pas d’en avoir: mais pour éviter jusqu’à l’air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l’éloignement où je suis de vous. Il me semblequ’à tout prendre, vous valez mieux qu’un procès et deux avocats, et peut-être même encore quel’attentifBelleroche.Vous voyez qu’au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l’exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non, j’aime mieux m’en tenir à ma franchise; c’est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l’intérêt qu’elle m’inspire. Il est fort doux d’avoir un jeune ami dont le cœur est occupé ailleurs. Ce n’est pas là le système de toutes les femmes; mais c’est le mien. Il me semble qu’on se livre avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j’ai passé pour vous, d’assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m’avez fait apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille! C’est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu’elle soit réciproque.Vous avez raison de vous rendreaux motifs tendres et honnêtesqui, à ce que vous me mandez,retardent votre bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu’à une enfant comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a été suffisamment avertie par l’aveu qu’elle a fait de son amour. Vous autres hommes vous n’avez pas d’idées de ce qu’est la vertu et de ce qu’il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu’une femme raisonne, elle doit savoir qu’indépendamment de la faute qu’elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois pas qu’aucune s’y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.N’allez pas combattre cette idée, car c’est elle qui m’attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l’amour, et quoique j’aie bien su sans vous m’en défendre jusqu’à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.Du château de..., ce 22 octobre 17**.LETTRE CXXIIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.J’espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu n’est pas en danger; on ne peut pas même dire qu’il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d’extraordinaire. Je n’y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d’effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant je ne puis m’empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s’est passé; vous pouvez être sûre qu’il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que je n’oublierais pas l’impression que m’a faite cette triste scène.J’ai donc été ce matin chez mon neveu; je l’ai trouvé écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient l’air d’être l’objet de son travail. Il s’en occupait au point que j’étais déjà au milieu de sa chambre qu’il n’avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu’il m’a aperçue, j’ai très bien remarqué qu’en se levant il s’efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m’y a fait faire plus d’attention. Il était, à la vérité sans toilette et sans poudre, mais je l’ai trouvé pâle et défait et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n’aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l’air très touchant et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l’amour.Quoique frappée de mes remarques, j’ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m’étais aperçue de rien. Je lui ai d’abord parlé de sa santé et, sans me dire qu’elle soit bonne, il ne m’a point articulé pourtant qu’elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait un peu l’air d’une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m’a répondu seulement, et d’un ton pénétré: «C’est un tort de plus, je l’avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui direqu’il mettait trop d’importance à un simple reproche de l’amitié.Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m’a dit peu de temps après, que peut-être une affaire,la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j’avais peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile à sa santé. J’ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c’est à cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante, m’a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne troublez par aucun regret l’éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m’aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de ceux que j’ai tant offensés?» Alors il s’est baissé sur moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa voix me décelait malgré lui.Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je m’égare malgré moi. Je vous prie d’oublier mes discours et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d’aller vous en renouveler l’hommage avant mon départ.» Il m’a semblé que cette dernière phrase m’engageait à terminer ma visite, et je me suis en allée en effet.Mais plus j’y réfléchis et moins je devine ce qu’il a voulu dire. Quelle est cette affaire:la plus grande de sa vie? A quel sujet me demande-t-il pardon? D’où lui est venu cet attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme les yeux de l’amour sont plus clairvoyants que ceux de l’amitié, je n’ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s’est passé entre mon neveu et moi.Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longuelettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère belle.Du château de..., ce 20 octobre 17**.LETTRE CXXIIILe Père ANSELME au Vicomte de VALMONT.J’ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m’avez honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l’objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d’elle. Quelque attachée que je l’aie trouvée au parti sage qu’elle avait pris d’abord, sur ce que je lui ai remontré qu’elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour et de s’opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m’a chargé de vous annoncer qu’elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l’en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s’expose à ce qu’elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l’usage en est pourtant réglé par la justice, et qu’il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.Si vous continuez à m’honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie celui oùje verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C’est avec son secours que j’espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu’on cherche vainement dans l’aveuglement des passions humaines.J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse considération, etc.Paris, ce 25 octobre 17**.LETTRE CXXIVLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Au milieu de l’étonnement où m’a jetée, madame, la nouvelle que j’ai apprise hier, je n’oublie pas la satisfaction qu’elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s’occupe plus ni de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J’ai été informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s’est adressé pour le diriger à l’avenir et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l’objet principal est de me rendre mes lettres, qu’il avait gardées jusqu’ici malgré la demande contraire que je lui en avais faite.Je ne puis sans doute, qu’applaudir à cet heureux changement et m’en féliciter si, comme il le dit, j’ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j’en fusse l’instrument et qu’il m’en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu’il ne m’appartient pas de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandaitpas et me laisse sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse.Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l’enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s’était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d’une sagesse que déjà je ne dois qu’à Valmont? Il m’a sauvée, et j’oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non, mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu’il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l’a formé devait chérir son ouvrage. Il n’avait point créé cet être charmant pour n’en faire qu’un réprouvé. C’est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu’il m’était défendu de l’aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.Ma faute ou mon malheur est de m’être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m’êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt que j’en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu’il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cœur rebelle, je l’accoutumerai aux humiliations.C’est surtout pour y parvenir que j’ai enfin consenti à recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l’entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien, que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu’il refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne l’intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu’il leur est remis d’une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s’éloigner... s’éloigner pour jamais, et mesregardsqui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!Et j’étais réservée à tant d’humiliation! Ah! que du moins jeme la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse... Oui, ces lettres qu’il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m’imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu’à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu’est-ce donc que l’amour, s’il nous fait regretter jusqu’aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu’on ne l’inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu’entre la honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu’au moins la prudence remplace la vertu.Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l’instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l’objet! Cette visite m’importune; je me repens d’avoir promis. Hé! qu’a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l’un à l’autre? S’il m’a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts, je l’en loue. Je ferai plus, je l’imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n’est-il pas d’oublier l’autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j’irai m’occuper de ce travail difficile. Si j’ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n’en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m’entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi sera de m’en avoir enfin rendue digne.Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume au moins par le trouble où je n’ai pas cessée d’être en vous écrivant. S’il s’y trouvait quelques sentiments dont j’aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je m’en remets entièrement à elle. Ce n’est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.Adieu, ma respectable amie. J’espère sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.Paris, ce 25 octobre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

