LETTRE XXILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Enfin, ma belle amie, j’ai fait un pas en avant, mais un grand pas, et qui, s’il ne m’a pas conduit jusqu’au but, m’a fait connaître au moins que je suis dans la route et a dissipé la crainte où j’étais de m’être égaré. J’ai enfin déclaré mon amour, et quoiqu’on ait gardé le silence le plus obstiné, j’ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque et la plus flatteuse; mais n’anticipons pas sur les événements et reprenons plus haut.Vous vous souvenez qu’on faisait épier mes démarches. Eh bien! j’ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à l’édification publique, et voici ce que j’ai fait. J’ai chargé mon confident de me trouver, dans les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission n’était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me rendit compte qu’on devait saisir aujourd’hui, dans la matinée, les meubles d’une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je m’assurai qu’il n’y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont l’âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte, et quand je fus bien informé, je déclarai à souper mon projet d’aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice à maprésidente; sans doute elle eut quelques remords des ordres qu’elle avait donnés, et n’ayant pas la force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de me rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu’elle ne voulait, me faisaient assez connaître qu’elle désirait que je prisse pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n’avais garde de m’y rendre, comme vous pouvez croire, et je résistai de même à une petite diatribe contre la chasse et les chasseurs et à un petit nuage d’humeur qui obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité d’une femme; aussi me trompais-je. Mon chasseur me rassura dès le soir même, et je me couchai satisfait.Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du château, j’aperçois mon espion qui me suit. J’entre en chasse et marche à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me suivait et qui, n’osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un espace triple du mien. A force de l’exercer, j’ai eu moi-même une extrême chaleur et je me suis assis au pied d’un arbre. N’a-t-il pas eu l’insolence de couler derrière un buisson qui n’était pas à vingt pas de moi et de s’y asseoir aussi? J’ai été tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb seulement, lui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la curiosité; heureusement pour lui, je me suis ressouvenu qu’il était utile et même nécessaire à mes projets: cette réflexion l’a sauvé.Cependant j’arrive au village; je vois de la rumeur, je m’avance, j’interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur, et, cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six livres pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simple, vous n’imaginez pas quel chœur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants? Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille et embellissaient cette figure de patriarche, qu’un moment auparavant l’empreinte farouche du désespoir rendaitvraiment hideuse! J’examinais ce spectacle lorsqu’un autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme et deux enfants et s’avançant vers moi à pas précipités, leur dit: «Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu», et, dans le même instant, j’ai été entouré de cette famille prosternée à mes genoux. J’avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont mouillés de larmes, et j’ai senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. J’ai été étonné du plaisir qu’on éprouve en faisant le bien, et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les gens vertueux n’ont pas tant de mérite qu’on se plaît à nous le dire. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le plaisir qu’ils venaient de me faire. J’avais pris dix louis sur moi, je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils n’avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit le grand, le véritable effet, le reste n’était qu’une simple expression de reconnaissance et d’étonnement pour des dons superflus.Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans la scène du dénouement. Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli, je me dégageai d’eux tous et regagnai le château. Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres auprès d’elle et l’ayant, en quelque sorte, ainsi payée d’avance, j’aurai le droit d’en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproche à me faire.J’oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j’ai demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n’ont pas été en partie exaucées... Mais on m’avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour que cette lettre partît si je ne la fermais qu’en me retirant. Ainsile reste à l’ordinaire prochain. J’en suis fâché, car le reste est le meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de la voir.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XXIILa présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux sous lesquels on vous l’a représenté. Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d’indulgence que c’est vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur, je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer quelque projet de sa part dans les environs, comme l’idée vous en était venue, idée que je m’accuse d’avoir saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela nous sauve d’être injustes, un de mes gens devait aller du même côté que lui[18], et c’est par là que ma curiosité répréhensible, mais heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les meubles, faute d’avoir pu payer les impositions, non seulement s’était empressé d’acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait donné une somme d’argent assez considérable. Mon domestique a été témoin de cette vertueuse action, et il m’a rapporté de plus que les paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu’un domestique, qu’ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont, avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n’est même plus seulement une compassion passagère et que l’occasion détermine: c’est le projet formé de faire du bien; c’est la sollicitude de la bienfaisance, c’est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais, soit hasard ou projet, c’est toujours une action louable et dont le seul récit m’a attendrie jusqu’aux larmes.J’ajouterai de plus, et toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de laquelle il ne disait mot, il a commencé par s’en défendre et a eu l’air d’y mettre si peu de valeur lorsqu’il en eut convenu, que sa modestie en doublait le mérite.A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en effet un libertin sans retour? S’il n’est que cela et se conduit ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance? Dieu permettrait-il qu’une famille vertueuse reçût, de la main d’un scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence? et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs bénédictions sur un réprouvé? Non. J’aime mieux croire que ces erreurs, pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que celui qui fait du bien soit l’ennemi de la vertu. M. de Valmont n’est peut-être qu’un exemple de plus du danger des liaisons. Je m’arrête à cette idée qui me plaît. Si, d’une part, elle peut servir à le justifier dans votre esprit, de l’autre elle me rend de plus en plus précieuse l’amitié tendre qui m’unit à vous pour la vie.J’ai l’honneur d’être, etc.P.-S.—Mmede Rosemonde et moi nous allons, dans l’instant, voir aussi l’honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c’est, je crois, tout ce qu’il nous a laissé à faire.De..., ce 20 août 17**.[18]Mmede Tourvel n’ose donc pas dire que c’était par son ordre?LETTRE XXIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Nous en sommes restés à mon retour au château: je reprends mon récit.Je n’eus que le temps de faire une courte toilette et je me rendis au salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J’allai m’asseoirauprès du métier. Des regards, plus doux encore que de coutume et presque caressants, me firent deviner bientôt que le domestique avait déjà rendu compte de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus longtemps le secret qu’elle m’avait dérobé, et, sans crainte d’interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d’un prône: «J’ai bien aussi ma nouvelle à débiter», dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure, avec une exactitude qui faisait honneur à l’intelligence de son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma modestie; mais qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans s’en douter, l’éloge de ce qu’elle aime? Je pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu’elle prêchait le panégyrique d’un saint. Pendant ce temps, j’observais, non sans espoir, tout ce que promettaient à l’amour son regard animé, son geste devenu plus libre et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà sensible, trahissait l’émotion de son âme. A peine elle finissait de parler: «Venez, mon neveu, me dit Mmede Rosemonde, venez, que je vous embrasse». Je sentis aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se défendre d’être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais elle fut bientôt dans mes bras, et, loin d’avoir la force de résister, à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j’observe cette femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s’empressa de retourner à son métier et eut l’air, pour tout le monde, de recommencer sa tapisserie; mais moi, je m’aperçus bien que sa main tremblante ne lui permettait pas de continuer son ouvrage.Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que j’avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve l’ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d’éloges. Mon cœur, pressé d’un souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château. Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu’à l’ordinaire, ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter de l’effet qu’avait produit l’événement du jour, je gardais le même silence. Mmede Rosemonde seule parlait et n’obtenait de nous que des réponses courtes et rares. Nous dûmes l’ennuyer: j’en avais le projet, et il réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans un salon mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l’amour timide.Je n’eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la conduire. La ferveur de l’aimable prêcheuse me servit mieux que n’aurait pu faire mon adresse. «Quand on est digne de faire le bien, me dit-elle en arrêtant sur moi son doux regard, comment passe-t-on sa vie à mal faire?—Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure, et je ne conçois pas qu’avec autant d’esprit que vous en avez, vous ne m’ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu’il me soit possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs, j’ai imité leurs vices; j’ai peut-être mis de l’amour-propre à les surpasser. Séduit de même ici par l’exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre, j’ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être l’action dont vous me louez aujourd’hui perdrait-elle tout son prix à vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma belle amie, combien j’étais près de la vérité.) Ce n’est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne cherchais qu’un moyen de plaire. Je n’étais, puisqu’il faut le dire, que le faible agent de la divinité que j’adore (ici elle voulut m’interrompre, mais je ne lui en donnai pas le temps). Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m’échappe que par faiblesse. Je m’étais promis de vous le taire; je me faisais un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j’ai sous les yeux l’exemple de la candeur, je n’aurai point à me reprocher avec vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l’excès de mon amour; c’est à vos pieds, c’est dans votre sein que je déposerai mes peines. J’y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j’y trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé parce que vous m’aurez plaint. O vous que j’adore! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi.» Cependant j’étais à ses genoux et je serrais ses mains dans les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les croisant sur ses yeux, avec l’expression du désespoir: «Ah! malheureuse!» s’écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m’étais livré à tel point que je pleurais aussi, et, reprenant ses mains, je les baignais depleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car elle était si occupée de sa douleur qu’elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je n’avais trouvé ce moyen de l’en avertir. J’y gagnai de plus de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore par l’attrait puissant des larmes. Ma tête s’échauffait et j’étais si peu maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce moment.Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l’empire des circonstances, si moi-même, oubliant mes projets, j’ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d’une pénible défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de Mmede Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus! Ah! qu’elle se rende, mais qu’elle combatte; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d’avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf qu’il a surpris; le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n’est-ce pas? Mais peut-être serais-je à présent au regret de ne l’avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mmede Tourvel, effrayée, se leva précipitamment, se saisit d’un des flambeaux et sortit. Il fallut bien la laisser faire. Ce n’était qu’un domestique. Aussitôt que j’en fus assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas que, soit qu’elle me reconnût, soit un sentiment vague d’effroi, je l’entendis précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu’entrer, dans son appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J’y allai; mais la clef était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c’eût été lui fournir l’occasion d’une résistance trop facile. J’eus l’heureuse et simple idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette femme adorable à genoux, baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c’est moi qui réglerai son sort.Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire. J’espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu’elle s’était trouvée indisposée et s’était mise au lit. Mmede Rosemonde voulut monterchez elle; mais la malicieuse malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous jugez qu’après le souper la veillée fut courte et que j’eus aussi mon mal de tête. Retiré chez moi, j’écrivis une longue lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la remettre ce matin. J’ai mal dormi, comme vous pouvez voir, par la date de cette lettre. Je me suis levé et j’ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne m’y étais pas assez observé, que j’y montrais plus d’ardeur que d’amour et plus d’humeur que de tristesse. Il faudra la refaire, mais il faudrait être plus calme.J’aperçois le point du jour, et j’espère que la fraîcheur qui l’accompagne m’amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit, et, quel que soit l’empire de cette femme, je vous promets de ne pas m’occuper tellement d’elle qu’il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma belle amie.De..., ce 21 août 17**, 4 heures du matin.LETTRE XXIVLe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez m’apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l’excès du bonheur et celui de l’infortune, l’incertitude est un tourment cruel. Pourquoi vous ai-je parlé? Que n’ai-je su résister au charme impérieux qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait point alors l’image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que j’ai vu couler vos larmes, depuis que j’ai entendu ce cruelAh! malheureuse!Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous inspirer que l’effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n’est pas celle de le partager: votre cœur que j’ai mal connu n’est pas fait pourl’amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit sensible; le vôtre est même sans pitié. S’il n’en était pas ainsi, vous n’auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses regards, quand il n’a d’autre plaisir que celui de vous voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d’aller s’informer de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n’était pour vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de douleurs.Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains pas de vous prendre pour juge. Qu’ai-je donc fait? Que céder à un sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu; toujours contenu par le respect, et dont l’innocent aveu fut l’effet de la confiance et non de l’espoir. La trahirez-vous cette confiance que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je désavoue mes reproches; j’ai pu les écrire, mais non pas les penser. Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c’est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l’êtes en m’accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi? Ne m’abandonnez pas dans le délire où vous m’avez plongé; prêtez-moi votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m’avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon amour, mais vous m’apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre indulgence. Vous n’aurez jamais toute celle que je vous désirerais; mais je réclame celle dont j’ai besoin: me la refuserez-vous?Adieu, madame; recevez avec bonté l’hommage de mes sentiments; il ne nuit point à celui de mon respect.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XXVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Voici le bulletin d’hier.A onze heures j’entrai chez Mmede Rosemonde, et, sous ses auspices, je fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j’espère qu’elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un moment où Mmede Rosemonde s’était éloignée pour remettre ma lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le lit et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante qui voulait être auprèsde son cher enfant. Il fallut bien serrer la lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu’elle croyait avoir un peu de fièvre. Mmede Rosemonde m’engagea à lui tâter le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle eut donc le double chagrin d’être obligée de me livrer son bras et de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l’autre je parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire en me retirant: «Il n’y a pas même la plus légère émotion.» Je me doutai que ses regards devaient être sévères, et, pour la punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit qu’elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut au dîner qui fut triste; elle annonça qu’elle n’irait pas se promener, ce qui était me dire que je n’aurais pas occasion de lui parler. Je sentis bien qu’il fallait placer là un soupir et un regard douloureux; sans doute elle s’y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu’elle est, elle a ses petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demandersi elle avait eu la bonté de m’instruire de mon sort, et je fus un peu étonné de l’entendre me répondre:Oui, monsieur, je vous ai écrit. J’étais fort empressé d’avoir cette lettre; mais soit ruse encore, ou maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir au moment de se retirer chez elle. Je vous l’envoie ainsi que le brouillon de la mienne; lisez et jugez, voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu’elle n’a point d’amour, quand je suissûrdu contraire; et puiselle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me tromper avant! Ma belle amie, l’homme le plus adroit ne peut encore que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir, parce qu’il plaît à madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là!... Ah! patience... mais adieu. J’ai encore beaucoup à écrire.A propos, vous me renverrez la lettre de l’inhumaine; il se pourrait faire que par la suite elle voulût qu’on mît du prix à ces misères-là, et il faut être en règle.Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au premier jour.Du château, ce 22 août 17**.LETTRE XXVILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Sûrement, monsieur, vous n’auriez eu aucune lettre de moi, si ma sotte conduite d’hier au soir ne me forçait d’entrer aujourd’hui en explication avec vous. Oui, j’ai pleuré, je l’avoue; peut-être aussi les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés; larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer tout.Accoutumée à n’inspirer que des sentiments honnêtes, à n’entendre que des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent d’une sécurité que j’ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler ni combattre les impressions que j’éprouve. L’étonnement et l’embarras où m’a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation qui n’eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l’idée révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez et traitée aussi légèrement qu’elles; toutes ces causes réunies ont provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que j’étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouverdes sentiments qui doivent m’offenser, j’avais pu craindre de les partager.Non, monsieur, je n’ai pas cette crainte; si je l’avais, je fuirais à cent lieues de vous; j’irais pleurer dans un désert le malheur de vous avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de moi.J’ai cru, et c’est là mon seul tort, j’ai cru que vous respecteriez une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que vous l’outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas; non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n’auriez pas cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m’avez tenu des discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru autorisé à m’écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me demandez deguider vos démarches,de dicter vos discours! Eh bien! monsieur, le silence et l’oubli, voilà les conseils qu’il me convient de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu’à vous d’en obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une demande à celui qui ne m’a point respectée; je ne donnerai point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable amie; j’opposais la voix de l’amitié à la voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez rien réparer.Je m’en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments m’offensent, que leur aveu m’outrage, et surtout que, loin d’en venir un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu’il me semble avoir droit d’attendre, et même d’exiger de vous. Je joins à cette lettre celle que vous m’avez écrite, et j’espère que vous voudrez bien de même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu’il restât aucune trace d’un événement qui n’eût jamais dû exister. J’ai l’honneurd’être, etc.De..., ce 21 août 17**.LETTRE XXVIICÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu’il me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c’est que ce que j’ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon amie, n’est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de n’avoir pas peur; et puis, j’ai tant besoin de vous, de vos conseils! J’ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu’on me regarde. Hier, quand vous m’avez vue pleurer, c’est que je voulais vous parler, et puis je ne sais quoi m’en empêchait, et quand vous m’avez demandé ce que j’avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n’aurais pas pu dire une parole. Sans vous, maman allait s’en apercevoir, et qu’est-ce que je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis quatre jours.C’est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c’est ce jour-là que M. le chevalier Danceny m’a écrit: oh! je vous assure que quand j’ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c’était; mais, pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n’aie eu bien du plaisir en la lisant; voyez-vous, j’aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vie que s’il ne me l’eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai dit que j’en étais fâchée, mais il dit que c’était plus fort que lui et je le crois bien; car j’avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant je n’ai pas pu m’en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu’une fois, et même c’était, en partie, pour lui dire de ne plus m’écrire; mais malgré cela il m’écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien qu’il est triste et ça m’afflige encore davantage, si bien que je ne sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de lui répondre de temps en temps? seulement jusqu’à ce qu’il ait pu prendre sur lui de ne plus m’écrire lui-même, et de rester comme nous étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j’ai pleuré que ça ne finissait pas, et je suisbien sûre que si je ne lui réponds pas encore, ça nous fera bien de la peine.Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez; vous verrez bien que ce n’est rien de mal qu’il demande. Cependant, si vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m’en empêcher; mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n’est pas là du mal.Pendant que j’y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore une question: on m’a bien dit que c’était mal d’aimer quelqu’un; mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c’est que M. le chevalier Danceny prétend que ce n’est pas mal du tout, et que presque tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m’en empêcher; ou bien est-ce que ce n’est un mal que pour les demoiselles? car j’ai entendu maman elle-même dire que MlleD... aimait M. M... et elle n’en parlait pas comme d’une chose qui serait si mal; et pourtant je suis sûre qu’elle se fâcherait contre moi si elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je croyais, quand elle m’a fait sortir du couvent, que c’était pour me marier, mais à présent il me semble que non; ce n’est pas que je m’en soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez peut-être ce qui en est, et si vous le savez j’espère que vous me le direz.Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m’avez permis de vous écrire, j’en ai profité pour vous dire tout et je compte sur votre amitié.J’ai l’honneur d’être, etc.Paris, ce 23 août 17**.LETTRE XXVIIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! Rien ne peut vous fléchir, et chaque jour emporte avec lui l’espoir qu’il avait amené! Quelle est donc cette amitiéque vous consentez qui subsiste entre nous, si elle n’est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis que j’éprouve les tourments d’un feu que je ne puis éteindre; si, loin de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu’un mot et vous le lui refusez! et vous voulez qu’il se contente d’un sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer les assurances!Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah! croyez-moi, mademoiselle, vouloir payer de l’amour avec de l’amitié, ce n’est pas craindre l’ingratitude, c’est redouter seulement d’en avoir l’air. Cependant je n’ose plus vous entretenir d’un sentiment qui ne peut que vous être à charge, s’il ne vous intéresse pas; il faut au moins le renfermer en moi-même en attendant que j’apprenne à le vaincre. Je sens combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j’aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens; il en est un qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible. J’essayerai même de vous voir moins, et déjà je m’occupe d’en trouver un prétexte plausible.Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de le regretter. Un malheur éternel sera le prix de l’amour le plus tendre, et vous l’aurez voulu, et ce sera votre ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds aujourd’hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais vous ne voulez pas le recevoir, votre silence m’apprend assez que votre cœur ne vous dit rien pour moi, il est à la fois la preuve la plus sûre de votre indifférence et la manière la plus cruelle de me l’annoncer. Adieu, mademoiselle.Je n’ose plus me flatter d’une réponse, l’amour l’eût écrit avec empressement, l’amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance; mais la pitié, l’amitié et l’amour sont également étrangers à votre cœur.Paris, ce 23 août 17**.LETTRE XXIXCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Je te le disais bien, Sophie, qu’il y avait des cas où on pouvait écrire, et je t’assure que je me reproche bien d’avoir suivi ton avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier Danceny et à moi. La preuve que j’avais raison, c’est que Mmede Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait bien, a fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m’a bien dit d’abord comme toi, mais quand je lui ai eu tout expliqué, elle a convenu que c’était bien différent; elle exige seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes celles du chevalier Danceny, afin d’être sûre que je ne dirai que ce qu’il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je l’aime Mmede Merteuil! Elle est si bonne! et c’est une femme bien respectable. Ainsi il n’y a rien à dire.Comme je m’en vais écrire à M. Danceny et comme il va être content! Il le sera encore plus qu’il ne le croit, car jusqu’ici je ne lui parlais que de mon amitié, et lui voulait toujours que je dise mon amour. Je crois que c’était bien la même chose, mais enfin je n’osais pas et il tenait à cela. Je l’ai dit à Mmede Merteuil, elle m’a dit que j’avais eu raison, et qu’il ne fallait convenir d’avoir de l’amour que quand on ne pouvait plus s’en empêcher; or je suis bien sûre que je ne pourrai pas m’en empêcher plus longtemps; après tout, c’est la même chose et cela lui plaira davantage.Mmede Merteuil m’a dit aussi qu’elle me prêterait des livres qui parlaient de tout cela et qui m’apprendraient bien à me conduire et aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-tu, elle me dit tous mes défauts, ce qui est la preuve qu’elle m’aime bien; elle m’a recommandé seulement de ne rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait l’air de trouver qu’elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait la fâcher. Oh! je ne lui dirai rien.C’est pourtant bien extraordinaire qu’une femme qui ne m’est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! C’est bien heureux pour moi de l’avoir connue!Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l’Opéra, dans sa loge; elle m’a dit que nous y serions toutes seules,et nous causerons tout le temps sans craindre qu’on nous entende; j’aime bien mieux cela que l’Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car elle m’a dit que c’était bien vrai que j’allais me marier, mais nous n’avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n’est-ce pas encore bien étonnant que maman ne m’en dise rien du tout?Adieu, ma Sophie, je m’en vais écrire au chevalier Danceny. Oh! je suis bien contente.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon amitié, de monamour, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous dites que je n’ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous trompez et j’espère qu’à présent vous n’en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c’est que, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j’avais pu m’en empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J’espère qu’à présent vous n’en aurez plus et que nous allons être bien heureux.Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe chez elle et je crois qu’elle vous proposera d’y rester; j’espère que vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C’était donc bien agréable le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime, j’espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que vous fussiez tout de même.Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce n’est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôtque vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux mieux faire.Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le dis, plus je suis contente; j’espère que vous le serez aussi.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s’il doit durer autant que l’amour que vous m’avez inspiré. Quoi! vous m’aimez, vous ne craignez plus de m’assurer de votreamour!Plus vous me le dites et plus vous êtes contente! Après avoir lu ce charmantje vous aime, écrit de votre main, j’ai entendu votre belle bouche m’en répéter l’aveu. J’ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu’embellissait encore l’expression de la tendresse. J’ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mmede Merteuil n’a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre maman? Pourquoi faut-il que l’idée de la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir délicieux qui m’occupe? Pourquoi ne puis-je sans cesse tenir cette jolie main qui m’a écritJe vous aime! la couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m’avez fait d’une faveur plus grande!Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons été forcés, par sa présence, de n’avoir plus l’un pour l’autre que des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par l’assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m’en donner des preuves, n’avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un baiser l’eût rendu plus heureux, et c’est moi qui lui ai ravi ce bonheur?Promettez-moi, mon aimable amie, qu’à la première occasion vous serez moins sévère. A l’aide de cette promesse, je trouverai du courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude que vous en partagez le regret.Adieu, ma charmante Cécile, voici l’heure où je dois me rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n’était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j’aime tant! vous, que j’aimerai toujours davantage!De..., ce 25 août 17**.LETTRE XXXIIMadame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont? J’avoue que je ne puis m’y résoudre et que j’aurais autant de peine à le juger honnête, d’après le seul fait que vous me racontez, qu’à croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j’apprendrais une faute. L’humanité n’est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l’honnête homme a ses faiblesses. Cette vérité me paraît d’autant plus nécessaire à croire que c’est d’elle que dérive la nécessité de l’indulgence pour les méchants comme pour les bons, et qu’elle préserve ceux-ci de l’orgueil et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus en elle qu’une faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à traiter de même le vicieux et l’homme de bien.Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l’action de M. de Valmont; je veux croire qu’ils sont louables comme elle, mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru, mais qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent victimes qu’il a immolées.Quand il ne serait, comme vous le dites, qu’un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d’un retour heureux? Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l’opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les actions, et nul d’entre eux, après avoir perdu l’estime des autres, n’a droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre cette estime, d’avoir l’air d’y attacher trop peu de prix; et ne taxez pas cette sévérité d’injustice, car outre qu’on est fondé à croire qu’on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a droit d’y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui n’est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l’aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont, quelque innocente qu’elle pût être.Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mmede Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d’être rejeté par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu’on appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.D’abord Mmede Merteuil, en effet très estimable, n’a peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces; c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de vous assurer qu’elle penserait comme moi.Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure quepour avoir l’empire dans la société il suffisait de manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le ménager que le combattre.Mais ni Mmede Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne, presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus rien àdire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient jamais d’une démarche précipitée.Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mmede Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir, mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est le défaut des romans;l’auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et le lecteur reste froid.Héloïseest le seul qu’on en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être vaincues.Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en restera plus pour celle de la chose.Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd’hui.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXIVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n’ignore? Pour aller vite en amour, il vaut mieux parler qu’écrire; voilà, je crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples élémentsde l’art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites qu’une exception à ce principe et qu’il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits, qui s’y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma première lettre, n’avait pas alors plus d’amour pour moi que moi pour elle, et qu’elle ne vit que l’occasion de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.Quoi qu’il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s’applique pas à la question. En effet, vous supposez que j’ai le choix entre écrire et parler, ce qui n’est pas. Depuis l’affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la mienne. C’est au point que si cela continue, elle me forcera à m’occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite guerre. Non contente de n’y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.Vous vous rappelez par quel moyen simple j’avais remis la première; la seconde n’offrit pas plus de difficulté. Elle m’avait demandé de lui rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu’elle eût le moindre soupçon. Mais, soit dépit d’avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit vertu, car elle me forcera d’y croire, elle refusa obstinément la troisième. J’espère pourtant que l’embarras où a pensé la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l’avenir.Je ne fus pas très étonné qu’elle ne voulût pas recevoir cette lettre que je lui offrais tout simplement: c’eût été déjà accorder quelque chose et je m’attends à une plus longue défense. Après cette tentative, qui n’était qu’un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mmede Rosemonde et la femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur, avec ordre de lui dire que c’était le papier qu’elle m’avait demandé. J’avais bien deviné qu’elle craindrait l’explication scandaleuse que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon ambassadeur, qui avait ordre d’observer sa figure, et qui nevoit pas mal, n’aperçut qu’une légère rougeur et plus d’embarras que de colère.Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu’elle garderait cette lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu’elle se trouvât seule avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la part de sa maîtresse, un paquet d’une autre forme que le mien et sur l’enveloppe duquel je reconnais l’écriture tant désirée. J’ouvre avec précipitation...C’était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu’elle sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.Vous me connaissez, je n’ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.On va d’ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d’une boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a une clef et Mmede Rosemonde l’autre. Chacun y met ses lettres dans la journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou autres, font ce service également. Ce n’était pas le tour de mon domestique, mais il se chargea d’y aller, sous le prétexte qu’il avait affaire de ce côté.Cependant j’écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l’adresse et je contrefis assez bien, sur l’enveloppe, le timbre deDijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari, d’écrire aussi du même lieu et aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu’elle avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d’être témoin de la réception, car l’usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d’attendre l’arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.Mmede Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la lettre à Mmede Tourvel.—Ce n’est pas l’écriture demon mari», reprit celle-ci d’une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le premier coup d’œil l’instruisit, et il se fit une telle révolution sur sa figure que Mmede Rosemonde s’en aperçut et lui dit: «Qu’avez-vous?» Je m’approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?» La timide dévote n’osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver son embarras, feignait de parcourir l’épître qu’elle n’était guère en état de lire. Je jouissais de son trouble et n’étant pas fâché de la pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que cette lettre vous a causé plus d’étonnement que de douleur.» La colère alors l’inspira mieux que n’eût pu faire la prudence. «Elle contient, répondit-elle, des choses qui m’offensent et que je suis étonnée qu’on ait osé m’écrire».—Et qui donc? interrompit Mmede Rosemonde.—Elle n’est pas signée, répondit la belle courroucée, mais la lettre et son auteur m’inspirent un égal mépris. On m’obligera de n’en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l’audacieuse missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.Malgré cette colère, elle n’en a pas moins eu ma lettre et je m’en remets bien à sa curiosité du soin de l’avoir lue en entier.Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne dévorerais l’ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie.De..., ce 25 août 17**.LETTRE XXXVLe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu’au milieu des torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage pour m’imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m’ordonnez le silence et l’oubli! eh bien! je forceraimon amour à se taire et j’oublierai, s’il est possible, la façon cruelle dont vous l’avez accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n’en donnait pas le droit, et j’avoue encore que le besoin que j’avais de votre indulgence n’était pas un titre pour l’obtenir; mais vous regardez mon amour comme un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez à la fois et la cause et l’excuse. Vous oubliez aussi qu’accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m’était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré, et ce qui fut l’ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez comme le fruit de l’audace. Pour prix de l’amour le plus tendre, le plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d’être traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure point, vous frappez et j’adore. L’inconcevable empire que vous avez sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c’est qu’il est votre ouvrage et non pas le mien.Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je n’attends pas même cette pitié, que l’intérêt que vous m’aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l’avoue, pouvoir réclamer votre justice.Vous m’apprenez, madame, qu’on a cherché à me nuire dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m’eussiez pas même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d’une vertu si rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir d’une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs, et je n’ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que j’ai le droit de savoir l’un et l’autre, puisque vous me jugez d’après eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d’autre grâce et je m’engage d’avance à me justifier, à les forcer à se dédire.Si j’ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d’un public dont je fais peu de cas, il n’en est pas ainsi de votre estime, et quand je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d’autant plusprécieuse que je lui devrai sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me donnerait, dites-vous,des droits à votre reconnaissance. Ah! loin d’en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l’occasion de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n’est pas, je l’espère, la crainte d’un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n’en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire plus que vous qu’elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à vous croire une âme si douce, ce n’est que dans cette lettre que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le vœu de vous rendre sensible, j’y vois que plutôt que d’y consentir vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et justifie mon amour, c’est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage, et lorsqu’en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême, j’ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n’est qu’un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait m’autoriser à ne plus croire ce qu’elle contient; vous ne doutez pas, j’espère, de mon empressement à vous la remettre.De..., ce 21 août 17**.
LETTRE XXILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Enfin, ma belle amie, j’ai fait un pas en avant, mais un grand pas, et qui, s’il ne m’a pas conduit jusqu’au but, m’a fait connaître au moins que je suis dans la route et a dissipé la crainte où j’étais de m’être égaré. J’ai enfin déclaré mon amour, et quoiqu’on ait gardé le silence le plus obstiné, j’ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque et la plus flatteuse; mais n’anticipons pas sur les événements et reprenons plus haut.Vous vous souvenez qu’on faisait épier mes démarches. Eh bien! j’ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à l’édification publique, et voici ce que j’ai fait. J’ai chargé mon confident de me trouver, dans les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission n’était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me rendit compte qu’on devait saisir aujourd’hui, dans la matinée, les meubles d’une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je m’assurai qu’il n’y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont l’âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte, et quand je fus bien informé, je déclarai à souper mon projet d’aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice à maprésidente; sans doute elle eut quelques remords des ordres qu’elle avait donnés, et n’ayant pas la force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de me rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu’elle ne voulait, me faisaient assez connaître qu’elle désirait que je prisse pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n’avais garde de m’y rendre, comme vous pouvez croire, et je résistai de même à une petite diatribe contre la chasse et les chasseurs et à un petit nuage d’humeur qui obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité d’une femme; aussi me trompais-je. Mon chasseur me rassura dès le soir même, et je me couchai satisfait.Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du château, j’aperçois mon espion qui me suit. J’entre en chasse et marche à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me suivait et qui, n’osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un espace triple du mien. A force de l’exercer, j’ai eu moi-même une extrême chaleur et je me suis assis au pied d’un arbre. N’a-t-il pas eu l’insolence de couler derrière un buisson qui n’était pas à vingt pas de moi et de s’y asseoir aussi? J’ai été tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb seulement, lui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la curiosité; heureusement pour lui, je me suis ressouvenu qu’il était utile et même nécessaire à mes projets: cette réflexion l’a sauvé.Cependant j’arrive au village; je vois de la rumeur, je m’avance, j’interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur, et, cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six livres pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simple, vous n’imaginez pas quel chœur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants? Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille et embellissaient cette figure de patriarche, qu’un moment auparavant l’empreinte farouche du désespoir rendaitvraiment hideuse! J’examinais ce spectacle lorsqu’un autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme et deux enfants et s’avançant vers moi à pas précipités, leur dit: «Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu», et, dans le même instant, j’ai été entouré de cette famille prosternée à mes genoux. J’avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont mouillés de larmes, et j’ai senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. J’ai été étonné du plaisir qu’on éprouve en faisant le bien, et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les gens vertueux n’ont pas tant de mérite qu’on se plaît à nous le dire. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le plaisir qu’ils venaient de me faire. J’avais pris dix louis sur moi, je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils n’avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit le grand, le véritable effet, le reste n’était qu’une simple expression de reconnaissance et d’étonnement pour des dons superflus.Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans la scène du dénouement. Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli, je me dégageai d’eux tous et regagnai le château. Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres auprès d’elle et l’ayant, en quelque sorte, ainsi payée d’avance, j’aurai le droit d’en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproche à me faire.J’oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j’ai demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n’ont pas été en partie exaucées... Mais on m’avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour que cette lettre partît si je ne la fermais qu’en me retirant. Ainsile reste à l’ordinaire prochain. J’en suis fâché, car le reste est le meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de la voir.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XXIILa présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux sous lesquels on vous l’a représenté. Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d’indulgence que c’est vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur, je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer quelque projet de sa part dans les environs, comme l’idée vous en était venue, idée que je m’accuse d’avoir saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela nous sauve d’être injustes, un de mes gens devait aller du même côté que lui[18], et c’est par là que ma curiosité répréhensible, mais heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les meubles, faute d’avoir pu payer les impositions, non seulement s’était empressé d’acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait donné une somme d’argent assez considérable. Mon domestique a été témoin de cette vertueuse action, et il m’a rapporté de plus que les paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu’un domestique, qu’ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont, avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n’est même plus seulement une compassion passagère et que l’occasion détermine: c’est le projet formé de faire du bien; c’est la sollicitude de la bienfaisance, c’est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais, soit hasard ou projet, c’est toujours une action louable et dont le seul récit m’a attendrie jusqu’aux larmes.J’ajouterai de plus, et toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de laquelle il ne disait mot, il a commencé par s’en défendre et a eu l’air d’y mettre si peu de valeur lorsqu’il en eut convenu, que sa modestie en doublait le mérite.A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en effet un libertin sans retour? S’il n’est que cela et se conduit ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance? Dieu permettrait-il qu’une famille vertueuse reçût, de la main d’un scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence? et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs bénédictions sur un réprouvé? Non. J’aime mieux croire que ces erreurs, pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que celui qui fait du bien soit l’ennemi de la vertu. M. de Valmont n’est peut-être qu’un exemple de plus du danger des liaisons. Je m’arrête à cette idée qui me plaît. Si, d’une part, elle peut servir à le justifier dans votre esprit, de l’autre elle me rend de plus en plus précieuse l’amitié tendre qui m’unit à vous pour la vie.J’ai l’honneur d’être, etc.P.-S.—Mmede Rosemonde et moi nous allons, dans l’instant, voir aussi l’honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c’est, je crois, tout ce qu’il nous a laissé à faire.De..., ce 20 août 17**.[18]Mmede Tourvel n’ose donc pas dire que c’était par son ordre?LETTRE XXIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Nous en sommes restés à mon retour au château: je reprends mon récit.Je n’eus que le temps de faire une courte toilette et je me rendis au salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J’allai m’asseoirauprès du métier. Des regards, plus doux encore que de coutume et presque caressants, me firent deviner bientôt que le domestique avait déjà rendu compte de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus longtemps le secret qu’elle m’avait dérobé, et, sans crainte d’interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d’un prône: «J’ai bien aussi ma nouvelle à débiter», dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure, avec une exactitude qui faisait honneur à l’intelligence de son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma modestie; mais qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans s’en douter, l’éloge de ce qu’elle aime? Je pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu’elle prêchait le panégyrique d’un saint. Pendant ce temps, j’observais, non sans espoir, tout ce que promettaient à l’amour son regard animé, son geste devenu plus libre et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà sensible, trahissait l’émotion de son âme. A peine elle finissait de parler: «Venez, mon neveu, me dit Mmede Rosemonde, venez, que je vous embrasse». Je sentis aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se défendre d’être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais elle fut bientôt dans mes bras, et, loin d’avoir la force de résister, à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j’observe cette femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s’empressa de retourner à son métier et eut l’air, pour tout le monde, de recommencer sa tapisserie; mais moi, je m’aperçus bien que sa main tremblante ne lui permettait pas de continuer son ouvrage.Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que j’avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve l’ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d’éloges. Mon cœur, pressé d’un souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château. Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu’à l’ordinaire, ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter de l’effet qu’avait produit l’événement du jour, je gardais le même silence. Mmede Rosemonde seule parlait et n’obtenait de nous que des réponses courtes et rares. Nous dûmes l’ennuyer: j’en avais le projet, et il réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans un salon mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l’amour timide.Je n’eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la conduire. La ferveur de l’aimable prêcheuse me servit mieux que n’aurait pu faire mon adresse. «Quand on est digne de faire le bien, me dit-elle en arrêtant sur moi son doux regard, comment passe-t-on sa vie à mal faire?—Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure, et je ne conçois pas qu’avec autant d’esprit que vous en avez, vous ne m’ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu’il me soit possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs, j’ai imité leurs vices; j’ai peut-être mis de l’amour-propre à les surpasser. Séduit de même ici par l’exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre, j’ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être l’action dont vous me louez aujourd’hui perdrait-elle tout son prix à vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma belle amie, combien j’étais près de la vérité.) Ce n’est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne cherchais qu’un moyen de plaire. Je n’étais, puisqu’il faut le dire, que le faible agent de la divinité que j’adore (ici elle voulut m’interrompre, mais je ne lui en donnai pas le temps). Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m’échappe que par faiblesse. Je m’étais promis de vous le taire; je me faisais un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j’ai sous les yeux l’exemple de la candeur, je n’aurai point à me reprocher avec vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l’excès de mon amour; c’est à vos pieds, c’est dans votre sein que je déposerai mes peines. J’y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j’y trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé parce que vous m’aurez plaint. O vous que j’adore! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi.» Cependant j’étais à ses genoux et je serrais ses mains dans les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les croisant sur ses yeux, avec l’expression du désespoir: «Ah! malheureuse!» s’écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m’étais livré à tel point que je pleurais aussi, et, reprenant ses mains, je les baignais depleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car elle était si occupée de sa douleur qu’elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je n’avais trouvé ce moyen de l’en avertir. J’y gagnai de plus de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore par l’attrait puissant des larmes. Ma tête s’échauffait et j’étais si peu maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce moment.Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l’empire des circonstances, si moi-même, oubliant mes projets, j’ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d’une pénible défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de Mmede Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus! Ah! qu’elle se rende, mais qu’elle combatte; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d’avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf qu’il a surpris; le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n’est-ce pas? Mais peut-être serais-je à présent au regret de ne l’avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mmede Tourvel, effrayée, se leva précipitamment, se saisit d’un des flambeaux et sortit. Il fallut bien la laisser faire. Ce n’était qu’un domestique. Aussitôt que j’en fus assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas que, soit qu’elle me reconnût, soit un sentiment vague d’effroi, je l’entendis précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu’entrer, dans son appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J’y allai; mais la clef était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c’eût été lui fournir l’occasion d’une résistance trop facile. J’eus l’heureuse et simple idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette femme adorable à genoux, baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c’est moi qui réglerai son sort.Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire. J’espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu’elle s’était trouvée indisposée et s’était mise au lit. Mmede Rosemonde voulut monterchez elle; mais la malicieuse malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous jugez qu’après le souper la veillée fut courte et que j’eus aussi mon mal de tête. Retiré chez moi, j’écrivis une longue lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la remettre ce matin. J’ai mal dormi, comme vous pouvez voir, par la date de cette lettre. Je me suis levé et j’ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne m’y étais pas assez observé, que j’y montrais plus d’ardeur que d’amour et plus d’humeur que de tristesse. Il faudra la refaire, mais il faudrait être plus calme.J’aperçois le point du jour, et j’espère que la fraîcheur qui l’accompagne m’amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit, et, quel que soit l’empire de cette femme, je vous promets de ne pas m’occuper tellement d’elle qu’il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma belle amie.De..., ce 21 août 17**, 4 heures du matin.LETTRE XXIVLe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez m’apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l’excès du bonheur et celui de l’infortune, l’incertitude est un tourment cruel. Pourquoi vous ai-je parlé? Que n’ai-je su résister au charme impérieux qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait point alors l’image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que j’ai vu couler vos larmes, depuis que j’ai entendu ce cruelAh! malheureuse!Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous inspirer que l’effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n’est pas celle de le partager: votre cœur que j’ai mal connu n’est pas fait pourl’amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit sensible; le vôtre est même sans pitié. S’il n’en était pas ainsi, vous n’auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses regards, quand il n’a d’autre plaisir que celui de vous voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d’aller s’informer de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n’était pour vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de douleurs.Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains pas de vous prendre pour juge. Qu’ai-je donc fait? Que céder à un sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu; toujours contenu par le respect, et dont l’innocent aveu fut l’effet de la confiance et non de l’espoir. La trahirez-vous cette confiance que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je désavoue mes reproches; j’ai pu les écrire, mais non pas les penser. Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c’est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l’êtes en m’accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi? Ne m’abandonnez pas dans le délire où vous m’avez plongé; prêtez-moi votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m’avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon amour, mais vous m’apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre indulgence. Vous n’aurez jamais toute celle que je vous désirerais; mais je réclame celle dont j’ai besoin: me la refuserez-vous?Adieu, madame; recevez avec bonté l’hommage de mes sentiments; il ne nuit point à celui de mon respect.De..., ce 20 août 17**.LETTRE XXVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Voici le bulletin d’hier.A onze heures j’entrai chez Mmede Rosemonde, et, sous ses auspices, je fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j’espère qu’elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un moment où Mmede Rosemonde s’était éloignée pour remettre ma lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le lit et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante qui voulait être auprèsde son cher enfant. Il fallut bien serrer la lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu’elle croyait avoir un peu de fièvre. Mmede Rosemonde m’engagea à lui tâter le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle eut donc le double chagrin d’être obligée de me livrer son bras et de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l’autre je parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire en me retirant: «Il n’y a pas même la plus légère émotion.» Je me doutai que ses regards devaient être sévères, et, pour la punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit qu’elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut au dîner qui fut triste; elle annonça qu’elle n’irait pas se promener, ce qui était me dire que je n’aurais pas occasion de lui parler. Je sentis bien qu’il fallait placer là un soupir et un regard douloureux; sans doute elle s’y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu’elle est, elle a ses petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demandersi elle avait eu la bonté de m’instruire de mon sort, et je fus un peu étonné de l’entendre me répondre:Oui, monsieur, je vous ai écrit. J’étais fort empressé d’avoir cette lettre; mais soit ruse encore, ou maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir au moment de se retirer chez elle. Je vous l’envoie ainsi que le brouillon de la mienne; lisez et jugez, voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu’elle n’a point d’amour, quand je suissûrdu contraire; et puiselle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me tromper avant! Ma belle amie, l’homme le plus adroit ne peut encore que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir, parce qu’il plaît à madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là!... Ah! patience... mais adieu. J’ai encore beaucoup à écrire.A propos, vous me renverrez la lettre de l’inhumaine; il se pourrait faire que par la suite elle voulût qu’on mît du prix à ces misères-là, et il faut être en règle.Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au premier jour.Du château, ce 22 août 17**.LETTRE XXVILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Sûrement, monsieur, vous n’auriez eu aucune lettre de moi, si ma sotte conduite d’hier au soir ne me forçait d’entrer aujourd’hui en explication avec vous. Oui, j’ai pleuré, je l’avoue; peut-être aussi les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés; larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer tout.Accoutumée à n’inspirer que des sentiments honnêtes, à n’entendre que des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent d’une sécurité que j’ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler ni combattre les impressions que j’éprouve. L’étonnement et l’embarras où m’a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation qui n’eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l’idée révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez et traitée aussi légèrement qu’elles; toutes ces causes réunies ont provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que j’étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouverdes sentiments qui doivent m’offenser, j’avais pu craindre de les partager.Non, monsieur, je n’ai pas cette crainte; si je l’avais, je fuirais à cent lieues de vous; j’irais pleurer dans un désert le malheur de vous avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de moi.J’ai cru, et c’est là mon seul tort, j’ai cru que vous respecteriez une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que vous l’outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas; non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n’auriez pas cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m’avez tenu des discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru autorisé à m’écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me demandez deguider vos démarches,de dicter vos discours! Eh bien! monsieur, le silence et l’oubli, voilà les conseils qu’il me convient de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu’à vous d’en obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une demande à celui qui ne m’a point respectée; je ne donnerai point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable amie; j’opposais la voix de l’amitié à la voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez rien réparer.Je m’en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments m’offensent, que leur aveu m’outrage, et surtout que, loin d’en venir un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu’il me semble avoir droit d’attendre, et même d’exiger de vous. Je joins à cette lettre celle que vous m’avez écrite, et j’espère que vous voudrez bien de même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu’il restât aucune trace d’un événement qui n’eût jamais dû exister. J’ai l’honneurd’être, etc.De..., ce 21 août 17**.LETTRE XXVIICÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu’il me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c’est que ce que j’ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon amie, n’est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de n’avoir pas peur; et puis, j’ai tant besoin de vous, de vos conseils! J’ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu’on me regarde. Hier, quand vous m’avez vue pleurer, c’est que je voulais vous parler, et puis je ne sais quoi m’en empêchait, et quand vous m’avez demandé ce que j’avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n’aurais pas pu dire une parole. Sans vous, maman allait s’en apercevoir, et qu’est-ce que je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis quatre jours.C’est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c’est ce jour-là que M. le chevalier Danceny m’a écrit: oh! je vous assure que quand j’ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c’était; mais, pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n’aie eu bien du plaisir en la lisant; voyez-vous, j’aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vie que s’il ne me l’eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai dit que j’en étais fâchée, mais il dit que c’était plus fort que lui et je le crois bien; car j’avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant je n’ai pas pu m’en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu’une fois, et même c’était, en partie, pour lui dire de ne plus m’écrire; mais malgré cela il m’écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien qu’il est triste et ça m’afflige encore davantage, si bien que je ne sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de lui répondre de temps en temps? seulement jusqu’à ce qu’il ait pu prendre sur lui de ne plus m’écrire lui-même, et de rester comme nous étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j’ai pleuré que ça ne finissait pas, et je suisbien sûre que si je ne lui réponds pas encore, ça nous fera bien de la peine.Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez; vous verrez bien que ce n’est rien de mal qu’il demande. Cependant, si vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m’en empêcher; mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n’est pas là du mal.Pendant que j’y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore une question: on m’a bien dit que c’était mal d’aimer quelqu’un; mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c’est que M. le chevalier Danceny prétend que ce n’est pas mal du tout, et que presque tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m’en empêcher; ou bien est-ce que ce n’est un mal que pour les demoiselles? car j’ai entendu maman elle-même dire que MlleD... aimait M. M... et elle n’en parlait pas comme d’une chose qui serait si mal; et pourtant je suis sûre qu’elle se fâcherait contre moi si elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je croyais, quand elle m’a fait sortir du couvent, que c’était pour me marier, mais à présent il me semble que non; ce n’est pas que je m’en soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez peut-être ce qui en est, et si vous le savez j’espère que vous me le direz.Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m’avez permis de vous écrire, j’en ai profité pour vous dire tout et je compte sur votre amitié.J’ai l’honneur d’être, etc.Paris, ce 23 août 17**.LETTRE XXVIIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! Rien ne peut vous fléchir, et chaque jour emporte avec lui l’espoir qu’il avait amené! Quelle est donc cette amitiéque vous consentez qui subsiste entre nous, si elle n’est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis que j’éprouve les tourments d’un feu que je ne puis éteindre; si, loin de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu’un mot et vous le lui refusez! et vous voulez qu’il se contente d’un sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer les assurances!Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah! croyez-moi, mademoiselle, vouloir payer de l’amour avec de l’amitié, ce n’est pas craindre l’ingratitude, c’est redouter seulement d’en avoir l’air. Cependant je n’ose plus vous entretenir d’un sentiment qui ne peut que vous être à charge, s’il ne vous intéresse pas; il faut au moins le renfermer en moi-même en attendant que j’apprenne à le vaincre. Je sens combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j’aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens; il en est un qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible. J’essayerai même de vous voir moins, et déjà je m’occupe d’en trouver un prétexte plausible.Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de le regretter. Un malheur éternel sera le prix de l’amour le plus tendre, et vous l’aurez voulu, et ce sera votre ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds aujourd’hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais vous ne voulez pas le recevoir, votre silence m’apprend assez que votre cœur ne vous dit rien pour moi, il est à la fois la preuve la plus sûre de votre indifférence et la manière la plus cruelle de me l’annoncer. Adieu, mademoiselle.Je n’ose plus me flatter d’une réponse, l’amour l’eût écrit avec empressement, l’amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance; mais la pitié, l’amitié et l’amour sont également étrangers à votre cœur.Paris, ce 23 août 17**.LETTRE XXIXCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Je te le disais bien, Sophie, qu’il y avait des cas où on pouvait écrire, et je t’assure que je me reproche bien d’avoir suivi ton avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier Danceny et à moi. La preuve que j’avais raison, c’est que Mmede Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait bien, a fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m’a bien dit d’abord comme toi, mais quand je lui ai eu tout expliqué, elle a convenu que c’était bien différent; elle exige seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes celles du chevalier Danceny, afin d’être sûre que je ne dirai que ce qu’il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je l’aime Mmede Merteuil! Elle est si bonne! et c’est une femme bien respectable. Ainsi il n’y a rien à dire.Comme je m’en vais écrire à M. Danceny et comme il va être content! Il le sera encore plus qu’il ne le croit, car jusqu’ici je ne lui parlais que de mon amitié, et lui voulait toujours que je dise mon amour. Je crois que c’était bien la même chose, mais enfin je n’osais pas et il tenait à cela. Je l’ai dit à Mmede Merteuil, elle m’a dit que j’avais eu raison, et qu’il ne fallait convenir d’avoir de l’amour que quand on ne pouvait plus s’en empêcher; or je suis bien sûre que je ne pourrai pas m’en empêcher plus longtemps; après tout, c’est la même chose et cela lui plaira davantage.Mmede Merteuil m’a dit aussi qu’elle me prêterait des livres qui parlaient de tout cela et qui m’apprendraient bien à me conduire et aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-tu, elle me dit tous mes défauts, ce qui est la preuve qu’elle m’aime bien; elle m’a recommandé seulement de ne rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait l’air de trouver qu’elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait la fâcher. Oh! je ne lui dirai rien.C’est pourtant bien extraordinaire qu’une femme qui ne m’est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! C’est bien heureux pour moi de l’avoir connue!Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l’Opéra, dans sa loge; elle m’a dit que nous y serions toutes seules,et nous causerons tout le temps sans craindre qu’on nous entende; j’aime bien mieux cela que l’Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car elle m’a dit que c’était bien vrai que j’allais me marier, mais nous n’avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n’est-ce pas encore bien étonnant que maman ne m’en dise rien du tout?Adieu, ma Sophie, je m’en vais écrire au chevalier Danceny. Oh! je suis bien contente.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon amitié, de monamour, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous dites que je n’ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous trompez et j’espère qu’à présent vous n’en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c’est que, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j’avais pu m’en empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J’espère qu’à présent vous n’en aurez plus et que nous allons être bien heureux.Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe chez elle et je crois qu’elle vous proposera d’y rester; j’espère que vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C’était donc bien agréable le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime, j’espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que vous fussiez tout de même.Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce n’est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôtque vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux mieux faire.Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le dis, plus je suis contente; j’espère que vous le serez aussi.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s’il doit durer autant que l’amour que vous m’avez inspiré. Quoi! vous m’aimez, vous ne craignez plus de m’assurer de votreamour!Plus vous me le dites et plus vous êtes contente! Après avoir lu ce charmantje vous aime, écrit de votre main, j’ai entendu votre belle bouche m’en répéter l’aveu. J’ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu’embellissait encore l’expression de la tendresse. J’ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mmede Merteuil n’a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre maman? Pourquoi faut-il que l’idée de la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir délicieux qui m’occupe? Pourquoi ne puis-je sans cesse tenir cette jolie main qui m’a écritJe vous aime! la couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m’avez fait d’une faveur plus grande!Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons été forcés, par sa présence, de n’avoir plus l’un pour l’autre que des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par l’assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m’en donner des preuves, n’avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un baiser l’eût rendu plus heureux, et c’est moi qui lui ai ravi ce bonheur?Promettez-moi, mon aimable amie, qu’à la première occasion vous serez moins sévère. A l’aide de cette promesse, je trouverai du courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude que vous en partagez le regret.Adieu, ma charmante Cécile, voici l’heure où je dois me rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n’était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j’aime tant! vous, que j’aimerai toujours davantage!De..., ce 25 août 17**.LETTRE XXXIIMadame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont? J’avoue que je ne puis m’y résoudre et que j’aurais autant de peine à le juger honnête, d’après le seul fait que vous me racontez, qu’à croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j’apprendrais une faute. L’humanité n’est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l’honnête homme a ses faiblesses. Cette vérité me paraît d’autant plus nécessaire à croire que c’est d’elle que dérive la nécessité de l’indulgence pour les méchants comme pour les bons, et qu’elle préserve ceux-ci de l’orgueil et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus en elle qu’une faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à traiter de même le vicieux et l’homme de bien.Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l’action de M. de Valmont; je veux croire qu’ils sont louables comme elle, mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru, mais qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent victimes qu’il a immolées.Quand il ne serait, comme vous le dites, qu’un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d’un retour heureux? Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l’opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les actions, et nul d’entre eux, après avoir perdu l’estime des autres, n’a droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre cette estime, d’avoir l’air d’y attacher trop peu de prix; et ne taxez pas cette sévérité d’injustice, car outre qu’on est fondé à croire qu’on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a droit d’y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui n’est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l’aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont, quelque innocente qu’elle pût être.Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mmede Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d’être rejeté par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu’on appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.D’abord Mmede Merteuil, en effet très estimable, n’a peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces; c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de vous assurer qu’elle penserait comme moi.Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure quepour avoir l’empire dans la société il suffisait de manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le ménager que le combattre.Mais ni Mmede Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne, presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus rien àdire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient jamais d’une démarche précipitée.Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mmede Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir, mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est le défaut des romans;l’auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et le lecteur reste froid.Héloïseest le seul qu’on en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être vaincues.Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en restera plus pour celle de la chose.Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd’hui.De..., ce 24 août 17**.LETTRE XXXIVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n’ignore? Pour aller vite en amour, il vaut mieux parler qu’écrire; voilà, je crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples élémentsde l’art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites qu’une exception à ce principe et qu’il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits, qui s’y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma première lettre, n’avait pas alors plus d’amour pour moi que moi pour elle, et qu’elle ne vit que l’occasion de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.Quoi qu’il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s’applique pas à la question. En effet, vous supposez que j’ai le choix entre écrire et parler, ce qui n’est pas. Depuis l’affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la mienne. C’est au point que si cela continue, elle me forcera à m’occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite guerre. Non contente de n’y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.Vous vous rappelez par quel moyen simple j’avais remis la première; la seconde n’offrit pas plus de difficulté. Elle m’avait demandé de lui rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu’elle eût le moindre soupçon. Mais, soit dépit d’avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit vertu, car elle me forcera d’y croire, elle refusa obstinément la troisième. J’espère pourtant que l’embarras où a pensé la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l’avenir.Je ne fus pas très étonné qu’elle ne voulût pas recevoir cette lettre que je lui offrais tout simplement: c’eût été déjà accorder quelque chose et je m’attends à une plus longue défense. Après cette tentative, qui n’était qu’un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mmede Rosemonde et la femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur, avec ordre de lui dire que c’était le papier qu’elle m’avait demandé. J’avais bien deviné qu’elle craindrait l’explication scandaleuse que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon ambassadeur, qui avait ordre d’observer sa figure, et qui nevoit pas mal, n’aperçut qu’une légère rougeur et plus d’embarras que de colère.Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu’elle garderait cette lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu’elle se trouvât seule avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la part de sa maîtresse, un paquet d’une autre forme que le mien et sur l’enveloppe duquel je reconnais l’écriture tant désirée. J’ouvre avec précipitation...C’était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu’elle sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.Vous me connaissez, je n’ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.On va d’ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d’une boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a une clef et Mmede Rosemonde l’autre. Chacun y met ses lettres dans la journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou autres, font ce service également. Ce n’était pas le tour de mon domestique, mais il se chargea d’y aller, sous le prétexte qu’il avait affaire de ce côté.Cependant j’écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l’adresse et je contrefis assez bien, sur l’enveloppe, le timbre deDijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari, d’écrire aussi du même lieu et aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu’elle avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d’être témoin de la réception, car l’usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d’attendre l’arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.Mmede Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la lettre à Mmede Tourvel.—Ce n’est pas l’écriture demon mari», reprit celle-ci d’une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le premier coup d’œil l’instruisit, et il se fit une telle révolution sur sa figure que Mmede Rosemonde s’en aperçut et lui dit: «Qu’avez-vous?» Je m’approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?» La timide dévote n’osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver son embarras, feignait de parcourir l’épître qu’elle n’était guère en état de lire. Je jouissais de son trouble et n’étant pas fâché de la pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que cette lettre vous a causé plus d’étonnement que de douleur.» La colère alors l’inspira mieux que n’eût pu faire la prudence. «Elle contient, répondit-elle, des choses qui m’offensent et que je suis étonnée qu’on ait osé m’écrire».—Et qui donc? interrompit Mmede Rosemonde.—Elle n’est pas signée, répondit la belle courroucée, mais la lettre et son auteur m’inspirent un égal mépris. On m’obligera de n’en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l’audacieuse missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.Malgré cette colère, elle n’en a pas moins eu ma lettre et je m’en remets bien à sa curiosité du soin de l’avoir lue en entier.Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne dévorerais l’ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie.De..., ce 25 août 17**.LETTRE XXXVLe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu’au milieu des torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage pour m’imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m’ordonnez le silence et l’oubli! eh bien! je forceraimon amour à se taire et j’oublierai, s’il est possible, la façon cruelle dont vous l’avez accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n’en donnait pas le droit, et j’avoue encore que le besoin que j’avais de votre indulgence n’était pas un titre pour l’obtenir; mais vous regardez mon amour comme un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez à la fois et la cause et l’excuse. Vous oubliez aussi qu’accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m’était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré, et ce qui fut l’ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez comme le fruit de l’audace. Pour prix de l’amour le plus tendre, le plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d’être traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure point, vous frappez et j’adore. L’inconcevable empire que vous avez sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c’est qu’il est votre ouvrage et non pas le mien.Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je n’attends pas même cette pitié, que l’intérêt que vous m’aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l’avoue, pouvoir réclamer votre justice.Vous m’apprenez, madame, qu’on a cherché à me nuire dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m’eussiez pas même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d’une vertu si rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir d’une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs, et je n’ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que j’ai le droit de savoir l’un et l’autre, puisque vous me jugez d’après eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d’autre grâce et je m’engage d’avance à me justifier, à les forcer à se dédire.Si j’ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d’un public dont je fais peu de cas, il n’en est pas ainsi de votre estime, et quand je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d’autant plusprécieuse que je lui devrai sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me donnerait, dites-vous,des droits à votre reconnaissance. Ah! loin d’en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l’occasion de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n’est pas, je l’espère, la crainte d’un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n’en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire plus que vous qu’elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à vous croire une âme si douce, ce n’est que dans cette lettre que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le vœu de vous rendre sensible, j’y vois que plutôt que d’y consentir vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et justifie mon amour, c’est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage, et lorsqu’en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême, j’ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n’est qu’un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait m’autoriser à ne plus croire ce qu’elle contient; vous ne doutez pas, j’espère, de mon empressement à vous la remettre.De..., ce 21 août 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Enfin, ma belle amie, j’ai fait un pas en avant, mais un grand pas, et qui, s’il ne m’a pas conduit jusqu’au but, m’a fait connaître au moins que je suis dans la route et a dissipé la crainte où j’étais de m’être égaré. J’ai enfin déclaré mon amour, et quoiqu’on ait gardé le silence le plus obstiné, j’ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque et la plus flatteuse; mais n’anticipons pas sur les événements et reprenons plus haut.
Vous vous souvenez qu’on faisait épier mes démarches. Eh bien! j’ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à l’édification publique, et voici ce que j’ai fait. J’ai chargé mon confident de me trouver, dans les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission n’était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me rendit compte qu’on devait saisir aujourd’hui, dans la matinée, les meubles d’une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je m’assurai qu’il n’y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont l’âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte, et quand je fus bien informé, je déclarai à souper mon projet d’aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice à maprésidente; sans doute elle eut quelques remords des ordres qu’elle avait donnés, et n’ayant pas la force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de me rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu’elle ne voulait, me faisaient assez connaître qu’elle désirait que je prisse pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n’avais garde de m’y rendre, comme vous pouvez croire, et je résistai de même à une petite diatribe contre la chasse et les chasseurs et à un petit nuage d’humeur qui obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité d’une femme; aussi me trompais-je. Mon chasseur me rassura dès le soir même, et je me couchai satisfait.
Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du château, j’aperçois mon espion qui me suit. J’entre en chasse et marche à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me suivait et qui, n’osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un espace triple du mien. A force de l’exercer, j’ai eu moi-même une extrême chaleur et je me suis assis au pied d’un arbre. N’a-t-il pas eu l’insolence de couler derrière un buisson qui n’était pas à vingt pas de moi et de s’y asseoir aussi? J’ai été tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb seulement, lui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la curiosité; heureusement pour lui, je me suis ressouvenu qu’il était utile et même nécessaire à mes projets: cette réflexion l’a sauvé.
Cependant j’arrive au village; je vois de la rumeur, je m’avance, j’interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur, et, cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six livres pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simple, vous n’imaginez pas quel chœur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants? Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille et embellissaient cette figure de patriarche, qu’un moment auparavant l’empreinte farouche du désespoir rendaitvraiment hideuse! J’examinais ce spectacle lorsqu’un autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme et deux enfants et s’avançant vers moi à pas précipités, leur dit: «Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu», et, dans le même instant, j’ai été entouré de cette famille prosternée à mes genoux. J’avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont mouillés de larmes, et j’ai senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. J’ai été étonné du plaisir qu’on éprouve en faisant le bien, et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les gens vertueux n’ont pas tant de mérite qu’on se plaît à nous le dire. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le plaisir qu’ils venaient de me faire. J’avais pris dix louis sur moi, je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils n’avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit le grand, le véritable effet, le reste n’était qu’une simple expression de reconnaissance et d’étonnement pour des dons superflus.
Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans la scène du dénouement. Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli, je me dégageai d’eux tous et regagnai le château. Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres auprès d’elle et l’ayant, en quelque sorte, ainsi payée d’avance, j’aurai le droit d’en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproche à me faire.
J’oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j’ai demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n’ont pas été en partie exaucées... Mais on m’avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour que cette lettre partît si je ne la fermais qu’en me retirant. Ainsile reste à l’ordinaire prochain. J’en suis fâché, car le reste est le meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de la voir.
De..., ce 20 août 17**.
La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux sous lesquels on vous l’a représenté. Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d’indulgence que c’est vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur, je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.
Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer quelque projet de sa part dans les environs, comme l’idée vous en était venue, idée que je m’accuse d’avoir saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela nous sauve d’être injustes, un de mes gens devait aller du même côté que lui[18], et c’est par là que ma curiosité répréhensible, mais heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les meubles, faute d’avoir pu payer les impositions, non seulement s’était empressé d’acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait donné une somme d’argent assez considérable. Mon domestique a été témoin de cette vertueuse action, et il m’a rapporté de plus que les paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu’un domestique, qu’ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont, avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n’est même plus seulement une compassion passagère et que l’occasion détermine: c’est le projet formé de faire du bien; c’est la sollicitude de la bienfaisance, c’est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais, soit hasard ou projet, c’est toujours une action louable et dont le seul récit m’a attendrie jusqu’aux larmes.J’ajouterai de plus, et toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de laquelle il ne disait mot, il a commencé par s’en défendre et a eu l’air d’y mettre si peu de valeur lorsqu’il en eut convenu, que sa modestie en doublait le mérite.
A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en effet un libertin sans retour? S’il n’est que cela et se conduit ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance? Dieu permettrait-il qu’une famille vertueuse reçût, de la main d’un scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence? et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs bénédictions sur un réprouvé? Non. J’aime mieux croire que ces erreurs, pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que celui qui fait du bien soit l’ennemi de la vertu. M. de Valmont n’est peut-être qu’un exemple de plus du danger des liaisons. Je m’arrête à cette idée qui me plaît. Si, d’une part, elle peut servir à le justifier dans votre esprit, de l’autre elle me rend de plus en plus précieuse l’amitié tendre qui m’unit à vous pour la vie.
J’ai l’honneur d’être, etc.
P.-S.—Mmede Rosemonde et moi nous allons, dans l’instant, voir aussi l’honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c’est, je crois, tout ce qu’il nous a laissé à faire.
De..., ce 20 août 17**.
[18]Mmede Tourvel n’ose donc pas dire que c’était par son ordre?
[18]Mmede Tourvel n’ose donc pas dire que c’était par son ordre?
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Nous en sommes restés à mon retour au château: je reprends mon récit.
Je n’eus que le temps de faire une courte toilette et je me rendis au salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J’allai m’asseoirauprès du métier. Des regards, plus doux encore que de coutume et presque caressants, me firent deviner bientôt que le domestique avait déjà rendu compte de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus longtemps le secret qu’elle m’avait dérobé, et, sans crainte d’interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d’un prône: «J’ai bien aussi ma nouvelle à débiter», dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure, avec une exactitude qui faisait honneur à l’intelligence de son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma modestie; mais qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans s’en douter, l’éloge de ce qu’elle aime? Je pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu’elle prêchait le panégyrique d’un saint. Pendant ce temps, j’observais, non sans espoir, tout ce que promettaient à l’amour son regard animé, son geste devenu plus libre et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà sensible, trahissait l’émotion de son âme. A peine elle finissait de parler: «Venez, mon neveu, me dit Mmede Rosemonde, venez, que je vous embrasse». Je sentis aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se défendre d’être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais elle fut bientôt dans mes bras, et, loin d’avoir la force de résister, à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j’observe cette femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s’empressa de retourner à son métier et eut l’air, pour tout le monde, de recommencer sa tapisserie; mais moi, je m’aperçus bien que sa main tremblante ne lui permettait pas de continuer son ouvrage.
Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que j’avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve l’ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d’éloges. Mon cœur, pressé d’un souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château. Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu’à l’ordinaire, ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter de l’effet qu’avait produit l’événement du jour, je gardais le même silence. Mmede Rosemonde seule parlait et n’obtenait de nous que des réponses courtes et rares. Nous dûmes l’ennuyer: j’en avais le projet, et il réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans un salon mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l’amour timide.
