LETTRE X

LETTRE XLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente? Cette femme, qui vous a rendules illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez àvos heureuses témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine,seulement l’art d’aider à la nature? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n’en prendrai pas d’orgueil, car c’est bien battre un homme à terre.Il faut qu’elle se donne, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu’elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l’amour! Je dis l’amour, car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir, ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque envie qu’on ait de se donner, quelque pressée que l’on en soit, encore faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui qui nous donne l’air decéder à la force? Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l’air de la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l’on ne croit, m’a toujours fait plaisir, même alors qu’il ne m’a pas séduite, et que quelquefois il m’est arrivé de me rendre uniquement comme récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix de la valeur et de l’adresse.Mais vous, vous qui n’êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me donne d’autant plus d’humeur qu’il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde?A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n’est point mort ou s’il l’était ce serait de l’excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme il est tendre, comme il est fait pour l’amour, comme il sait sentir vivement! La tête m’en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu’il trouve à être aimé de moi m’attache véritablement à lui.Ce même jour où je vous écrivais que j’allais travailler à notre rupture combien je le rendis heureux! Je m’occupais pourtant tout de bon des moyens de le désespérer quand on me l’annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte àtout le monde. Je lui dis que j’allais sortir; il me demanda où j’allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista:Où vous ne serez pas, repris-je avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s’il eût dit un mot, il s’ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que j’avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu’il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu’il était si difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m’occupai plus que des moyens d’éviter qu’il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous regarde, mais ne m’interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui permis pas d’en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je, laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit.Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même, je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se doutait pas. J’appelle ma fidèleVictoire. J’ai ma migraine, je me couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avecla véritable, tandis qu’elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l’amour, je choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter.Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des autres détails, je lis un chapitre duSopha, une lettre d’Héloïseet deux contes deLa Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l’empressement qu’il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi, mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l’ouvre et y trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard, devant les cafés». Il s’y rend, et là un petit laquais qu’il ne connaît pas, qu’il croit au moins ne pas connaître,car c’était toujours Victoire, vient lui annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d’autant, et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et l’amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet, puis je le ramène vers la maison. Il voit d’abord deux couverts mis, ensuite un lit fait. Nous passions jusqu’au boudoir, qui était dans toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami! lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me reproche de t’avoir affligé par l’apparence de l’humeur, d’avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je veux les expier à force d’amour». Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L’heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la même manière notre éternelle rupture.Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j’avais résolu que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses transports et l’aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont j’étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours par une maîtresse nouvelle.Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu’il dît, quoi qu’il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin que peu d’envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les mains: «Je ne l’ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que vous en soyez maître; c’est au sacrificateur à disposer du temple.» C’est par cette adresse que j’ai prévenu les réflexions qu’aurait pu lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d’une petite maison. Je le connais assez pour être sûre qu’il ne s’en servira que pour moi, et si la fantaisie me prenait d’y aller sans lui, il me reste bien unedouble clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir; mais je l’aime trop encore pour vouloir l’user si vite. Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux.Je m’aperçois qu’il est trois heures du matin et que j’ai écrit un volume, ayant le projet de n’écrire qu’un mot. Tel est le charme de la confiante amitié, c’est elle qui fait que vous êtes toujours ce que j’aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît davantage.De..., ce 12 août 17**.LETTRE XILa Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.Votre lettre sévère m’aurait effrayée, madame, si par bonheur je n’avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes, paraît avoir déposé son arme meurtrière avant d’entrer dans ce château. Loin d’y former des projets, il n’y a pas même porté de prétentions, et la qualité d’homme aimable, que ses ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne lui laisser que celle de bon enfant. C’est apparemment l’air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c’est qu’étant sans cesse avec moi, paraissant même s’y plaire, il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les justifier. Jamais il n’oblige à cette réserve dans laquelle toute femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd’hui, pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu’il inspire. Il est peut-être un peu louangeur, mais c’est avec tant de délicatesse qu’il accoutumerait la modestie même à l’éloge. Enfin, si j’avais un frère, je désirerais qu’il fût tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une galanterie plus marquée, et j’avoue que je lui sais un gréinfini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites, et, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les époques. Lui-même convient d’avoir eu beaucoup de torts et on lui en aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j’ai rencontré peu d’hommes qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais presque d’enthousiasme. Vous m’apprenez qu’au moins sur cet objet il ne se trompe pas. Sa conduite avec Mmede Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup, et c’est toujours avec tant d’éloges et l’air d’un attachement vrai, que j’ai cru, jusqu’à la réception de votre lettre, que ce qu’il appelait amitié entre eux deux était bien réellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement téméraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort que lui-même a pris le soin de la justifier. J’avoue que je ne regardais que comme finesse ce qui était de sa part une honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que celui qui est capable d’une amitié aussi suivie pour une femme aussi estimable n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste si nous devons la conduite sage qu’il tient ici à quelques projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables à la ronde, mais il sort peu, excepté le matin, et alors il dit qu’il va à la chasse. Il est vrai qu’il rapporte rarement du gibier, mais il assure qu’il est maladroit à cet exercice. D’ailleurs, ce qu’il peut faire au dehors m’inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien.Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d’oser demander à sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence et non par besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit à elle, soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet de rester ici jusqu’à son retour, et il s’étonnerait, avec raison, de la légèreté qui m’en ferait changer.Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j’ai cru devoir à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmont, et dont il me paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n’en suis pas moins sensible à l’amitié qui a dicté vosconseils. C’est à elle que je dois aussi ce que vous me dites d’obligeant à l’occasion du retard du mariage de Mllevotre fille. Je vous en remercie bien sincèrement; mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mllede Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l’être plus qu’auprès d’une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m’attachent à vous, et je vous prie d’en recevoir l’assurance avec bonté.J’ai l’honneur d’être, etc.De..., ce 13 août 17**.LETTRE XIICÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et il faut que je lui tienne compagnie; ainsi, je n’aurai pas l’honneur de vous accompagner à l’Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le spectacle. Je vous prie d’en être persuadée. Je vous aime tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny que je n’ai point le recueil dont il m’a parlé, et que, s’il peut me l’apporter demain, il me fera grand plaisir? S’il vient aujourd’hui, on lui dira que nous n’y sommes pas, mais c’est que maman ne veut recevoir personne. J’espère qu’elle se portera mieux demain.J’ai l’honneur d’être, etc.De..., ce13août 17**.LETTRE XIIILa Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.Je suis très fâchée, ma belle, et d’être privée du plaisir de vous voir et de la cause de cette privation. J’espère que cetteoccasion se retrouvera. Je m’acquitterai de votre commission auprès du chevalier Danceny, qui sera sûrement très fâché de savoir votre maman malade. Si elle veut me recevoir demain, j’irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle et moi, le chevalier de Belleroche[16]au piquet; et, en lui gagnant son argent, nous aurons, par surcroît de plaisir, celui de vous entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je réponds de moi et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments à ma chère Mmede Volanges. Je vous embrasse bien tendrement.De..., ce 13 août 17**.[16]C’est le même dont il est question dans les lettres de Mmede Merteuil.LETTRE XIVCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Je ne t’ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n’est pas le plaisir qui en est cause, je t’en assure bien. Maman était malade et je ne l’ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée, je n’avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour m’assurer que la journée était finie; jamais je n’en avais passé de si longue. Ce n’est pas que je n’aime bien maman, mais je ne sais pas ce que c’était. Je devais aller à l’Opéra avec Mmede Merteuil; le chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux personnes que j’aime le mieux. Quand l’heure où j’aurais dû y être aussi est arrivée, mon cœur s’est serré malgré moi. Je me déplaisais à tout et j’ai pleuré, pleuré sans pouvoir m’en empêcher. Heureusement, maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par le spectacle et par tout le monde; c’est bien différent.Par bonheur, maman va mieux aujourd’hui, et Mmede Merteuil viendra avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive toujours bien tard, Mmede Merteuil, et quandon est si longtemps toute seule, c’est bien ennuyeux. Il n’est encore que onze heures. Il est vrai qu’il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd’hui. Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu’on devient coquette dès qu’on est dans le monde. Je n’ai jamais eu tant d’envie d’être jolie que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Mmede Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup, parce qu’elle m’aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny me trouve plus jolie qu’elle. C’est bien honnête à elle de me l’avoir dit! elle avait même l’air d’en être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas ça. C’est qu’elle m’aime tant! et lui... oh! ça m’a fait bien plaisir! aussi, c’est qu’il me semble que rien que le regarder suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m’arrive, cela me décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien.Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t’aime toujours comme de coutume.Paris, ce 14 août 17**.LETTRE XVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Il est bien honnête à vous de ne pas m’abandonner à mon triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l’excès de son repos et son insipide uniformité. En lisant votre lettre et le détail de votre charmante journée, j’ai été tenté vingt fois de prétexter une affaire, de voler à vos pieds et de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur. Savez-vous que vous m’avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-vous d’éternelle rupture? J’abjure ce serment, prononcé dans le délire: nous n’aurions pas été dignes de le faire si nous eussionsdû le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras du dépit involontaire que m’a causé le bonheur du chevalier! Je suis indigne, je l’avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l’instinct de son cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n’êtes-vous pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! c’est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave?Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je n’ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos amants que les successeurs d’Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à un d’eux! qu’il existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le souffrirai pas; n’espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l’amitié inviolable que nous nous sommes jurée.C’est bien assez, sans doute, que j’aie à me plaindre de l’amour. Vous voyez que je me prête à vos idées et que j’avoue mes torts. En effet, si c’est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu’on désire, d’y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux. Je n’en suis guère plus avancé. Je n’aurais même rien du tout à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois craindre ou espérer.Vous connaissez mon chasseur, trésor d’intrigue et vrai valet de comédie: vous jugez bien que ses instructions portaient d’être amoureux de la femme de chambre et d’enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi, il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Mmede Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant qu’il le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu’à peine nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer à me venger de cette ruse féminine, occupons-nousdes moyens de la tourner à notre avantage. Jusqu’ici ces courses qu’on suspecte n’avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.Toujours du château de..., ce 15 août 17**.LETTRE XVICÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas te les dire, mais il faut bien que j’en parle à quelqu’un; c’est plus fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t’avais raconté la jolie soirée[17]que j’avais passée chez maman avec lui et Mmede Merteuil, je ne t’en parlais plus: c’est que je ne voulais plus en parler à personne, mais j’y pensais pourtant toujours. Depuis il était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non; mais je voyais bien que si. Enfin hier il l’était encore plus que de coutume. Ça n’a pas empêché qu’il n’ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à l’ordinaire; mais, toutes les fois qu’il me regardait cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me pria d’en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m’en pria tant que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j’allai pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée seulement et point cachetée,et qui était de lui. Ah! si tu savais tout ce qu’il me mande! Depuis que j’ai lu sa lettre, j’ai tant de plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l’ai relue quatre fois tout de suite, et puis je l’ai serrée dans mon secrétaire. Je la savais par cœur, et, quand j’ai été couchée, je l’ai tant répétée que je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il était encore de bien bonne heure), j’ai été reprendre sa lettre pour la relire à mon aise. Je l’ai emportée dans mon lit, et puis je l’ai baisée comme si... C’est peut-être mal fait de baiser une lettre comme ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu’il va encore être triste. C’est pourtant bien malheureux pour lui! Qu’est-ce que tu me conseilles? Mais tu n’en sais pas plus que moi. J’ai bien envie d’en parler à Mmede Merteuil, qui m’aime bien. Je voudrais bien le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous recommande tant d’avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce qu’il inspire, quand c’est pour un homme! ça n’est pas juste non plus. Est-ce qu’un homme n’est pas notre prochain comme une femme et plus encore? car enfin n’a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j’allais faire quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même n’aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j’aime encore mieux qu’il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps. Parce qu’il a écrit hier, je ne suis pas obligée d’écrire aujourd’hui; aussi bien je verrai Mmede Merteuil ce soir, et si j’en ai le courage je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu’elle me dira, je n’aurai rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui répondre un peu, pour qu’il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en peine.Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.De..., ce 19 août 17**.[17]La lettre où il est parlé de cette soirée ne s’est pas retrouvée. Il y a lieu de croire que c’est celle proposée dans le billet de Mmede Merteuil, et dont il est aussi question dans la précédente lettre de Cécile Volanges.LETTRE XVIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier de m’entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentiments, j’ai besoin d’indulgence; si je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout, que vous montrer votre ouvrage? Et qu’ai-je à vous dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence, ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naître? Émané de vous, sans doute il est digne de vous être offert; s’il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre. Serait-ce un crime d’avoir su apprécier votre charmante figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà si précieuses? Non, sans doute; mais sans être coupable on peut être malheureux, et c’est le sort qui m’attend si vous refusez d’agréer mon hommage. C’est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma tristesse; vous m’en demandez la cause, quelquefois même j’ai cru voir qu’elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinée. Pour vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand?Je finirai, comme j’ai commencé, par implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m’entendre; j’oserai plus: je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensée, et mon cœur m’est garant que mon respect égale mon amour.P.-S.—Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre; il me paraît également sûr et commode.De..., ce 18 août 17**.LETTRE XVIIICÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Quoi! Sophie, tu blâmes d’avance ce que je vais faire! J’avais déjà bien assez d’inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise, et d’ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n’es pas là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu, par ma lettre d’hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c’est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je suis.Et encore être obligée de me décider toute seule! Mmede Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n’est pas venue. Tout s’arrange contre moi, c’est elle qui est cause que je le connais. C’est presque toujours avec elle que je l’ai vu, que je lui ai parlé. Ce n’est pas que je lui en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l’embarras. Oh! je suis bien à plaindre!Figure-toi qu’il est venu hier comme à l’ordinaire. J’étais si troublée que je n’osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman était là. Je me doutais bien qu’il serait fâché, quand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. Un instant après il me demanda si je voulais qu’il allât chercher ma harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de répondre que oui. Quand il revint, c’était bien pis. Je ne le regardai qu’un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait un air qu’on aurait dit qu’il était malade. Ça me faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l’apportant, il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là, mais c’était d’un ton que j’en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas. Lui s’excusa, en disant qu’il était un peu malade, et moi, qui n’avais pas d’excuse, il me fallut chanter. J’aurais voulu n’avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais pas; car j’étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite, et, dès quej’entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de reporter ma harpe. J’avais bien peur qu’il ne s’en allât en même temps, mais il revint.Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j’allais pleurer aussi. Je sortis, et tout de suite j’écrivis avec un crayon, sur un chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu’il y ait du mal à cela; et puis c’était plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s’en fut. Heureusement, elle était en visite, elle s’en alla bientôt après. Aussitôt qu’elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et je le priai de l’aller chercher. Je vis bien, à son air, qu’il ne se doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait voir, et prit ma main qu’il serra... mais d’une façon!... ce ne fut qu’un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m’a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je n’ai rien à me reprocher.A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n’irai pas lui refaire du chagrin, car j’en souffre plus que lui. Si c’était pour quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écrire, surtout quand c’est pour empêcher quelqu’un d’être malheureux? Ce qui m’embarrasse, c’est que je ne saurai pas bien faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n’est pas ma faute, et puis je suis sûre que rien que de ce qu’elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir.Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j’ai tort, dis-le-moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l’ai promis. Adieu.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XIXCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant de peine, que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre que vous m’avez écrite. Je n’en sens pas moins aujourd’hui que je ne le dois pas; pourtant, comme je l’ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, et cela doit bien vous prouver l’amitié que j’ai pour vous. A présent que vous le savez, j’espère que vous ne me demanderez pas de vous écrire davantage. J’espère aussi que vous ne direz à personne que je vous ai écrit; parce que sûrement on m’en blâmerait, et que cela pourrait me causer bien du chagrin. J’espère surtout que vous-même n’en prendrez pas mauvaise idée de moi, ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux bien vous assurer que je n’aurais pas eu cette complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui m’ôte tout le plaisir que j’ai à vous voir. Vous voyez, monsieur, que je vous parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure toujours, mais, je vous en prie, ne m’écrivez plus.J’ai l’honneur d’être,CécileVolanges.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XXLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons, je vous fais grâce, vous m’écrivez tant de folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne crois pas que mon chevalier eût autant d’indulgence que moi, il serait homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien trouver de plaisant dans votre folle idée. J’en ai pourtant bien ri, et j’étais vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Si vous eussiezété là, je ne sais où m’aurait menée cette gaieté; mais j’ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n’est pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j’ai raison. J’y mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait plus où l’on s’arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire oublier votre présidente; et si j’allais, moi indigne, vous dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici mes conditions.Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m’en fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n’ignorez pas que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement, d’une part, je deviendrai une récompense au lieu d’être une consolation, et cette idée me plaît davantage; de l’autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même un moyen d’infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m’apporter le gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après n’en avoir plus laissé sur sa personne. C’est à vous de voir si je me mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu’il n’y a rien à rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste fidèle à mon chevalier, et que je m’amuse à le rendre heureux, malgré le petit chagrin que cela vous cause.Cependant si j’avais moins de mœurs, je crois qu’il aurait dans ce moment un rival dangereux: c’est la petite Volanges. Je raffole de cette enfant; c’est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, et c’est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec fureur, mais elle n’en sait encore rien. Lui-même, quoique très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n’ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis quelques jours je l’en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de l’aider un peu; mais je n’oublie pas que c’est une enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m’a parlé un peu plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas l’entendre. Quant à la petite, jesuis souvent tentée d’en faire mon élève; c’est un service que j’ai envie de rendre à Gercourt. Il me laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu’au mois d’octobre. J’ai dans l’idée que j’emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle est donc, en effet, l’insolente sécurité de cet homme qui ose dormir tranquille, tandis qu’une femme qui a à se plaindre de lui, ne s’est pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne sais ce que je ne lui dirais pas.Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc. Songez que si vous n’avez pas cette femme les autres rougiront de vous avoir eu.De..., ce 20 août 17**.Pl. IIIAgrandirFragonard fils inv.Dupréel sc.Lettre XXI