C’est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu’on s’éloigne on cesse facilement de s’entendre. Tant que j’étais auprès de vous, nous n’avions jamais qu’un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n’hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma conduite.

D’abord, je vous remercie de l’avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m’en inquiète pas encore: je me crois sûr d’avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.

J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si ce n’était rien que d’enlever en une soirée, une jeune fille à son amant aimé, d’en user ensuite tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même exiger de toutes les filles dont c’est le métier; et cela sans la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n’occupe seulement pas sa tête! en sorte qu’après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire sans qu’elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s’en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.

Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu’on avait perdu jusqu’à l’idée de l’attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me plaire, pour s’enivrerde celui de m’aimer, se trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un regard qu’encore elle n’obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n’aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l’habitude du plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n’aura existé que pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j’en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple!»

Vous allez me demander aujourd’hui d’où vient cet excès de confiance? C’est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d’elle à Mmede Rosemonde m’ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n’ai absolument besoin pour réussir, que de m’approcher d’elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.

Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l’espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m’en tenir à cette punition légère, et revenant à l’indulgence, j’oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.

Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l’eau d’oubli, vous lui en donnez la question! Comment s’en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l’amour? Je voudrais pour beaucoup qu’il ne vous en devînt que plus attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité, d’avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n’ai fait qu’une fois dans ma vie l’amour par procédé. J’avais certainement un grand motif, puisque c’était à la comtesse de..., et vingt fois entre ses bras, j’ai été tenté de lui dire: «Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter celle que j’occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j’ai eues, c’est la seule dont j’ai vraiment plaisir à dire du mal.

Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d’un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur. Quoi! c’est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie, laissez-le adorersa vertueuse Cécileet ne vous compromettez pas dans ces jeux d’enfants. Laissez les écoliers se former auprès desbonnesou jouer avec les pensionnairesà de petits jeux innocents. Comment allez-vous vous charger d’un novice qui ne saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque secret qu’il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.

Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu’à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si enfin vous redoutez l’inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m’offre à vous pour amuser vos loisirs.

D’ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière ou d’autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente elle-même ne m’occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désirez. Peut-être même d’ici là, aurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissanceattachante, comme j’ai le projet qu’elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le soin qu’on doit aux affaires de famille...