Je n’eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la conduire. La ferveur de l’aimable prêcheuse me servit mieux que n’aurait pu faire mon adresse. «Quand on est digne de faire le bien, me dit-elle en arrêtant sur moi son doux regard, comment passe-t-on sa vie à mal faire?—Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure, et je ne conçois pas qu’avec autant d’esprit que vous en avez, vous ne m’ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu’il me soit possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs, j’ai imité leurs vices; j’ai peut-être mis de l’amour-propre à les surpasser. Séduit de même ici par l’exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre, j’ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être l’action dont vous me louez aujourd’hui perdrait-elle tout son prix à vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma belle amie, combien j’étais près de la vérité.) Ce n’est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne cherchais qu’un moyen de plaire. Je n’étais, puisqu’il faut le dire, que le faible agent de la divinité que j’adore (ici elle voulut m’interrompre, mais je ne lui en donnai pas le temps). Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m’échappe que par faiblesse. Je m’étais promis de vous le taire; je me faisais un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j’ai sous les yeux l’exemple de la candeur, je n’aurai point à me reprocher avec vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l’excès de mon amour; c’est à vos pieds, c’est dans votre sein que je déposerai mes peines. J’y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j’y trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé parce que vous m’aurez plaint. O vous que j’adore! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi.» Cependant j’étais à ses genoux et je serrais ses mains dans les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les croisant sur ses yeux, avec l’expression du désespoir: «Ah! malheureuse!» s’écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m’étais livré à tel point que je pleurais aussi, et, reprenant ses mains, je les baignais depleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car elle était si occupée de sa douleur qu’elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je n’avais trouvé ce moyen de l’en avertir. J’y gagnai de plus de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore par l’attrait puissant des larmes. Ma tête s’échauffait et j’étais si peu maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce moment.
Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l’empire des circonstances, si moi-même, oubliant mes projets, j’ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d’une pénible défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de Mmede Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus! Ah! qu’elle se rende, mais qu’elle combatte; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d’avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf qu’il a surpris; le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n’est-ce pas? Mais peut-être serais-je à présent au regret de ne l’avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.
Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mmede Tourvel, effrayée, se leva précipitamment, se saisit d’un des flambeaux et sortit. Il fallut bien la laisser faire. Ce n’était qu’un domestique. Aussitôt que j’en fus assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas que, soit qu’elle me reconnût, soit un sentiment vague d’effroi, je l’entendis précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu’entrer, dans son appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J’y allai; mais la clef était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c’eût été lui fournir l’occasion d’une résistance trop facile. J’eus l’heureuse et simple idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette femme adorable à genoux, baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c’est moi qui réglerai son sort.
Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire. J’espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu’elle s’était trouvée indisposée et s’était mise au lit. Mmede Rosemonde voulut monterchez elle; mais la malicieuse malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous jugez qu’après le souper la veillée fut courte et que j’eus aussi mon mal de tête. Retiré chez moi, j’écrivis une longue lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la remettre ce matin. J’ai mal dormi, comme vous pouvez voir, par la date de cette lettre. Je me suis levé et j’ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne m’y étais pas assez observé, que j’y montrais plus d’ardeur que d’amour et plus d’humeur que de tristesse. Il faudra la refaire, mais il faudrait être plus calme.
J’aperçois le point du jour, et j’espère que la fraîcheur qui l’accompagne m’amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit, et, quel que soit l’empire de cette femme, je vous promets de ne pas m’occuper tellement d’elle qu’il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma belle amie.
De..., ce 21 août 17**, 4 heures du matin.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez m’apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l’excès du bonheur et celui de l’infortune, l’incertitude est un tourment cruel. Pourquoi vous ai-je parlé? Que n’ai-je su résister au charme impérieux qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait point alors l’image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que j’ai vu couler vos larmes, depuis que j’ai entendu ce cruelAh! malheureuse!Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous inspirer que l’effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n’est pas celle de le partager: votre cœur que j’ai mal connu n’est pas fait pourl’amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit sensible; le vôtre est même sans pitié. S’il n’en était pas ainsi, vous n’auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses regards, quand il n’a d’autre plaisir que celui de vous voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d’aller s’informer de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n’était pour vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de douleurs.
Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains pas de vous prendre pour juge. Qu’ai-je donc fait? Que céder à un sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu; toujours contenu par le respect, et dont l’innocent aveu fut l’effet de la confiance et non de l’espoir. La trahirez-vous cette confiance que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je désavoue mes reproches; j’ai pu les écrire, mais non pas les penser. Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c’est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l’êtes en m’accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi? Ne m’abandonnez pas dans le délire où vous m’avez plongé; prêtez-moi votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m’avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.
Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon amour, mais vous m’apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre indulgence. Vous n’aurez jamais toute celle que je vous désirerais; mais je réclame celle dont j’ai besoin: me la refuserez-vous?
Adieu, madame; recevez avec bonté l’hommage de mes sentiments; il ne nuit point à celui de mon respect.
De..., ce 20 août 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Voici le bulletin d’hier.
A onze heures j’entrai chez Mmede Rosemonde, et, sous ses auspices, je fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j’espère qu’elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un moment où Mmede Rosemonde s’était éloignée pour remettre ma lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le lit et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante qui voulait être auprèsde son cher enfant. Il fallut bien serrer la lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu’elle croyait avoir un peu de fièvre. Mmede Rosemonde m’engagea à lui tâter le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle eut donc le double chagrin d’être obligée de me livrer son bras et de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l’autre je parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire en me retirant: «Il n’y a pas même la plus légère émotion.» Je me doutai que ses regards devaient être sévères, et, pour la punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit qu’elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut au dîner qui fut triste; elle annonça qu’elle n’irait pas se promener, ce qui était me dire que je n’aurais pas occasion de lui parler. Je sentis bien qu’il fallait placer là un soupir et un regard douloureux; sans doute elle s’y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu’elle est, elle a ses petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demandersi elle avait eu la bonté de m’instruire de mon sort, et je fus un peu étonné de l’entendre me répondre:Oui, monsieur, je vous ai écrit. J’étais fort empressé d’avoir cette lettre; mais soit ruse encore, ou maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir au moment de se retirer chez elle. Je vous l’envoie ainsi que le brouillon de la mienne; lisez et jugez, voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu’elle n’a point d’amour, quand je suissûrdu contraire; et puiselle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me tromper avant! Ma belle amie, l’homme le plus adroit ne peut encore que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir, parce qu’il plaît à madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là!... Ah! patience... mais adieu. J’ai encore beaucoup à écrire.
A propos, vous me renverrez la lettre de l’inhumaine; il se pourrait faire que par la suite elle voulût qu’on mît du prix à ces misères-là, et il faut être en règle.
Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au premier jour.
Du château, ce 22 août 17**.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sûrement, monsieur, vous n’auriez eu aucune lettre de moi, si ma sotte conduite d’hier au soir ne me forçait d’entrer aujourd’hui en explication avec vous. Oui, j’ai pleuré, je l’avoue; peut-être aussi les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés; larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer tout.
Accoutumée à n’inspirer que des sentiments honnêtes, à n’entendre que des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent d’une sécurité que j’ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler ni combattre les impressions que j’éprouve. L’étonnement et l’embarras où m’a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation qui n’eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l’idée révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez et traitée aussi légèrement qu’elles; toutes ces causes réunies ont provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que j’étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouverdes sentiments qui doivent m’offenser, j’avais pu craindre de les partager.
Non, monsieur, je n’ai pas cette crainte; si je l’avais, je fuirais à cent lieues de vous; j’irais pleurer dans un désert le malheur de vous avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de moi.
J’ai cru, et c’est là mon seul tort, j’ai cru que vous respecteriez une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que vous l’outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas; non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n’auriez pas cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m’avez tenu des discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru autorisé à m’écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me demandez deguider vos démarches,de dicter vos discours! Eh bien! monsieur, le silence et l’oubli, voilà les conseils qu’il me convient de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu’à vous d’en obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une demande à celui qui ne m’a point respectée; je ne donnerai point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.
Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable amie; j’opposais la voix de l’amitié à la voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez rien réparer.
Je m’en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments m’offensent, que leur aveu m’outrage, et surtout que, loin d’en venir un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu’il me semble avoir droit d’attendre, et même d’exiger de vous. Je joins à cette lettre celle que vous m’avez écrite, et j’espère que vous voudrez bien de même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu’il restât aucune trace d’un événement qui n’eût jamais dû exister. J’ai l’honneurd’être, etc.
De..., ce 21 août 17**.
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu’il me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c’est que ce que j’ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon amie, n’est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de n’avoir pas peur; et puis, j’ai tant besoin de vous, de vos conseils! J’ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu’on me regarde. Hier, quand vous m’avez vue pleurer, c’est que je voulais vous parler, et puis je ne sais quoi m’en empêchait, et quand vous m’avez demandé ce que j’avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n’aurais pas pu dire une parole. Sans vous, maman allait s’en apercevoir, et qu’est-ce que je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis quatre jours.
C’est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c’est ce jour-là que M. le chevalier Danceny m’a écrit: oh! je vous assure que quand j’ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c’était; mais, pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n’aie eu bien du plaisir en la lisant; voyez-vous, j’aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vie que s’il ne me l’eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai dit que j’en étais fâchée, mais il dit que c’était plus fort que lui et je le crois bien; car j’avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant je n’ai pas pu m’en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu’une fois, et même c’était, en partie, pour lui dire de ne plus m’écrire; mais malgré cela il m’écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien qu’il est triste et ça m’afflige encore davantage, si bien que je ne sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.
Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de lui répondre de temps en temps? seulement jusqu’à ce qu’il ait pu prendre sur lui de ne plus m’écrire lui-même, et de rester comme nous étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j’ai pleuré que ça ne finissait pas, et je suisbien sûre que si je ne lui réponds pas encore, ça nous fera bien de la peine.
Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez; vous verrez bien que ce n’est rien de mal qu’il demande. Cependant, si vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m’en empêcher; mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n’est pas là du mal.
Pendant que j’y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore une question: on m’a bien dit que c’était mal d’aimer quelqu’un; mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c’est que M. le chevalier Danceny prétend que ce n’est pas mal du tout, et que presque tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m’en empêcher; ou bien est-ce que ce n’est un mal que pour les demoiselles? car j’ai entendu maman elle-même dire que MlleD... aimait M. M... et elle n’en parlait pas comme d’une chose qui serait si mal; et pourtant je suis sûre qu’elle se fâcherait contre moi si elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je croyais, quand elle m’a fait sortir du couvent, que c’était pour me marier, mais à présent il me semble que non; ce n’est pas que je m’en soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez peut-être ce qui en est, et si vous le savez j’espère que vous me le direz.
Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m’avez permis de vous écrire, j’en ai profité pour vous dire tout et je compte sur votre amitié.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Paris, ce 23 août 17**.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! Rien ne peut vous fléchir, et chaque jour emporte avec lui l’espoir qu’il avait amené! Quelle est donc cette amitiéque vous consentez qui subsiste entre nous, si elle n’est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis que j’éprouve les tourments d’un feu que je ne puis éteindre; si, loin de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu’un mot et vous le lui refusez! et vous voulez qu’il se contente d’un sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer les assurances!
Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah! croyez-moi, mademoiselle, vouloir payer de l’amour avec de l’amitié, ce n’est pas craindre l’ingratitude, c’est redouter seulement d’en avoir l’air. Cependant je n’ose plus vous entretenir d’un sentiment qui ne peut que vous être à charge, s’il ne vous intéresse pas; il faut au moins le renfermer en moi-même en attendant que j’apprenne à le vaincre. Je sens combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j’aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens; il en est un qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible. J’essayerai même de vous voir moins, et déjà je m’occupe d’en trouver un prétexte plausible.
Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de le regretter. Un malheur éternel sera le prix de l’amour le plus tendre, et vous l’aurez voulu, et ce sera votre ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds aujourd’hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais vous ne voulez pas le recevoir, votre silence m’apprend assez que votre cœur ne vous dit rien pour moi, il est à la fois la preuve la plus sûre de votre indifférence et la manière la plus cruelle de me l’annoncer. Adieu, mademoiselle.