LETTRE XLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente? Cette femme, qui vous a rendules illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez àvos heureuses témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine,seulement l’art d’aider à la nature? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n’en prendrai pas d’orgueil, car c’est bien battre un homme à terre.Il faut qu’elle se donne, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu’elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l’amour! Je dis l’amour, car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir, ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque envie qu’on ait de se donner, quelque pressée que l’on en soit, encore faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui qui nous donne l’air decéder à la force? Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l’air de la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l’on ne croit, m’a toujours fait plaisir, même alors qu’il ne m’a pas séduite, et que quelquefois il m’est arrivé de me rendre uniquement comme récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix de la valeur et de l’adresse.Mais vous, vous qui n’êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me donne d’autant plus d’humeur qu’il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde?A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n’est point mort ou s’il l’était ce serait de l’excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme il est tendre, comme il est fait pour l’amour, comme il sait sentir vivement! La tête m’en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu’il trouve à être aimé de moi m’attache véritablement à lui.Ce même jour où je vous écrivais que j’allais travailler à notre rupture combien je le rendis heureux! Je m’occupais pourtant tout de bon des moyens de le désespérer quand on me l’annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte àtout le monde. Je lui dis que j’allais sortir; il me demanda où j’allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista:Où vous ne serez pas, repris-je avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s’il eût dit un mot, il s’ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que j’avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu’il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu’il était si difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m’occupai plus que des moyens d’éviter qu’il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous regarde, mais ne m’interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui permis pas d’en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je, laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit.Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même, je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se doutait pas. J’appelle ma fidèleVictoire. J’ai ma migraine, je me couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avecla véritable, tandis qu’elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l’amour, je choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter.Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des autres détails, je lis un chapitre duSopha, une lettre d’Héloïseet deux contes deLa Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l’empressement qu’il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi, mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l’ouvre et y trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard, devant les cafés». Il s’y rend, et là un petit laquais qu’il ne connaît pas, qu’il croit au moins ne pas connaître,car c’était toujours Victoire, vient lui annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d’autant, et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et l’amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet, puis je le ramène vers la maison. Il voit d’abord deux couverts mis, ensuite un lit fait. Nous passions jusqu’au boudoir, qui était dans toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami! lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me reproche de t’avoir affligé par l’apparence de l’humeur, d’avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je veux les expier à force d’amour». Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L’heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la même manière notre éternelle rupture.Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j’avais résolu que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses transports et l’aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont j’étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours par une maîtresse nouvelle.Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu’il dît, quoi qu’il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin que peu d’envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les mains: «Je ne l’ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que vous en soyez maître; c’est au sacrificateur à disposer du temple.» C’est par cette adresse que j’ai prévenu les réflexions qu’aurait pu lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d’une petite maison. Je le connais assez pour être sûre qu’il ne s’en servira que pour moi, et si la fantaisie me prenait d’y aller sans lui, il me reste bien unedouble clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir; mais je l’aime trop encore pour vouloir l’user si vite. Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux.Je m’aperçois qu’il est trois heures du matin et que j’ai écrit un volume, ayant le projet de n’écrire qu’un mot. Tel est le charme de la confiante amitié, c’est elle qui fait que vous êtes toujours ce que j’aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît davantage.De..., ce 12 août 17**.LETTRE XILa Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.Votre lettre sévère m’aurait effrayée, madame, si par bonheur je n’avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes, paraît avoir déposé son arme meurtrière avant d’entrer dans ce château. Loin d’y former des projets, il n’y a pas même porté de prétentions, et la qualité d’homme aimable, que ses ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne lui laisser que celle de bon enfant. C’est apparemment l’air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c’est qu’étant sans cesse avec moi, paraissant même s’y plaire, il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les justifier. Jamais il n’oblige à cette réserve dans laquelle toute femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd’hui, pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu’il inspire. Il est peut-être un peu louangeur, mais c’est avec tant de délicatesse qu’il accoutumerait la modestie même à l’éloge. Enfin, si j’avais un frère, je désirerais qu’il fût tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une galanterie plus marquée, et j’avoue que je lui sais un gréinfini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites, et, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les époques. Lui-même convient d’avoir eu beaucoup de torts et on lui en aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j’ai rencontré peu d’hommes qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais presque d’enthousiasme. Vous m’apprenez qu’au moins sur cet objet il ne se trompe pas. Sa conduite avec Mmede Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup, et c’est toujours avec tant d’éloges et l’air d’un attachement vrai, que j’ai cru, jusqu’à la réception de votre lettre, que ce qu’il appelait amitié entre eux deux était bien réellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement téméraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort que lui-même a pris le soin de la justifier. J’avoue que je ne regardais que comme finesse ce qui était de sa part une honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que celui qui est capable d’une amitié aussi suivie pour une femme aussi estimable n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste si nous devons la conduite sage qu’il tient ici à quelques projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables à la ronde, mais il sort peu, excepté le matin, et alors il dit qu’il va à la chasse. Il est vrai qu’il rapporte rarement du gibier, mais il assure qu’il est maladroit à cet exercice. D’ailleurs, ce qu’il peut faire au dehors m’inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien.Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d’oser demander à sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence et non par besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit à elle, soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet de rester ici jusqu’à son retour, et il s’étonnerait, avec raison, de la légèreté qui m’en ferait changer.Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j’ai cru devoir à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmont, et dont il me paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n’en suis pas moins sensible à l’amitié qui a dicté vosconseils. C’est à elle que je dois aussi ce que vous me dites d’obligeant à l’occasion du retard du mariage de Mllevotre fille. Je vous en remercie bien sincèrement; mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mllede Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l’être plus qu’auprès d’une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m’attachent à vous, et je vous prie d’en recevoir l’assurance avec bonté.J’ai l’honneur d’être, etc.De..., ce 13 août 17**.LETTRE XIICÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et il faut que je lui tienne compagnie; ainsi, je n’aurai pas l’honneur de vous accompagner à l’Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le spectacle. Je vous prie d’en être persuadée. Je vous aime tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny que je n’ai point le recueil dont il m’a parlé, et que, s’il peut me l’apporter demain, il me fera grand plaisir? S’il vient aujourd’hui, on lui dira que nous n’y sommes pas, mais c’est que maman ne veut recevoir personne. J’espère qu’elle se portera mieux demain.J’ai l’honneur d’être, etc.De..., ce13août 17**.LETTRE XIIILa Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.Je suis très fâchée, ma belle, et d’être privée du plaisir de vous voir et de la cause de cette privation. J’espère que cetteoccasion se retrouvera. Je m’acquitterai de votre commission auprès du chevalier Danceny, qui sera sûrement très fâché de savoir votre maman malade. Si elle veut me recevoir demain, j’irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle et moi, le chevalier de Belleroche[16]au piquet; et, en lui gagnant son argent, nous aurons, par surcroît de plaisir, celui de vous entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je réponds de moi et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments à ma chère Mmede Volanges. Je vous embrasse bien tendrement.De..., ce 13 août 17**.[16]C’est le même dont il est question dans les lettres de Mmede Merteuil.LETTRE XIVCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Je ne t’ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n’est pas le plaisir qui en est cause, je t’en assure bien. Maman était malade et je ne l’ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée, je n’avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour m’assurer que la journée était finie; jamais je n’en avais passé de si longue. Ce n’est pas que je n’aime bien maman, mais je ne sais pas ce que c’était. Je devais aller à l’Opéra avec Mmede Merteuil; le chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux personnes que j’aime le mieux. Quand l’heure où j’aurais dû y être aussi est arrivée, mon cœur s’est serré malgré moi. Je me déplaisais à tout et j’ai pleuré, pleuré sans pouvoir m’en empêcher. Heureusement, maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par le spectacle et par tout le monde; c’est bien différent.Par bonheur, maman va mieux aujourd’hui, et Mmede Merteuil viendra avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive toujours bien tard, Mmede Merteuil, et quandon est si longtemps toute seule, c’est bien ennuyeux. Il n’est encore que onze heures. Il est vrai qu’il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd’hui. Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu’on devient coquette dès qu’on est dans le monde. Je n’ai jamais eu tant d’envie d’être jolie que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Mmede Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup, parce qu’elle m’aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny me trouve plus jolie qu’elle. C’est bien honnête à elle de me l’avoir dit! elle avait même l’air d’en être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas ça. C’est qu’elle m’aime tant! et lui... oh! ça m’a fait bien plaisir! aussi, c’est qu’il me semble que rien que le regarder suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m’arrive, cela me décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien.Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t’aime toujours comme de coutume.Paris, ce 14 août 17**.LETTRE XVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Il est bien honnête à vous de ne pas m’abandonner à mon triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l’excès de son repos et son insipide uniformité. En lisant votre lettre et le détail de votre charmante journée, j’ai été tenté vingt fois de prétexter une affaire, de voler à vos pieds et de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur. Savez-vous que vous m’avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-vous d’éternelle rupture? J’abjure ce serment, prononcé dans le délire: nous n’aurions pas été dignes de le faire si nous eussionsdû le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras du dépit involontaire que m’a causé le bonheur du chevalier! Je suis indigne, je l’avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l’instinct de son cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n’êtes-vous pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! c’est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave?Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je n’ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos amants que les successeurs d’Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à un d’eux! qu’il existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le souffrirai pas; n’espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l’amitié inviolable que nous nous sommes jurée.C’est bien assez, sans doute, que j’aie à me plaindre de l’amour. Vous voyez que je me prête à vos idées et que j’avoue mes torts. En effet, si c’est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu’on désire, d’y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux. Je n’en suis guère plus avancé. Je n’aurais même rien du tout à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois craindre ou espérer.Vous connaissez mon chasseur, trésor d’intrigue et vrai valet de comédie: vous jugez bien que ses instructions portaient d’être amoureux de la femme de chambre et d’enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi, il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Mmede Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant qu’il le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu’à peine nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer à me venger de cette ruse féminine, occupons-nousdes moyens de la tourner à notre avantage. Jusqu’ici ces courses qu’on suspecte n’avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.Toujours du château de..., ce 15 août 17**.LETTRE XVICÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas te les dire, mais il faut bien que j’en parle à quelqu’un; c’est plus fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t’avais raconté la jolie soirée[17]que j’avais passée chez maman avec lui et Mmede Merteuil, je ne t’en parlais plus: c’est que je ne voulais plus en parler à personne, mais j’y pensais pourtant toujours. Depuis il était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non; mais je voyais bien que si. Enfin hier il l’était encore plus que de coutume. Ça n’a pas empêché qu’il n’ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à l’ordinaire; mais, toutes les fois qu’il me regardait cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me pria d’en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m’en pria tant que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j’allai pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée seulement et point cachetée,et qui était de lui. Ah! si tu savais tout ce qu’il me mande! Depuis que j’ai lu sa lettre, j’ai tant de plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l’ai relue quatre fois tout de suite, et puis je l’ai serrée dans mon secrétaire. Je la savais par cœur, et, quand j’ai été couchée, je l’ai tant répétée que je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il était encore de bien bonne heure), j’ai été reprendre sa lettre pour la relire à mon aise. Je l’ai emportée dans mon lit, et puis je l’ai baisée comme si... C’est peut-être mal fait de baiser une lettre comme ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu’il va encore être triste. C’est pourtant bien malheureux pour lui! Qu’est-ce que tu me conseilles? Mais tu n’en sais pas plus que moi. J’ai bien envie d’en parler à Mmede Merteuil, qui m’aime bien. Je voudrais bien le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous recommande tant d’avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce qu’il inspire, quand c’est pour un homme! ça n’est pas juste non plus. Est-ce qu’un homme n’est pas notre prochain comme une femme et plus encore? car enfin n’a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j’allais faire quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même n’aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j’aime encore mieux qu’il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps. Parce qu’il a écrit hier, je ne suis pas obligée d’écrire aujourd’hui; aussi bien je verrai Mmede Merteuil ce soir, et si j’en ai le courage je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu’elle me dira, je n’aurai rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui répondre un peu, pour qu’il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en peine.Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.De..., ce 19 août 17**.[17]La lettre où il est parlé de cette soirée ne s’est pas retrouvée. Il y a lieu de croire que c’est celle proposée dans le billet de Mmede Merteuil, et dont il est aussi question dans la précédente lettre de Cécile Volanges.LETTRE XVIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier de m’entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentiments, j’ai besoin d’indulgence; si je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout, que vous montrer votre ouvrage? Et qu’ai-je à vous dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence, ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naître? Émané de vous, sans doute il est digne de vous être offert; s’il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre. Serait-ce un crime d’avoir su apprécier votre charmante figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà si précieuses? Non, sans doute; mais sans être coupable on peut être malheureux, et c’est le sort qui m’attend si vous refusez d’agréer mon hommage. C’est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma tristesse; vous m’en demandez la cause, quelquefois même j’ai cru voir qu’elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinée. Pour vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand?Je finirai, comme j’ai commencé, par implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m’entendre; j’oserai plus: je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensée, et mon cœur m’est garant que mon respect égale mon amour.P.