Vous ne m’entendez pas?... C’est que j’attends une seconde époque pour confirmer mon espoir et m’assurer que j’ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j’ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l’avenir qu’un cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure, que je n’ai entreprise qu’à votre prière. Songez que si vous rendez Dancenyinconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m’offrant pour représenter auprès de vous, j’ai ce me semble, quelques droits à la préférence.

J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.

Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.

P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.

Du château de..., ce 19 octobre 17**.

Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.

Mmede Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amieet à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!... C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en quelque sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une partie de la félicité que je tiendrais de vous.

Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m’offre au contraire que des privations douloureuses et infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est impossible à l’amour.

Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchanteexpression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mmede Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.

Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant s’afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.

Paris, ce 17 octobre 17**.

CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.

(Dictée par Valmont.)

Croyez-vous donc, mon bon ami, que j’aie besoin d’être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause involontairement, et j’ai, de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n’est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche: c’est que les deux dernières fois que vous m’avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j’ai déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute ma vie.

Tenez, je n’ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez vous-même. J’aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n’arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman me témoigne beaucoup plus d’amitié, comme de mon côté, je la caresse le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d’elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j’aie rien à me reprocher, est-ceque cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j’en crois ce qu’on m’a dit souvent, les hommes même n’aiment plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant de l’être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n’êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-t-il pas toujours temps?

Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur d’épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne me soucie d’être aimée que de vous et que vous verrez bien que si je fais mal il n’y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m’aimer toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j’ai de bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous refuser.

Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu’à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l’assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j’ai commencé bien tard à vous écrire et j’y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.

Du château de..., ce 18 octobre 17**.

Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.

Si j’en crois mon almanach, il n’y a, mon adorable amie que deux jours que vous êtes absente; mais si j’en crois mon cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c’est toujours son cœur qu’il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m’intéresse à votre procès si, perte ou gain, j’en dois également payer les frais par l’ennui de votreabsence? Oh! que j’aurais envie de quereller! et qu’il est triste, avec un si beau sujet d’avoir de l’humeur, de n’avoir pas le droit d’en montrer!

N’est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l’avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.

Pour moi, vous m’avez tant dit que c’était par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m’avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l’entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l’habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait à moi.

Nos plus jolies femmes, celles qu’on dit les plus aimables, sont encore si loin de vous qu’elles ne pourraient en donner qu’une bien faible idée. Je crois même qu’avec des yeux exercés, plus on a cru d’abord qu’elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence: elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu’elles savent, il leur manque toujours d’être vous, et c’est positivement là qu’est le charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu’on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l’imagination s’exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu’on en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné de voir qu’on n’a fait que songer à vous.

Dans ce moment même, je suis encore la dupe d’une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c’était pour m’occuper de vous que je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c’était pour me distraire. J’avais cent choses à vous dire, dont vous n’étiez pas l’objet, qui, comme vous savez, m’intéressent bien vivement, et ce sont celles-là pourtant dont j’ai été distrait. Et depuis quand le charme de l’amitié distrait-il donc de celui de l’amour? Ah! si j’y regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut! oublionscette légère faute, de peur d’y retomber, et que mon amie elle-même l’ignore.

Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je m’égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s’il est possible, le bonheur que je goûte à l’aimer, par l’idée si douce que c’est votre amie que j’aime? Oui, je l’avoue, l’amour qu’elle m’inspire m’est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J’aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je me dis: C’est en elle qu’est renfermé tout mon bonheur.

Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière lettre que j’ai reçud’elleaugmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l’en blâmer ni m’en plaindre. Peut-être n’entendez-vous pas trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n’êtes-vous pas ici? Quoiqu’on dise tout à son amie, on n’ose pas tout écrire. Les secrets de l’amour, surtout sont si délicats, qu’on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin lesmille raisonsqui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Paris, ce 16 octobre 17**.

Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.

Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j’essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous lesjours; mais il n’est pas venu une fois s’en informer lui-même, quoique je l’en ai fait prier: en sorte que je ne le vois pas plus que s’il était à Paris. Je l’ai pourtant rencontré ce matin, où je ne l’attendais guère. C’est dans ma chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J’ai appris aujourd’hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!

Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m’a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait, j’ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j’aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l’ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j’aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper.

Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l’aller voir dans sa chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j’aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si Adélaïde savait que j’ai écrit, elle me gronderait toute la soirée. Adieu, ma belle.

Du château de..., ce 20 octobre 17**.

Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME.

(Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)

Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, mais je sais la confiance entière qu’a en vous Mmela Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m’adresser à vous pour en obtenir un service bien essentiel, vraimentdigne de votre saint ministère, et où l’intérêt de Mmede Tourvel se trouve joint au mien.

J’ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux remettre qu’entre ses mains. Je n’ai aucun moyen de l’en instruire, parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d’elle, mais dont je ne crois pas qu’il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j’avoue volontiers aujourd’hui, ne pouvoir blâmer, puisqu’elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j’étais moi-même bien loin de m’attendre, et qui n’étaient possibles qu’à la force plus qu’humaine qu’on est forcé d’y reconnaître.

Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l’informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux lesseulestraces existantes d’une erreur ou d’une faute qui m’avait rendu coupable envers elle.

Ce ne sera qu’après cette expiation préliminaire que j’oserai déposer à vos pieds l’humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j’avoue, en rougissant, ne pas connaître encore.

J’attends votre réponse avec l’impatience du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance que de vénération,

Votre très humble, etc.

P.-S.—Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mmede Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne cesserai jamais d’honorer celle dont le Ciel s’est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.

Du château de..., ce 22 octobre 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.

J’ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n’aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas l’expression de l’amour. Est-ce donc là le style de l’amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui convient; à se servir d’un autre, c’est déguiser la pensée qu’on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n’entendent rien de ce qu’on peut leur dire, s’il n’est traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d’usage; mais je croyais mériter, je l’avoue, que vous me distinguassiez d’elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l’être, que vous m’ayez si mal jugée.

Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j’aurais grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n’avoir auprès de moi que des gens qui m’ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi:Apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n’y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes,à qui il manque toujours d’être moi, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où conduit un langage qui, par l’abus qu’on en fait aujourd’hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne devient plus qu’un simple protocole auquel on ne croit pas davantage, qu’au très humble serviteur!

Mon ami, quand vous m’écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour m’envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. J’espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand même vous y verriez un peu d’humeur; car je ne nie pas d’en avoir: mais pour éviter jusqu’à l’air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l’éloignement où je suis de vous. Il me semblequ’à tout prendre, vous valez mieux qu’un procès et deux avocats, et peut-être même encore quel’attentifBelleroche.

Vous voyez qu’au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l’exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non, j’aime mieux m’en tenir à ma franchise; c’est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l’intérêt qu’elle m’inspire. Il est fort doux d’avoir un jeune ami dont le cœur est occupé ailleurs. Ce n’est pas là le système de toutes les femmes; mais c’est le mien. Il me semble qu’on se livre avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j’ai passé pour vous, d’assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m’avez fait apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille! C’est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu’elle soit réciproque.

Vous avez raison de vous rendreaux motifs tendres et honnêtesqui, à ce que vous me mandez,retardent votre bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu’à une enfant comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a été suffisamment avertie par l’aveu qu’elle a fait de son amour. Vous autres hommes vous n’avez pas d’idées de ce qu’est la vertu et de ce qu’il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu’une femme raisonne, elle doit savoir qu’indépendamment de la faute qu’elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois pas qu’aucune s’y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.

N’allez pas combattre cette idée, car c’est elle qui m’attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l’amour, et quoique j’aie bien su sans vous m’en défendre jusqu’à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.

Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.

Du château de..., ce 22 octobre 17**.

Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.

J’espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu n’est pas en danger; on ne peut pas même dire qu’il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d’extraordinaire. Je n’y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d’effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant je ne puis m’empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s’est passé; vous pouvez être sûre qu’il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que je n’oublierais pas l’impression que m’a faite cette triste scène.

J’ai donc été ce matin chez mon neveu; je l’ai trouvé écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient l’air d’être l’objet de son travail. Il s’en occupait au point que j’étais déjà au milieu de sa chambre qu’il n’avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu’il m’a aperçue, j’ai très bien remarqué qu’en se levant il s’efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m’y a fait faire plus d’attention. Il était, à la vérité sans toilette et sans poudre, mais je l’ai trouvé pâle et défait et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n’aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l’air très touchant et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l’amour.