Je n’ose plus me flatter d’une réponse, l’amour l’eût écrit avec empressement, l’amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance; mais la pitié, l’amitié et l’amour sont également étrangers à votre cœur.
Paris, ce 23 août 17**.
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je te le disais bien, Sophie, qu’il y avait des cas où on pouvait écrire, et je t’assure que je me reproche bien d’avoir suivi ton avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier Danceny et à moi. La preuve que j’avais raison, c’est que Mmede Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait bien, a fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m’a bien dit d’abord comme toi, mais quand je lui ai eu tout expliqué, elle a convenu que c’était bien différent; elle exige seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes celles du chevalier Danceny, afin d’être sûre que je ne dirai que ce qu’il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je l’aime Mmede Merteuil! Elle est si bonne! et c’est une femme bien respectable. Ainsi il n’y a rien à dire.
Comme je m’en vais écrire à M. Danceny et comme il va être content! Il le sera encore plus qu’il ne le croit, car jusqu’ici je ne lui parlais que de mon amitié, et lui voulait toujours que je dise mon amour. Je crois que c’était bien la même chose, mais enfin je n’osais pas et il tenait à cela. Je l’ai dit à Mmede Merteuil, elle m’a dit que j’avais eu raison, et qu’il ne fallait convenir d’avoir de l’amour que quand on ne pouvait plus s’en empêcher; or je suis bien sûre que je ne pourrai pas m’en empêcher plus longtemps; après tout, c’est la même chose et cela lui plaira davantage.
Mmede Merteuil m’a dit aussi qu’elle me prêterait des livres qui parlaient de tout cela et qui m’apprendraient bien à me conduire et aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-tu, elle me dit tous mes défauts, ce qui est la preuve qu’elle m’aime bien; elle m’a recommandé seulement de ne rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait l’air de trouver qu’elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait la fâcher. Oh! je ne lui dirai rien.
C’est pourtant bien extraordinaire qu’une femme qui ne m’est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! C’est bien heureux pour moi de l’avoir connue!
Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l’Opéra, dans sa loge; elle m’a dit que nous y serions toutes seules,et nous causerons tout le temps sans craindre qu’on nous entende; j’aime bien mieux cela que l’Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car elle m’a dit que c’était bien vrai que j’allais me marier, mais nous n’avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n’est-ce pas encore bien étonnant que maman ne m’en dise rien du tout?
Adieu, ma Sophie, je m’en vais écrire au chevalier Danceny. Oh! je suis bien contente.
De..., ce 24 août 17**.
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon amitié, de monamour, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous dites que je n’ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous trompez et j’espère qu’à présent vous n’en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c’est que, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j’avais pu m’en empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J’espère qu’à présent vous n’en aurez plus et que nous allons être bien heureux.
Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe chez elle et je crois qu’elle vous proposera d’y rester; j’espère que vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C’était donc bien agréable le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime, j’espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que vous fussiez tout de même.
Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce n’est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôtque vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux mieux faire.
Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le dis, plus je suis contente; j’espère que vous le serez aussi.
De..., ce 24 août 17**.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s’il doit durer autant que l’amour que vous m’avez inspiré. Quoi! vous m’aimez, vous ne craignez plus de m’assurer de votreamour!Plus vous me le dites et plus vous êtes contente! Après avoir lu ce charmantje vous aime, écrit de votre main, j’ai entendu votre belle bouche m’en répéter l’aveu. J’ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu’embellissait encore l’expression de la tendresse. J’ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.
Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mmede Merteuil n’a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre maman? Pourquoi faut-il que l’idée de la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir délicieux qui m’occupe? Pourquoi ne puis-je sans cesse tenir cette jolie main qui m’a écritJe vous aime! la couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m’avez fait d’une faveur plus grande!
Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons été forcés, par sa présence, de n’avoir plus l’un pour l’autre que des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par l’assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m’en donner des preuves, n’avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un baiser l’eût rendu plus heureux, et c’est moi qui lui ai ravi ce bonheur?Promettez-moi, mon aimable amie, qu’à la première occasion vous serez moins sévère. A l’aide de cette promesse, je trouverai du courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude que vous en partagez le regret.
Adieu, ma charmante Cécile, voici l’heure où je dois me rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n’était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j’aime tant! vous, que j’aimerai toujours davantage!
De..., ce 25 août 17**.
Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.
Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont? J’avoue que je ne puis m’y résoudre et que j’aurais autant de peine à le juger honnête, d’après le seul fait que vous me racontez, qu’à croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j’apprendrais une faute. L’humanité n’est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l’honnête homme a ses faiblesses. Cette vérité me paraît d’autant plus nécessaire à croire que c’est d’elle que dérive la nécessité de l’indulgence pour les méchants comme pour les bons, et qu’elle préserve ceux-ci de l’orgueil et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus en elle qu’une faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à traiter de même le vicieux et l’homme de bien.
Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l’action de M. de Valmont; je veux croire qu’ils sont louables comme elle, mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru, mais qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent victimes qu’il a immolées.Quand il ne serait, comme vous le dites, qu’un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d’un retour heureux? Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l’opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les actions, et nul d’entre eux, après avoir perdu l’estime des autres, n’a droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre cette estime, d’avoir l’air d’y attacher trop peu de prix; et ne taxez pas cette sévérité d’injustice, car outre qu’on est fondé à croire qu’on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a droit d’y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui n’est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l’aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont, quelque innocente qu’elle pût être.
Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mmede Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d’être rejeté par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu’on appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.
D’abord Mmede Merteuil, en effet très estimable, n’a peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces; c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de vous assurer qu’elle penserait comme moi.
Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure quepour avoir l’empire dans la société il suffisait de manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le ménager que le combattre.
Mais ni Mmede Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne, presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.
De..., ce 24 août 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus rien àdire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.
Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient jamais d’une démarche précipitée.
Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mmede Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.
De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir, mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est le défaut des romans;l’auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et le lecteur reste froid.Héloïseest le seul qu’on en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être vaincues.
Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.
Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en restera plus pour celle de la chose.
Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd’hui.
De..., ce 24 août 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n’ignore? Pour aller vite en amour, il vaut mieux parler qu’écrire; voilà, je crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples élémentsde l’art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites qu’une exception à ce principe et qu’il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits, qui s’y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma première lettre, n’avait pas alors plus d’amour pour moi que moi pour elle, et qu’elle ne vit que l’occasion de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.
Quoi qu’il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s’applique pas à la question. En effet, vous supposez que j’ai le choix entre écrire et parler, ce qui n’est pas. Depuis l’affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la mienne. C’est au point que si cela continue, elle me forcera à m’occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite guerre. Non contente de n’y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.
Vous vous rappelez par quel moyen simple j’avais remis la première; la seconde n’offrit pas plus de difficulté. Elle m’avait demandé de lui rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu’elle eût le moindre soupçon. Mais, soit dépit d’avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit vertu, car elle me forcera d’y croire, elle refusa obstinément la troisième. J’espère pourtant que l’embarras où a pensé la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l’avenir.
Je ne fus pas très étonné qu’elle ne voulût pas recevoir cette lettre que je lui offrais tout simplement: c’eût été déjà accorder quelque chose et je m’attends à une plus longue défense. Après cette tentative, qui n’était qu’un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mmede Rosemonde et la femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur, avec ordre de lui dire que c’était le papier qu’elle m’avait demandé. J’avais bien deviné qu’elle craindrait l’explication scandaleuse que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon ambassadeur, qui avait ordre d’observer sa figure, et qui nevoit pas mal, n’aperçut qu’une légère rougeur et plus d’embarras que de colère.
Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu’elle garderait cette lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu’elle se trouvât seule avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la part de sa maîtresse, un paquet d’une autre forme que le mien et sur l’enveloppe duquel je reconnais l’écriture tant désirée. J’ouvre avec précipitation...
C’était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu’elle sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.
Vous me connaissez, je n’ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.
On va d’ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d’une boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a une clef et Mmede Rosemonde l’autre. Chacun y met ses lettres dans la journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou autres, font ce service également. Ce n’était pas le tour de mon domestique, mais il se chargea d’y aller, sous le prétexte qu’il avait affaire de ce côté.
Cependant j’écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l’adresse et je contrefis assez bien, sur l’enveloppe, le timbre deDijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari, d’écrire aussi du même lieu et aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu’elle avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.
Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d’être témoin de la réception, car l’usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d’attendre l’arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.
Mmede Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la lettre à Mmede Tourvel.—Ce n’est pas l’écriture demon mari», reprit celle-ci d’une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le premier coup d’œil l’instruisit, et il se fit une telle révolution sur sa figure que Mmede Rosemonde s’en aperçut et lui dit: «Qu’avez-vous?» Je m’approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?» La timide dévote n’osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver son embarras, feignait de parcourir l’épître qu’elle n’était guère en état de lire. Je jouissais de son trouble et n’étant pas fâché de la pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que cette lettre vous a causé plus d’étonnement que de douleur.» La colère alors l’inspira mieux que n’eût pu faire la prudence. «Elle contient, répondit-elle, des choses qui m’offensent et que je suis étonnée qu’on ait osé m’écrire».—Et qui donc? interrompit Mmede Rosemonde.—Elle n’est pas signée, répondit la belle courroucée, mais la lettre et son auteur m’inspirent un égal mépris. On m’obligera de n’en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l’audacieuse missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.
Malgré cette colère, elle n’en a pas moins eu ma lettre et je m’en remets bien à sa curiosité du soin de l’avoir lue en entier.
Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne dévorerais l’ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie.
De..., ce 25 août 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu’au milieu des torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage pour m’imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m’ordonnez le silence et l’oubli! eh bien! je forceraimon amour à se taire et j’oublierai, s’il est possible, la façon cruelle dont vous l’avez accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n’en donnait pas le droit, et j’avoue encore que le besoin que j’avais de votre indulgence n’était pas un titre pour l’obtenir; mais vous regardez mon amour comme un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez à la fois et la cause et l’excuse. Vous oubliez aussi qu’accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m’était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré, et ce qui fut l’ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez comme le fruit de l’audace. Pour prix de l’amour le plus tendre, le plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d’être traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure point, vous frappez et j’adore. L’inconcevable empire que vous avez sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c’est qu’il est votre ouvrage et non pas le mien.
Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je n’attends pas même cette pitié, que l’intérêt que vous m’aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l’avoue, pouvoir réclamer votre justice.
Vous m’apprenez, madame, qu’on a cherché à me nuire dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m’eussiez pas même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d’une vertu si rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir d’une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs, et je n’ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que j’ai le droit de savoir l’un et l’autre, puisque vous me jugez d’après eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d’autre grâce et je m’engage d’avance à me justifier, à les forcer à se dédire.
Si j’ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d’un public dont je fais peu de cas, il n’en est pas ainsi de votre estime, et quand je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d’autant plusprécieuse que je lui devrai sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me donnerait, dites-vous,des droits à votre reconnaissance. Ah! loin d’en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l’occasion de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n’est pas, je l’espère, la crainte d’un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n’en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire plus que vous qu’elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à vous croire une âme si douce, ce n’est que dans cette lettre que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le vœu de vous rendre sensible, j’y vois que plutôt que d’y consentir vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et justifie mon amour, c’est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage, et lorsqu’en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême, j’ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n’est qu’un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait m’autoriser à ne plus croire ce qu’elle contient; vous ne doutez pas, j’espère, de mon empressement à vous la remettre.
De..., ce 21 août 17**.