-S.—Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre; il me paraît également sûr et commode.De..., ce 18 août 17**.LETTRE XVIIICÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Quoi! Sophie, tu blâmes d’avance ce que je vais faire! J’avais déjà bien assez d’inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise, et d’ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n’es pas là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu, par ma lettre d’hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c’est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je suis.Et encore être obligée de me décider toute seule! Mmede Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n’est pas venue. Tout s’arrange contre moi, c’est elle qui est cause que je le connais. C’est presque toujours avec elle que je l’ai vu, que je lui ai parlé. Ce n’est pas que je lui en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l’embarras. Oh! je suis bien à plaindre!Figure-toi qu’il est venu hier comme à l’ordinaire. J’étais si troublée que je n’osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman était là. Je me doutais bien qu’il serait fâché, quand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. Un instant après il me demanda si je voulais qu’il allât chercher ma harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de répondre que oui. Quand il revint, c’était bien pis. Je ne le regardai qu’un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait un air qu’on aurait dit qu’il était malade. Ça me faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l’apportant, il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là, mais c’était d’un ton que j’en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas. Lui s’excusa, en disant qu’il était un peu malade, et moi, qui n’avais pas d’excuse, il me fallut chanter. J’aurais voulu n’avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais pas; car j’étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite, et, dès quej’entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de reporter ma harpe. J’avais bien peur qu’il ne s’en allât en même temps, mais il revint.Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j’allais pleurer aussi. Je sortis, et tout de suite j’écrivis avec un crayon, sur un chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu’il y ait du mal à cela; et puis c’était plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s’en fut. Heureusement, elle était en visite, elle s’en alla bientôt après. Aussitôt qu’elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et je le priai de l’aller chercher. Je vis bien, à son air, qu’il ne se doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait voir, et prit ma main qu’il serra... mais d’une façon!... ce ne fut qu’un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m’a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je n’ai rien à me reprocher.A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n’irai pas lui refaire du chagrin, car j’en souffre plus que lui. Si c’était pour quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écrire, surtout quand c’est pour empêcher quelqu’un d’être malheureux? Ce qui m’embarrasse, c’est que je ne saurai pas bien faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n’est pas ma faute, et puis je suis sûre que rien que de ce qu’elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir.Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j’ai tort, dis-le-moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l’ai promis. Adieu.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XIXCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant de peine, que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre que vous m’avez écrite. Je n’en sens pas moins aujourd’hui que je ne le dois pas; pourtant, comme je l’ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, et cela doit bien vous prouver l’amitié que j’ai pour vous. A présent que vous le savez, j’espère que vous ne me demanderez pas de vous écrire davantage. J’espère aussi que vous ne direz à personne que je vous ai écrit; parce que sûrement on m’en blâmerait, et que cela pourrait me causer bien du chagrin. J’espère surtout que vous-même n’en prendrez pas mauvaise idée de moi, ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux bien vous assurer que je n’aurais pas eu cette complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui m’ôte tout le plaisir que j’ai à vous voir. Vous voyez, monsieur, que je vous parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure toujours, mais, je vous en prie, ne m’écrivez plus.J’ai l’honneur d’être,CécileVolanges.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XXLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons, je vous fais grâce, vous m’écrivez tant de folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne crois pas que mon chevalier eût autant d’indulgence que moi, il serait homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien trouver de plaisant dans votre folle idée. J’en ai pourtant bien ri, et j’étais vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Si vous eussiezété là, je ne sais où m’aurait menée cette gaieté; mais j’ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n’est pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j’ai raison. J’y mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait plus où l’on s’arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire oublier votre présidente; et si j’allais, moi indigne, vous dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici mes conditions.Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m’en fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n’ignorez pas que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement, d’une part, je deviendrai une récompense au lieu d’être une consolation, et cette idée me plaît davantage; de l’autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même un moyen d’infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m’apporter le gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après n’en avoir plus laissé sur sa personne. C’est à vous de voir si je me mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu’il n’y a rien à rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste fidèle à mon chevalier, et que je m’amuse à le rendre heureux, malgré le petit chagrin que cela vous cause.Cependant si j’avais moins de mœurs, je crois qu’il aurait dans ce moment un rival dangereux: c’est la petite Volanges. Je raffole de cette enfant; c’est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, et c’est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec fureur, mais elle n’en sait encore rien. Lui-même, quoique très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n’ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis quelques jours je l’en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de l’aider un peu; mais je n’oublie pas que c’est une enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m’a parlé un peu plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas l’entendre. Quant à la petite, jesuis souvent tentée d’en faire mon élève; c’est un service que j’ai envie de rendre à Gercourt. Il me laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu’au mois d’octobre. J’ai dans l’idée que j’emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle est donc, en effet, l’insolente sécurité de cet homme qui ose dormir tranquille, tandis qu’une femme qui a à se plaindre de lui, ne s’est pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne sais ce que je ne lui dirais pas.Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc. Songez que si vous n’avez pas cette femme les autres rougiront de vous avoir eu.De..., ce 20 août 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente? Cette femme, qui vous a rendules illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez àvos heureuses témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine,seulement l’art d’aider à la nature? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n’en prendrai pas d’orgueil, car c’est bien battre un homme à terre.Il faut qu’elle se donne, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu’elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l’amour! Je dis l’amour, car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir, ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque envie qu’on ait de se donner, quelque pressée que l’on en soit, encore faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui qui nous donne l’air decéder à la force? Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l’air de la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l’on ne croit, m’a toujours fait plaisir, même alors qu’il ne m’a pas séduite, et que quelquefois il m’est arrivé de me rendre uniquement comme récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix de la valeur et de l’adresse.