Quoique frappée de mes remarques, j’ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m’étais aperçue de rien. Je lui ai d’abord parlé de sa santé et, sans me dire qu’elle soit bonne, il ne m’a point articulé pourtant qu’elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait un peu l’air d’une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m’a répondu seulement, et d’un ton pénétré: «C’est un tort de plus, je l’avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui direqu’il mettait trop d’importance à un simple reproche de l’amitié.

Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m’a dit peu de temps après, que peut-être une affaire,la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j’avais peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile à sa santé. J’ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c’est à cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante, m’a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne troublez par aucun regret l’éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m’aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de ceux que j’ai tant offensés?» Alors il s’est baissé sur moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa voix me décelait malgré lui.

Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je m’égare malgré moi. Je vous prie d’oublier mes discours et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d’aller vous en renouveler l’hommage avant mon départ.» Il m’a semblé que cette dernière phrase m’engageait à terminer ma visite, et je me suis en allée en effet.

Mais plus j’y réfléchis et moins je devine ce qu’il a voulu dire. Quelle est cette affaire:la plus grande de sa vie? A quel sujet me demande-t-il pardon? D’où lui est venu cet attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme les yeux de l’amour sont plus clairvoyants que ceux de l’amitié, je n’ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s’est passé entre mon neveu et moi.

Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longuelettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère belle.

Du château de..., ce 20 octobre 17**.

Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT.

J’ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m’avez honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l’objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d’elle. Quelque attachée que je l’aie trouvée au parti sage qu’elle avait pris d’abord, sur ce que je lui ai remontré qu’elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour et de s’opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m’a chargé de vous annoncer qu’elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l’en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.

Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s’expose à ce qu’elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l’usage en est pourtant réglé par la justice, et qu’il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.

Si vous continuez à m’honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie celui oùje verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C’est avec son secours que j’espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu’on cherche vainement dans l’aveuglement des passions humaines.

J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse considération, etc.

Paris, ce 25 octobre 17**.

La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.

Au milieu de l’étonnement où m’a jetée, madame, la nouvelle que j’ai apprise hier, je n’oublie pas la satisfaction qu’elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s’occupe plus ni de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J’ai été informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s’est adressé pour le diriger à l’avenir et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l’objet principal est de me rendre mes lettres, qu’il avait gardées jusqu’ici malgré la demande contraire que je lui en avais faite.

Je ne puis sans doute, qu’applaudir à cet heureux changement et m’en féliciter si, comme il le dit, j’ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j’en fusse l’instrument et qu’il m’en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu’il ne m’appartient pas de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandaitpas et me laisse sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse.

Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l’enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s’était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d’une sagesse que déjà je ne dois qu’à Valmont? Il m’a sauvée, et j’oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non, mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu’il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l’a formé devait chérir son ouvrage. Il n’avait point créé cet être charmant pour n’en faire qu’un réprouvé. C’est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu’il m’était défendu de l’aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.

Ma faute ou mon malheur est de m’être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m’êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt que j’en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu’il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cœur rebelle, je l’accoutumerai aux humiliations.

C’est surtout pour y parvenir que j’ai enfin consenti à recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l’entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien, que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu’il refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne l’intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu’il leur est remis d’une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s’éloigner... s’éloigner pour jamais, et mesregardsqui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!

Et j’étais réservée à tant d’humiliation! Ah! que du moins jeme la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse... Oui, ces lettres qu’il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m’imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu’à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu’est-ce donc que l’amour, s’il nous fait regretter jusqu’aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu’on ne l’inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu’entre la honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu’au moins la prudence remplace la vertu.

Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l’instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l’objet! Cette visite m’importune; je me repens d’avoir promis. Hé! qu’a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l’un à l’autre? S’il m’a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts, je l’en loue. Je ferai plus, je l’imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n’est-il pas d’oublier l’autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.

Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j’irai m’occuper de ce travail difficile. Si j’ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n’en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m’entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi sera de m’en avoir enfin rendue digne.

Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume au moins par le trouble où je n’ai pas cessée d’être en vous écrivant. S’il s’y trouvait quelques sentiments dont j’aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je m’en remets entièrement à elle. Ce n’est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.

Adieu, ma respectable amie. J’espère sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.

Paris, ce 25 octobre 17**.

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