Mais vous, vous qui n’êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me donne d’autant plus d’humeur qu’il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde?

A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n’est point mort ou s’il l’était ce serait de l’excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme il est tendre, comme il est fait pour l’amour, comme il sait sentir vivement! La tête m’en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu’il trouve à être aimé de moi m’attache véritablement à lui.

Ce même jour où je vous écrivais que j’allais travailler à notre rupture combien je le rendis heureux! Je m’occupais pourtant tout de bon des moyens de le désespérer quand on me l’annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte àtout le monde. Je lui dis que j’allais sortir; il me demanda où j’allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista:Où vous ne serez pas, repris-je avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s’il eût dit un mot, il s’ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que j’avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu’il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu’il était si difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m’occupai plus que des moyens d’éviter qu’il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous regarde, mais ne m’interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui permis pas d’en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je, laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit.

Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même, je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se doutait pas. J’appelle ma fidèleVictoire. J’ai ma migraine, je me couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avecla véritable, tandis qu’elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l’amour, je choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter.

Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des autres détails, je lis un chapitre duSopha, une lettre d’Héloïseet deux contes deLa Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l’empressement qu’il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi, mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l’ouvre et y trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard, devant les cafés». Il s’y rend, et là un petit laquais qu’il ne connaît pas, qu’il croit au moins ne pas connaître,car c’était toujours Victoire, vient lui annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d’autant, et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et l’amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet, puis je le ramène vers la maison. Il voit d’abord deux couverts mis, ensuite un lit fait. Nous passions jusqu’au boudoir, qui était dans toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami! lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me reproche de t’avoir affligé par l’apparence de l’humeur, d’avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je veux les expier à force d’amour». Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L’heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la même manière notre éternelle rupture.

Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j’avais résolu que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses transports et l’aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont j’étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours par une maîtresse nouvelle.

Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu’il dît, quoi qu’il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin que peu d’envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les mains: «Je ne l’ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que vous en soyez maître; c’est au sacrificateur à disposer du temple.» C’est par cette adresse que j’ai prévenu les réflexions qu’aurait pu lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d’une petite maison. Je le connais assez pour être sûre qu’il ne s’en servira que pour moi, et si la fantaisie me prenait d’y aller sans lui, il me reste bien unedouble clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir; mais je l’aime trop encore pour vouloir l’user si vite. Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux.

Je m’aperçois qu’il est trois heures du matin et que j’ai écrit un volume, ayant le projet de n’écrire qu’un mot. Tel est le charme de la confiante amitié, c’est elle qui fait que vous êtes toujours ce que j’aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît davantage.

De..., ce 12 août 17**.

La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.

Votre lettre sévère m’aurait effrayée, madame, si par bonheur je n’avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes, paraît avoir déposé son arme meurtrière avant d’entrer dans ce château. Loin d’y former des projets, il n’y a pas même porté de prétentions, et la qualité d’homme aimable, que ses ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne lui laisser que celle de bon enfant. C’est apparemment l’air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c’est qu’étant sans cesse avec moi, paraissant même s’y plaire, il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les justifier. Jamais il n’oblige à cette réserve dans laquelle toute femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd’hui, pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu’il inspire. Il est peut-être un peu louangeur, mais c’est avec tant de délicatesse qu’il accoutumerait la modestie même à l’éloge. Enfin, si j’avais un frère, je désirerais qu’il fût tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une galanterie plus marquée, et j’avoue que je lui sais un gréinfini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.

Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites, et, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les époques. Lui-même convient d’avoir eu beaucoup de torts et on lui en aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j’ai rencontré peu d’hommes qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais presque d’enthousiasme. Vous m’apprenez qu’au moins sur cet objet il ne se trompe pas. Sa conduite avec Mmede Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup, et c’est toujours avec tant d’éloges et l’air d’un attachement vrai, que j’ai cru, jusqu’à la réception de votre lettre, que ce qu’il appelait amitié entre eux deux était bien réellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement téméraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort que lui-même a pris le soin de la justifier. J’avoue que je ne regardais que comme finesse ce qui était de sa part une honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que celui qui est capable d’une amitié aussi suivie pour une femme aussi estimable n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste si nous devons la conduite sage qu’il tient ici à quelques projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables à la ronde, mais il sort peu, excepté le matin, et alors il dit qu’il va à la chasse. Il est vrai qu’il rapporte rarement du gibier, mais il assure qu’il est maladroit à cet exercice. D’ailleurs, ce qu’il peut faire au dehors m’inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien.

Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d’oser demander à sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence et non par besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit à elle, soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet de rester ici jusqu’à son retour, et il s’étonnerait, avec raison, de la légèreté qui m’en ferait changer.

Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j’ai cru devoir à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmont, et dont il me paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n’en suis pas moins sensible à l’amitié qui a dicté vosconseils. C’est à elle que je dois aussi ce que vous me dites d’obligeant à l’occasion du retard du mariage de Mllevotre fille. Je vous en remercie bien sincèrement; mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mllede Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l’être plus qu’auprès d’une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m’attachent à vous, et je vous prie d’en recevoir l’assurance avec bonté.

J’ai l’honneur d’être, etc.

De..., ce 13 août 17**.

CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et il faut que je lui tienne compagnie; ainsi, je n’aurai pas l’honneur de vous accompagner à l’Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le spectacle. Je vous prie d’en être persuadée. Je vous aime tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny que je n’ai point le recueil dont il m’a parlé, et que, s’il peut me l’apporter demain, il me fera grand plaisir? S’il vient aujourd’hui, on lui dira que nous n’y sommes pas, mais c’est que maman ne veut recevoir personne. J’espère qu’elle se portera mieux demain.

J’ai l’honneur d’être, etc.

De..., ce13août 17**.

La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.

Je suis très fâchée, ma belle, et d’être privée du plaisir de vous voir et de la cause de cette privation. J’espère que cetteoccasion se retrouvera. Je m’acquitterai de votre commission auprès du chevalier Danceny, qui sera sûrement très fâché de savoir votre maman malade. Si elle veut me recevoir demain, j’irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle et moi, le chevalier de Belleroche[16]au piquet; et, en lui gagnant son argent, nous aurons, par surcroît de plaisir, celui de vous entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je réponds de moi et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments à ma chère Mmede Volanges. Je vous embrasse bien tendrement.

De..., ce 13 août 17**.

[16]C’est le même dont il est question dans les lettres de Mmede Merteuil.

[16]C’est le même dont il est question dans les lettres de Mmede Merteuil.

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.

Je ne t’ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n’est pas le plaisir qui en est cause, je t’en assure bien. Maman était malade et je ne l’ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée, je n’avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour m’assurer que la journée était finie; jamais je n’en avais passé de si longue. Ce n’est pas que je n’aime bien maman, mais je ne sais pas ce que c’était. Je devais aller à l’Opéra avec Mmede Merteuil; le chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux personnes que j’aime le mieux. Quand l’heure où j’aurais dû y être aussi est arrivée, mon cœur s’est serré malgré moi. Je me déplaisais à tout et j’ai pleuré, pleuré sans pouvoir m’en empêcher. Heureusement, maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par le spectacle et par tout le monde; c’est bien différent.

Par bonheur, maman va mieux aujourd’hui, et Mmede Merteuil viendra avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive toujours bien tard, Mmede Merteuil, et quandon est si longtemps toute seule, c’est bien ennuyeux. Il n’est encore que onze heures. Il est vrai qu’il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd’hui. Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu’on devient coquette dès qu’on est dans le monde. Je n’ai jamais eu tant d’envie d’être jolie que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Mmede Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup, parce qu’elle m’aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny me trouve plus jolie qu’elle. C’est bien honnête à elle de me l’avoir dit! elle avait même l’air d’en être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas ça. C’est qu’elle m’aime tant! et lui... oh! ça m’a fait bien plaisir! aussi, c’est qu’il me semble que rien que le regarder suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m’arrive, cela me décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien.

Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t’aime toujours comme de coutume.

Paris, ce 14 août 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Il est bien honnête à vous de ne pas m’abandonner à mon triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l’excès de son repos et son insipide uniformité. En lisant votre lettre et le détail de votre charmante journée, j’ai été tenté vingt fois de prétexter une affaire, de voler à vos pieds et de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur. Savez-vous que vous m’avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-vous d’éternelle rupture? J’abjure ce serment, prononcé dans le délire: nous n’aurions pas été dignes de le faire si nous eussionsdû le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras du dépit involontaire que m’a causé le bonheur du chevalier! Je suis indigne, je l’avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l’instinct de son cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n’êtes-vous pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! c’est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave?

Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je n’ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos amants que les successeurs d’Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à un d’eux! qu’il existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le souffrirai pas; n’espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l’amitié inviolable que nous nous sommes jurée.

C’est bien assez, sans doute, que j’aie à me plaindre de l’amour. Vous voyez que je me prête à vos idées et que j’avoue mes torts. En effet, si c’est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu’on désire, d’y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux. Je n’en suis guère plus avancé. Je n’aurais même rien du tout à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois craindre ou espérer.

Vous connaissez mon chasseur, trésor d’intrigue et vrai valet de comédie: vous jugez bien que ses instructions portaient d’être amoureux de la femme de chambre et d’enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi, il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Mmede Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant qu’il le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu’à peine nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer à me venger de cette ruse féminine, occupons-nousdes moyens de la tourner à notre avantage. Jusqu’ici ces courses qu’on suspecte n’avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.

Toujours du château de..., ce 15 août 17**.

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.

Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas te les dire, mais il faut bien que j’en parle à quelqu’un; c’est plus fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t’avais raconté la jolie soirée[17]que j’avais passée chez maman avec lui et Mmede Merteuil, je ne t’en parlais plus: c’est que je ne voulais plus en parler à personne, mais j’y pensais pourtant toujours. Depuis il était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non; mais je voyais bien que si. Enfin hier il l’était encore plus que de coutume. Ça n’a pas empêché qu’il n’ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à l’ordinaire; mais, toutes les fois qu’il me regardait cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me pria d’en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m’en pria tant que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j’allai pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée seulement et point cachetée,et qui était de lui. Ah! si tu savais tout ce qu’il me mande! Depuis que j’ai lu sa lettre, j’ai tant de plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l’ai relue quatre fois tout de suite, et puis je l’ai serrée dans mon secrétaire. Je la savais par cœur, et, quand j’ai été couchée, je l’ai tant répétée que je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il était encore de bien bonne heure), j’ai été reprendre sa lettre pour la relire à mon aise. Je l’ai emportée dans mon lit, et puis je l’ai baisée comme si... C’est peut-être mal fait de baiser une lettre comme ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.

A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu’il va encore être triste. C’est pourtant bien malheureux pour lui! Qu’est-ce que tu me conseilles? Mais tu n’en sais pas plus que moi. J’ai bien envie d’en parler à Mmede Merteuil, qui m’aime bien. Je voudrais bien le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous recommande tant d’avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce qu’il inspire, quand c’est pour un homme! ça n’est pas juste non plus. Est-ce qu’un homme n’est pas notre prochain comme une femme et plus encore? car enfin n’a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j’allais faire quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même n’aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j’aime encore mieux qu’il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps. Parce qu’il a écrit hier, je ne suis pas obligée d’écrire aujourd’hui; aussi bien je verrai Mmede Merteuil ce soir, et si j’en ai le courage je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu’elle me dira, je n’aurai rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui répondre un peu, pour qu’il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en peine.

Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.

De..., ce 19 août 17**.

[17]La lettre où il est parlé de cette soirée ne s’est pas retrouvée. Il y a lieu de croire que c’est celle proposée dans le billet de Mmede Merteuil, et dont il est aussi question dans la précédente lettre de Cécile Volanges.

[17]La lettre où il est parlé de cette soirée ne s’est pas retrouvée. Il y a lieu de croire que c’est celle proposée dans le billet de Mmede Merteuil, et dont il est aussi question dans la précédente lettre de Cécile Volanges.

Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.

Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier de m’entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentiments, j’ai besoin d’indulgence; si je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout, que vous montrer votre ouvrage? Et qu’ai-je à vous dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence, ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naître? Émané de vous, sans doute il est digne de vous être offert; s’il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre. Serait-ce un crime d’avoir su apprécier votre charmante figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà si précieuses? Non, sans doute; mais sans être coupable on peut être malheureux, et c’est le sort qui m’attend si vous refusez d’agréer mon hommage. C’est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma tristesse; vous m’en demandez la cause, quelquefois même j’ai cru voir qu’elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinée. Pour vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand?

Je finirai, comme j’ai commencé, par implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m’entendre; j’oserai plus: je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensée, et mon cœur m’est garant que mon respect égale mon amour.

P.-S.—Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre; il me paraît également sûr et commode.

De..., ce 18 août 17**.

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.

Quoi! Sophie, tu blâmes d’avance ce que je vais faire! J’avais déjà bien assez d’inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise, et d’ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n’es pas là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu, par ma lettre d’hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c’est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je suis.

Et encore être obligée de me décider toute seule! Mmede Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n’est pas venue. Tout s’arrange contre moi, c’est elle qui est cause que je le connais. C’est presque toujours avec elle que je l’ai vu, que je lui ai parlé. Ce n’est pas que je lui en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l’embarras. Oh! je suis bien à plaindre!

Figure-toi qu’il est venu hier comme à l’ordinaire. J’étais si troublée que je n’osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman était là. Je me doutais bien qu’il serait fâché, quand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. Un instant après il me demanda si je voulais qu’il allât chercher ma harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de répondre que oui. Quand il revint, c’était bien pis. Je ne le regardai qu’un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait un air qu’on aurait dit qu’il était malade. Ça me faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l’apportant, il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là, mais c’était d’un ton que j’en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas. Lui s’excusa, en disant qu’il était un peu malade, et moi, qui n’avais pas d’excuse, il me fallut chanter. J’aurais voulu n’avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais pas; car j’étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite, et, dès quej’entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de reporter ma harpe. J’avais bien peur qu’il ne s’en allât en même temps, mais il revint.

Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j’allais pleurer aussi. Je sortis, et tout de suite j’écrivis avec un crayon, sur un chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu’il y ait du mal à cela; et puis c’était plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s’en fut. Heureusement, elle était en visite, elle s’en alla bientôt après. Aussitôt qu’elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et je le priai de l’aller chercher. Je vis bien, à son air, qu’il ne se doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait voir, et prit ma main qu’il serra... mais d’une façon!... ce ne fut qu’un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m’a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je n’ai rien à me reprocher.

A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n’irai pas lui refaire du chagrin, car j’en souffre plus que lui. Si c’était pour quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écrire, surtout quand c’est pour empêcher quelqu’un d’être malheureux? Ce qui m’embarrasse, c’est que je ne saurai pas bien faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n’est pas ma faute, et puis je suis sûre que rien que de ce qu’elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir.

Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j’ai tort, dis-le-moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l’ai promis. Adieu.

De..., ce 20 août 17**.

CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.

Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant de peine, que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre que vous m’avez écrite. Je n’en sens pas moins aujourd’hui que je ne le dois pas; pourtant, comme je l’ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, et cela doit bien vous prouver l’amitié que j’ai pour vous. A présent que vous le savez, j’espère que vous ne me demanderez pas de vous écrire davantage. J’espère aussi que vous ne direz à personne que je vous ai écrit; parce que sûrement on m’en blâmerait, et que cela pourrait me causer bien du chagrin. J’espère surtout que vous-même n’en prendrez pas mauvaise idée de moi, ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux bien vous assurer que je n’aurais pas eu cette complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui m’ôte tout le plaisir que j’ai à vous voir. Vous voyez, monsieur, que je vous parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure toujours, mais, je vous en prie, ne m’écrivez plus.

J’ai l’honneur d’être,

CécileVolanges.

De..., ce 20 août 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons, je vous fais grâce, vous m’écrivez tant de folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne crois pas que mon chevalier eût autant d’indulgence que moi, il serait homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien trouver de plaisant dans votre folle idée. J’en ai pourtant bien ri, et j’étais vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Si vous eussiezété là, je ne sais où m’aurait menée cette gaieté; mais j’ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n’est pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j’ai raison. J’y mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait plus où l’on s’arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire oublier votre présidente; et si j’allais, moi indigne, vous dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici mes conditions.

Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m’en fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n’ignorez pas que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement, d’une part, je deviendrai une récompense au lieu d’être une consolation, et cette idée me plaît davantage; de l’autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même un moyen d’infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m’apporter le gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après n’en avoir plus laissé sur sa personne. C’est à vous de voir si je me mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu’il n’y a rien à rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste fidèle à mon chevalier, et que je m’amuse à le rendre heureux, malgré le petit chagrin que cela vous cause.

Cependant si j’avais moins de mœurs, je crois qu’il aurait dans ce moment un rival dangereux: c’est la petite Volanges. Je raffole de cette enfant; c’est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, et c’est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec fureur, mais elle n’en sait encore rien. Lui-même, quoique très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n’ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis quelques jours je l’en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de l’aider un peu; mais je n’oublie pas que c’est une enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m’a parlé un peu plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas l’entendre. Quant à la petite, jesuis souvent tentée d’en faire mon élève; c’est un service que j’ai envie de rendre à Gercourt. Il me laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu’au mois d’octobre. J’ai dans l’idée que j’emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle est donc, en effet, l’insolente sécurité de cet homme qui ose dormir tranquille, tandis qu’une femme qui a à se plaindre de lui, ne s’est pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne sais ce que je ne lui dirais pas.

Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc. Songez que si vous n’avez pas cette femme les autres rougiront de vous avoir eu.

De..., ce 20 août 17**.

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